M. DE PRISSE
Tout le monde élégant de Paris connaît le vicomte de Prisse. G est une des physionomies originales de Tépoque. La famille des Prisse remonte aux croisades, et compte Godefroid de Bouillon au nombre de ses ancêtres. Mais le vicomte n'est pas un homme comme un autre. Il a compris qu'au dix-neuvième siècle la noblesse de la race ne suffit plus pour constituer une véritable personnalité. Il avait reçu une éducation complète, mais c'est surtout dans les études de droit qu'il montra le pluis d'aptitude. En peu de temps il devint un légiste distingué, et les avocats les plus illustres ont été u 99
plusieurs fois surpris de la finesse de ses aperçus et de la sûreté de son jugement. Homme de lettres et journaliste à ses heures, il a publié des chroniques et des articles que n'auraient pas refusé de signer des écrivains de profession ; mais la modestie de M. de Prisse désavouait, en public du moins, son aristocratique paternité.
Sans avoir Télégance extérieure de Brummel, il a le goût épuré du comte d'Orsay ; c'est un véritable connaisseur. Personne mieux que lui ne sait décorer un appartement, apprécier un tableau ou lire dans les arabesques d'un objet d'art sa date et le nom de son auteur. Les geutlemen-riders les plus célèbres le consultent sur le choix d'un cheval ou d'un jockey, et Froment-Meurice lui-même a souvent eu recours aux conseils de M. de Prisse pour la confection de ses œuvres merveilleusement ciselées.
Autrefois, nos ancêtres se glorifiaient de ne pas savoir lire. Duguesclin prétendait que, lorsqu'on pouvait faire une croix avec le bout de sa lance, c'était tout à fait suffisant. M, de Prisse, lui, n'est pas de l'avis de ses aïeux. Il a, au contraire, la vanité légitime de sa valeur. Derrière le gentilhomme qui respecte ses titres, parce qu'ils lui viennent d'une famille sans peur et sans reproche, il y a le savant... l'artiste... l'homme moderne...
Le vicomte de Prisse avait, en général, une assez mauvaise opinion des femmes... Sceptique par principe et par expérience, il ne croyait guère à leur vertu et pas du tout à leur désintéressement. En général, il estimait même un peu moins ses maîtresses que les autres. Une seule femme au monde avait trouvé grâce devant lui : c*était la duchesse de Fulgence.
II était un peu plus âgé qu'elle ; ils avaient été élevés ensemble, et il ne Tavair jamais perdue de vue. Il avait pour elle un véritable culte. Il lui eût sacrifié sa vie sans hésiter, et il n'est pas d'amours, pas de distractions, pas de travail, pas de caprice qu'il ne lui sacrifierait au besoin. Railleur pour tous, bourru avec quelques-uns, il est pour la duchesse plein de prévenance et de courtoisie. Dieu, son roi et la duchesse, voilà les trois articles de foi de ce gentilhomme, son vade mecum, son drapeau et son Paraclet.
— Ce qui fait que je n'aime pas les autres femmes et que je ne me marierai jamais, disait-il quelquefois naïvement, c'est qu'aucune ne ressemble à la duchesse !
Il était pour celle-ci plus qu'un ami, non pas un amant, — ils s'aimaient trop sincèrement pour avoir jamais pensé à cette folie au plus beau temps de leur jeunesse, — mais un frère aîné.
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Il a^ait accompagné souvent le duc et la duchesse dans leurs voyages. En Italie, ils avaient poussé fort loin leurs recherches eo archéologie et en uunîisniatique, science où la duchesse lui disputait hardiment le pas.
Peintre d'une rare précision, elle croquait admirablement une ruine, un paysage, une cascade ou un chalet. Et, pendant qu'elle travaillait, M. de Prisse la contemplait, attendri. Â mesure qu'elle prenait des années, loin de perdre ou de décliner comme les autres femmes, elle révélait un charme^ une qualité, une aptitude nouvelle, et le vicomte restait émerveillé. Il avait eu plusieurs querelles pour elle ou pour son mari, un peu légèrement peut-être; mais la duchesse n'était plus assez jeune pour en être beaucoup compromise; quant au duc, qui aimait le vicomte de tout son cœur, il lui avait défendu de recommencer : « La première fois, lui avait-il dit, que vous vous faites tuer pour nous, je me fâche! »
T«l était M. de Prisse, au moment critique qui allait, encore une fois, précipiter Magarthy du sommet de ses espérances.
La bonne madame Octavie de Talin ne pouvait oublier son ancien métier : elle avait glané chez la duchesse, et, pour le moment, elle se préparait trois en-cas qu'elle attirait chez elle en cachette :
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M. le vicomte de Prisse, qui la traitait fort cayalièrement par une espèce d'intuition, M. Jaccpies Tayeur, chez qui elle sentait les vrais millions qui lui manquaient, et enfin un jeune peintre qui espérait vendre ses tableaux à Tayeur. Elle menait ces trois intrigues naissantes avec une tranquillité si parfaite que la duchesse ne soupçonnait rien. Mais le voile qui lui couvrait les yeux devait bientôt tomber. Un jour, elles allèrent toutes deux à Texposition des Champs-Elysées, et la duchesse ramena Magarthy chez elle, après avoir fait le tour du bois de Boulogne. La créole ne se sentait pas d'aise. Tout Paris l'avait vue assise à côté de Tune des femmes les plus illustres et les plus connues de la société parisienne.
Le lendemain de cette promenade, la duchesse lisait un nouveau roman de George Sand, quand arrivèrent à la fois Tayeur, Prisse et Georges Pontis. Ils avaient Tair confondus tous trois.
— Ah ! duchesse ! duchesse ! s'écria Georges^ voilà bien une de vos imprudences! Ah ! duchesse, qu'avez-vous fait là ?
— Mais quoi? parlez donc! Vous avez ï'air<le trois membres du Conseil des Dix... Voyons, vous, Prisse, parlez!
— Madame, dit ce dernier courageusement, vous êtes sortie hier publiquement avec une fille.
— Moi! quelle horreur ! je n'ai vu que madame deTalin.
— Ëh! voilà justement la fille en question, reprit Tayeur, non sans quelque embarras ; — mais Tamant de la veille ne pouvait faire taire Tami de vingt ans.
Alors tous trois lui expliquèrent qu'il n*y avait pas plus d'Octavie de Talin que de millions ; on lui raconta d'un bout à l'autre le procès du pauvre LauméniL La duchesse avait bien entendu parler de cette curieuse affaire; mais elle était loin de supposer qu'elle dût jamais serrer la main de rhéroïne.
— Mais étes-vous bien sûrs?...
— Écoutez, lui répliqua Georges, j'étais sur la place de la Concorde avec l'avocat Laudier, quand votre voiture vint à passer. Il me serra le bras, en disant : — Gomment! elle a l'audace de reparaître à Paris ! Je lui demandai aussitôt des explications qu'il me donna de bon cœur. G'est lui qui a plaidé pour la famille Lauménil.
— Que faut-il faire?. •• je ne veux pas la revoir.
— Écrivez-lui 1 dit M, de Prisse.
— Faites-moi un brouillon alors, Tayeur, car j'ai la tête perdue, et je ne pourrais rassembler deux idées.
Tayeur écrivit de sa plus belle encre les quelques mots suivants, que la duchesse copia textuellement :
« La duchesse de Fulgence prévient madame « Octavie de Talin qu'elle ne sera plus chez elle à « dater d'aujourd'hui , partant pour ses terres pour « un temps indéfini. »
Le soir même, la duchesse recevait un billet ainsi conçu :
« Je ne suis pas la dupe de votre prétexte, ma- « dame la duchesse. Vous me chassez , moi qui t vous aimais tant; mais je me vengerai. »
La duchesse haussa les épaules, que pouvait-elle avoir à craindre de cette femme?
Deux mois après, la duchesse de Fulgence suivait son mari envoyé en mission à Rome, et oubliait complètement Octavie de Talin et ses menaces*