‹ Les mariages de la créoleChapitre 37 sur 71 · BRUXELLES EN VENTE CHEZ TOUS LES LIBRAIRES · texte numérisé non relu

BRUXELLES EN VENTE CHEZ TOUS LES LIBRAIRES

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LES BORDS DU RHIN A YOL D'OfSEAU

Au lieu de se rendre directement à Bade, Magarlhy voulut parcourir la Belgique.

— Le Rhin attendra un peu, dit-elle à ses filles.

Ces jeunes et aimables enfants allaient, sans s'en douter, devenir entre les mains de leur mère, un appât pour la nouvelle chasse qu'elle tentait. Elles furent naturellement du voyage. La quarteronne allait, pour employer l'expression technique, entraîner ses filles ; sans rien leur ôler de leur innocence qu'elle respectait et dont elle était fiëre, elle voulut leur donner un peu de cet acquit qu'on u. 1

ne parvient à obtenir que par la fréquentation du monde. Voici comment elle avait décidé, après mûre réflexion, que serait jouée la grande comédie qu'elle méditait. Bruxelles devait-étre la première station ; c'était là que serait expérimentée la première mise en scène... Puis on irait à Spa, cette ville qui attire tous les ans 2,000 ou 3,000 étrangers. A Spa, les jeunes actrices sans le savoir, déjà familiarisées avec le public feraient, pour ainsi dire, les répétitions générales. On essaierait, peut-être, une représentation à Ems; mais ce n*était qu'à Bade qu'aurait réellement lieu Texécution complète de cette haute comédie... Magarthy adorait ses enfants, nous le savons, et nous avons déjà fait connaître cette affection sincère, ardente et pure, qui faisait un si singulier contraste avec la nature cynique et pervertie de cette femme. Ce qu'elle rêvait maintenant, c'était de marier Mézélie, de créer à ses filles, par une union honorable, une famille nouvelle. Une fois, Mézélie mariée et bien mariée, ses autres enfants ne pouvaient mauquer d'être pourvues à leur tour et elle, belle-mère choyée par des gendres épris et riches, n'aurait plus qu'à terminer sa vie au milieu de ses chers trésors. — Partageant son existence en trois parts, elle habiterait tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre ; elle se débarrasserait alors de cet oncle et

de celte tante de contrebande, de ce Simon Lenoir qui s'était rendu presque indispensable et dont la présence la gênait et i effrayait à la fois... Peutêtre, elle-même, trouverait-elle une dupe et pourrait-elle enfin contracter un hyménée sortable... Alors elle se sentait sauvée!... Elle disait adieu à rinfamie pour toujours... Il fallait bien du reste que cette vie de débauche, d'intrigues et d'amours vénales, eût un terme. Elle n'était plus jeune, et sa beauté disparaissait, à mesure que l'embonpoint faisait des progrès plus rapides. Ses enfants étaient arrivées à un âge où les yeux sont clairvoyants ; pour rien au monde elle n'eût voulu s'exposer au mépris des seuls êtres qu'elle adorait. C'était donc un rêve splendide que faisait Magarthy. Nous verrons si ce rêve devait s'accomplir. Pour le moment, nous nous contenterons de la suivre pas à pas dans cette nouvelle course aux maris. Elle arriva à Bruxelles avec grand fracas, Simon Lenoir, son factotum, lui avait loué pour un mois une maison toute meublée. Les deux domestiques nègres produisirent un certain effet : l'oncle et la tante étaient bien dans leur rôle : aussi en peu de temps, secréa-t-elle quelques relations. — Bruxelles est une ville hospitalière par excellence et ses habitants se laissent facilement tromper par les apparences, surtout lorsque ces apparences sont

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dorées. On a, en Belgique, une grande vénération pour les gens qu'on suppose riches^, et Magarlhy affichait un certain luxe. La maison que Simon lui avait louée était située place Royale, vis-à-vis rhôtel de la Grande Bretagne. Comme la plupart des habitations de cette ville toute parisienne, elle était bien bâtie et d'une propreté modèle. La créole pouvait impunémen t se faire passer pour millionnaire dans cette ville où Ton vit à bien meilleur marché qu'à Paris. Elle« allait souvent avec ses filles et ses parents apocryphes, s'asseoir sur les délicieuses promenades ou sur les charmants boulevards qui font une ceinture verdoyante à cette petite capitale, bijou de propreté. Les Belges de Bruxelles sont, en général, pleins d'aménité et de politesse. Ce peuple, qui jouitd'unegrande liberté, esta nos yeux un des peuples les plus heureux de la terre... Il y a bien, par ci, par là, quelques velléités de désoc-^ dre, mais elles s'éteignent presque d'elles-mêmes, grâce à l'amouretau respect que la population a pour son roi. Léopold est placé entre deux partis bien distincts et il faut toute son habileté et toute sa prudence, pour maintenir l'équilibre entre ces deux antagonismes qui se haïssent depuis si longtemps : nous avons nommé le parti libéral et le parti catholique... Malheureusement ces deux partis sont tous les denx très puissants dans ce pays^ leurs

forces sont à peu près égales. Si le parti libéral compte un plus grand nombre de partisans dans les grands centres, le parti catholique est mieuxsoutenu dans les campagnes. Le parti libéral l'emporte aux élections, mais d'une majorité relativement bien faible et surtout grâce à l'appui qu'il rencontre dans le gouvernement qui met à sa disposition tous les moyens légaux dont il peut disposer.

ToutalIaitaugrédesvœuxorgueilteuxdeMagarthy.

Elle et sa famille, — je ne parle ni de Toncle, ni de la tante qu'on sortait le moins possible et qui n'étaient bons qu'à remplacer les vieux tableaux d'aïeux dans le salon, — étaient toujours en mouvement.

Simon Lenoir n'était plus valet de pied, comme au temps des collations du boulevard Malesherbes, il était devenu secrétaire des commandements de madame de Talin. Malgré ce nouveau grade , il n'était admis que dans le cabinet de madame la baronne, et jamais il ne s'assit à la table, ni ne coucha sous le toit de la famille. Magarthy l'eût tué s'il se fût permis d'adresser la parole à ses filles. Elle avait besoin de lui... Ils se connaissaient tous les deux de longue date, et n'avaient plus rien à s'apprendre sur leur ignominie réciproque... Mais cette femme, qui ne croyait à rien, eût regardé comme le dernier des sacrilèges de laisser ses enfants se souiller au contact de ce misérable. Simon

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Lenoir semblait comprendre cette susceptibilité, et il se conformait scrupnieasement aux désirs de Magarthy. II trouvait dans cette femme un appui qu'il n'eût trouvé nulle part. Quoiqu'elle ne fût pas généreuse, Magarthy lui donnait assez d'argent pour satisfaire à ses besoins. Il eût pu faire des économies, mais Tivrognerie absorbait tout ce qu'il gagnait. La créole fermait les yeux sur ses vices... Du reste, le digne sire ne buvait que le soir ou la nuit, et ne se présentait jamais en état d'ivresse devant elle. Dans tous les cas, elle ne pouvait espérer trouver un modèle de tempérance dans un forçat libéré; un secrétaire honnête homme lui eût été parfaitement inutile. Elle chargea donc ce digne acolyte de semer quelques chroniques à son sujet dans les nombreux journaux qui se publient en Belgique. Simon Lenoir se surpassa. Ses articles furent magnifiques. Chaque jour on lisait quelque chose de nouveau sur la délicieuse famille de Talin. Tantôt c'était un mot plein d'à propos, d'esprit et de délicatesse tombé des lèvres de mademoiselle Mézélie... Tantôt, une action charitable de sa mère : enfin, certaines feuilles ne tarissaient pas sur le compte de ces dames. Leur vie était commentée, pas à pas , depuis l'heure où elles en- ' tendaient la messe à l'église des Saint-Michel et Gudule , jusqu'au moment où elles venaient de voir

le nouvel opéra au Grand Théâtre de la Monnaie. Rien n'était négligé par Magarthy pour faire de Teffet et forcer Tattention publique à se fixer sur elle. Mézélie, qui peignait assez joliment, allait tous les matins travailler au Musée. Sa mère avait désiré avoir une copie de VAdoration des Mages de Van Dyek. Elle arrivait à dix heures avec la fidèle tante et le vieil oncle décoré, car Magarthy Tavait fait oiBcier de la Légion d'honneur, pour le temps de son voyage; Mézélie travaillait jusqu'à midi ou une heure , moment où toute la bande venait la chercher pour la promenade. Les deux portraits de famille retournaient philosophiquement à la maison reprer^dre la partie de piquet traditionnelle, et le tour était joué. Simon Lenoir n'avait pas manqué de vanter le talent de mademoiselle de Talin, qu'il comparait à Rosa Bonheur, bien que leur genre ne fût pas le même!

La pauvre enfant ne se doutait pas qu'elle fût imprimée toute vive... Sa mère se gardait bien de lui parler des compositions élogieuses du secrétaire Lenoir.

Au bout de trois semaines de séjour dans cette ville, Magarthy songea à pousser plus loin et à gagner Spa pour y exécuter, comme nous Tavons dit, les répétitions générales de la comédie. Mézélie avait beaucoup gagné daqs le mois qui venait de

s*écouler. Tout le long de la route, sa mère la contemplait avec extase.

— Avec une figure , une démarche et une instruction pareilles, se disait-elle, ma Mézélie est digne d*un roi!

Sans s'arrêter ni à Louvain, ni à Liège, nos voyageurs arrivèrent à Spa, un samedi du mois de juillet.

Spa est une charmante ville, ou plutôt c'est une miniature de ville. Enfouie dans une riante vallée, — la vallée de la Vèse, — ses maisons sont gracieusement bâties. Partout des jardins, des prés, des bois et des cascades! Gomme Roland dont la bravoure était si grande, qu'oubliant qu'il avait été tué , il combattait vaillamment encore^ la ville de Spa ne semble plus se rappeler qu'elle a été presque complètement détruite par le grand incendie de 1807.

Notre héroïne, après s'être installée confortablement à rhôtel d'Orange, recommença les promenades de Bruxelles. Elle et ses filles visitèrent toutes les curiosités du pays. Elles prirent des bains d'eau minérale à rétablissement communal. On les rencontra souvent aux sources du Pouehon, du Tonnelet, de la Géronstère et de Barisart. Pour se rendre à ces trois dernières qui sont à quelque distance de la ville, voici comment Magarthy avait

LES MARIAGES DE LA KXÈOVR. iS

organisé ses équipages. Elle, la plus jeune de ses filles et madame du Tilleul occupaient une voiture à deux chevaux , conduite par un des nègres, tandis que l'autre se tenait par derrière sur le strapontin. Mézélie et sa sœur cadette, en amazones, chevauchaient sur deux de ces charmants petits chevaux de Spa, dont la douceur est proverbiale : elles étaient accompagnées par l'oncle, officier de la Légion d'honneur, fièrement campé sur une jument d'assez belle encolure. L*effet produit par cette cavalcade était immanquable. Les nègres et Tofficier de la Légion d'honneur comptaient pour beaucoup dans le succès du tableau.

Pendant que ces dames montraient partout leurs toilettes et leur opulence, maître Simon Lenoir avait trouvé une occupation qui l'intéressait énormément. Il passait tout son temps à la Redoute, seul établissement de jeu qui soit autorisé en Belgique. Il jouait et gagnait souvent. Ne croyez pas qu'il trichât! — Il n'aurait pas mieux demandé sans doute; mais il est impossible de tricher à la roulette ou au trente et quarante. Il ne jouait que la rouge ou la noire et il pratiquait un système qui vaut la peine d'être raconté et pour l'application duquel il faut un caractère ferme et un stoïcisme à toute épreuve. Il s'était imposé la loi suivante : Je sacrifie 20 francs par jour au jeu, mais pas un sou

de plus! Et, en effet, tous les matins, il mettait 20 francs, c*esl à dire quatre pièces de S francs, dans sa poche gauche et il se rendait à la Redoute... Là, il jetait bravement une de ses pièces sur la rouge, ou sur la noire et il attendait le résultat. SMI gagnait, il laissait une pjèce sur une des couleurs et mettait son gain dans sa poche droite. — Remarquez bien que c'était dans la poche droite et non dans la gauche! — Tant que la veine lui était favorable, il fournissait à celte bienheureuse poche droite, en ayant toujours le soin de laisser 5 francs sur le tapis, jamais plus ! S'il perdait, au contraire, il empruntait S francs à la poche gauche, et si le coup suivant lui était favorable il mettait encore le gain dans la poche droite. Mais si, en mettant la main dans la poche gauche^ il ne trouvait plus que le vide, il cessait de jouer, eùl-il eu 200 francs de gain dans la poche droite. — Tel était le système de maître Simon Lenoir et il lui réussit assez bien, puisqu'il gagna 3,000 francs. Par exemple , il fallait avoir une tête aussi solide que la sienne pour garder son sang froid et ne pas faire d'invasion dans la poche droite. Simon avait une volonté de fer et pas une seule fois, pendant les quinze jours à la Redoute, il n'eut même la tentation d'enfreindre la règle qu'il s était imposée.

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