‹ Les mariages de la créoleChapitre 36 sur 71 · EVENEMENT IMPREVU — LE CINQUIEME VOL AUX LETTRES · texte numérisé non relu

EVENEMENT IMPREVU — LE CINQUIEME VOL AUX LETTRES

Tandis que la duchesse se livrait à Rome à .son goût dominant pour les arts, elle reçut une lettre de Prisse qui la bouleversa. La duchesse , depuis son plus jeune âge, avait pris Thabitude d'écrire à son vieil ami, tantôt ses secrets d'enfant, tantôt SCS fraîches aspirations de jeune fille, plus tard ses rêves de jeune femme, plus tard encore les opinions de son âge mûr; elle n'avait jamais cessé de lui raconter ses joies ou ses peines, ses espérances, ses succès, ses réflexions, ses affaires, ses innocentes épigrammes, etc. Elle écrivait bien et avait

un peu la manie d'écrire, quoiqu'elle fût loin d'être un bas-bleu, et, en cela, elle n'avait pas suivi la recommandation que lui avait faite sa tante, la princesse de X... le jour de son mariage : « Ma fille, faites tout ce que vous voudrez; seulement mettez des verrous à vos portes et n'écrivez jamais! » Propos de Tancienne cour, s'il en fut.

Madame de Fulgence n'avait pas tenu compte de ces conseils, elle n'aimait pas les verrous : sa maison était de verre ! Et de plus, comme la princesse palatine, elle écrivait à tort ou à travers, sur tous et sur tout, mais ses lettres ne devaient être lues que par son vieil ami. Il était gentilhomme» elle n'avait donc rien à craindre!

Eh bien, cette correspondance de plus de trenle années. Prisse lui écrivait qu'elle lui avait été volée... volée par la créole, dont il avait été assez fou, assez idiot pour faire, lui aussi, sa maîtresse de quelques jours.

« Je suis déshonoré, s'écriait-il en terminant, et j'ai envie de me faire sauter la cervelle! Mais j'irai lai reprendre vos lettres, fut-ce aux enfers. »

Ce qui rendait ce vol plus fâcheux encore qu'on ne pourrait le supposer, c'est que, toute bonne qu'elle fut, la duchesse avait dans l'esprit un tour malin et sarcastique. Elle disait franchement ce qu'elle pensait des uns et des autres ; elle le disait

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malignement... Enfin, elle avait la manie de faire des portraits... et sans avoir, comme Célimène, une galerie d'amants ridiculisés dans son calepin... il y avait dans ses lettres comme dans ses albums, un véritable musée de caricatures !

Tout cela taillé, esquissé par Thomme du pont de TArchevéché, et souligné perfidement... ou plutôt altéré , grâce à l'aide de ce nouveau Râteau de Vilette, courait déjà les salons de Paris...

Et, pour comble de disgrâce, la duchesse ne pouvait se défendre, elle était à Rome!...

Cependant Magarthy ne parvint, malgré les plus habiles manœuvres, qu'à lui enlever quatre ou cinq de ses intimes, et peut-être la chose en fût restée là ; malheureusement, comme nous le disions, celle correspondance fut envenimée, exploitée, dénaturée! Il fallait, de toute nécessité, couper court à ce scandale, et Prisse se décida à se rendre chez Magarty. Il lui offrit de lui racheter ces lettres au poids de Tor ; il la supplia, lui, le gentilhomme des croisades, elle une fille ! Tout fut inutile. Alors, cédant à un mouvement de rage, il cravacha cette misérable, comme il eût fait d'un cheval rétif; mais elle feignit de s'évanouir, et il dut la quitter sans en avoir rien obtenu. Un peu honteux de son emportement, il se rendit alors chez un ancien magistrat nommé Cagnotte, un fort honnête homme.

qu'il avait resicoatré plusieurs fois chez la créole. Celui-ci comprit lafifaire du premier coup et promit son iutermédiaire. Eu efifet, il se rendit, son code sous le bras , chez Magarlhy , qui rugissait comme une hyène blessée. Elle commença par refuser tout arrangement, mais quand Cagnotte lui eut montré Tarticle du code qui punit d'amende et de prison* les légèretés du genre de celle qu'elle avait commise, Magarthy se décida, moyennant dix mille francs, que Prisse avait remis dans ce but au magistrat, à faire l'échange proposé.

Huit jours après, la duchesse recevait toutes ses lettres... Il lui parut qu'il n'en manquait aucune, mais Simon Lenoir eut le temps de copier , peutêtre même de contrefaire les principales, et Magarthy se garda par ces copies , altérées ou amplifiées, une poire pour la soif.

Cette histoire avait fait quelque bruit dans le cercle de la duchesse. Le monde, dont le premier mouvement n'est jamais le bon , revint peu à peu sur le compte de madame de Fulgence. Elle n'avait été, en définitive, que victime d*un vol audacieux. Que ne dit-on pas sur les uns et sur les autres dans l'abandon de la confiance? et, même parmi ceux qui blâmèrent la duchesse de son trop de laisser-aller épistolaire, Magarthy n'inspira que ledégoût,et peu de gens répondirent à ses avances; aussi se trouva*

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trelle bieBtôt réduite à la société de sa tante, de son oûole, de Tayeur, qui s'était laissé décidément prendre au trébuchet, malgré la part qu'il avait eue à son renvoi de chez la duchesse, — et de trois ou quatre autres personnes blessées par les innocentes malices de la pauvre madame de Fulgence, et obéissant à un dépit irraisonné et à un vague sentiment de rancune.

Ainsi Magarthy n'était arrivée à rien. Tentatives de toute sorte, liaisons exploitées, désordres publics et secrets, ruses, crimes, perfidies, mises en scène ingénieuses, elle avait tout accumulé, tout dépensé en pure perte.

Le vice l'avait trahie, aussi bien que Tamour. Comme Sisyphe, çlle s'était épuisée à soulever un rocher, et le rocher était retombé sur elle.

Elle commençait à se faire vieille; elle avait voulu interroger son miroir; il lui avait répondu de tristes, d'incontestables vérités!...

En proie à une sorte de frénésie, debout devant sa psyché, son peignoir entr'ouvert, avec le coup d'œil d'un commissaire-priseur , elle avait fait sur elle-même des investigations sincères ; nous ne savons pas ce qu'elle découvrit, mais ce dut être épouvantable, car elle s'écria d'une voix sombre, mais convaincue : — C'est fini , je ne suis plus belle! c'iest fini!... Où trouver un vieillard ou un

collégien (}ui puisse se faire illusion? Non, je ne puis plus prétendre à inspirer une passion!.. •

Et, seule ainsi avec sa raison, en face de la glace cruelle, elle se rendit un compte exact de ce qui lui restait d'attraits. C'était un spectacle étrange et douloureux à la fois que celui de cette femme interrogeant anxieusement ce miroir, et reconnaissant avec désespoir et stupeur qu'il n'y avait plus d'avenir pour elle dans sa beauté!... En effet, son visage seul avait survécu au naufrage de ses charmes d'autrefois , et encore s'était-il élargi et sa fraîcheur avait-elle disparu ; ses cheveux s'éclaircissaient tous les jours, ses yeux charmants jadis, mais qui brillaient surtout par leur mobilité et leur vive expression , n'avaient jamais été grands, et, maintenant que la face s'était légèrement bouffie , ils paraissaient petits; quant à son corps!... Hélas ! on ne mène pas impunément pendant vingtcinq ans une pareille vie ! Jamais, même dans ses plus beaux jours, Magarthy n'avait été bien bâtie; mais du moins ce défaut de construction disparaissait sous les grâces de la jeunesse ; plus tard, un léger embonpoint ne lui avait pas trop nui : quelquefois l'embonpoint procure aux femmes qui approchent de la quarantaine une sorte d'été de la Saint-Martin... Chez Magarthy il avait détruit ce qu'il devait vivifier. Conséquence naturelle de ses

grossesses et de ses excès, son embonpoint ne respirait pas la santé ; mal réparti , mal distribué , ressortant davantage grâce à la petitesse de sa taille, il la faisait paraître plutôt enflée qu'épaisse, plutôt obèse qu'enflée; les extrémités étaient empâtées, les chairs amollies , malsaines. On eut dit qu'une sorte d'éléphantiasis avait pris posession d'elle.

Elle ne pouvait plus douter.

— Plus d'espoir! plus d'espoir! râlait-elle; et ses dents s'entre-choquaient.

Elle frappa violemment le miroir, dont les éclats roulèrent en ricanant autour d'elle, lui répétant vingt fois, trente fois l'afi'reuse vérité. Tous les fragments épars semblaient la narguer. Alors elle se roula par terre au milieu des débris dont le sol était jonché, pleurant, non sa beauté disparue, mais les moyens de lucre perdus à jamais.

— Ah ! si le reste valait encore ma figure ! s'écria-t-elle dans un de ces naïfs et cyniques élans qui n'abandonnent jamais les courtisanes, fût-ce dans les crises les plus douloureuses, je dé* fierais encore le monde et Tamouri...

Elle garda quelques instants le silence; elle se sentait écrasée; son cœur était plein de dégoût. Pour la première fois de sa vie, elle ne croyait plus en elle.

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Que faire?

Mais cet abattement ne fut pas de longue durée.

Une autre serait allée vivre dans une ferme, loin de tout et de tous ; une autre aurait demandé à Tamour maternel i*apaisement et la consolation. Mais Magarthy était elle et non pas une autre. Elle avalait les dégoûts, les déboires, les déceptions, comme une médecine salutaire ; et, décou<^ ragée une heure, se relevait plus ardente et plus âpre pour marcher au but.

Chose bizarre! elle était moins abandonnée alors qu'elle ne le supposait : une planche de salut existait pour elle : Tamour de Tayeur. Mais, toute à la folie de son désespoir, elle ne soupçonnait ni Texistence ni l'étendue de cet amour... Peut-être le vieillard lui-même Tignorait-il encore?...

— Allons, se dit-elle, je vois bien que je ne serai jamais ni millionnaire, ni grande dame, ni reçue pour de bon dans un salon; mais mes filles le seront et je revivrai en elles ; ce sera toujours cela: moi, esclave, fille d'esclave, j'aurai relevé ma race... Puis j'ai encore des lettres pour les aider!... Que le marchepied que j'ai à leur offrir soit de honte, de douleur, ou de sang, peu importe! je ferai le leur de tout ce que j'ai encore, de mon corps si c'est nécessaire, du déshonneur des familles s'il le faut!...

Et ses yeux s'injectaient de sang. Puis ils brillèrent d*un feu sombre.

Son égoïsme, sa soif de vengeance, son amour pour ses enfants se rencontraient dans une voie nouvelle.

Elle s'y jeta à corps perdu.

Elle fit un nouveau plan...

Quelques jours après elle partit pour Bade.

Sa famille raccompagnait.

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