‹ Les mariages de la créoleChapitre 38 sur 71 · SUITE DU Y0TA.6E · texte numérisé non relu

SUITE DU Y0TA.6E

Ems! charmant pays, objet de mes prédilection!... Quelles épithètes pourraient rendre complètement ma pensée à Tégard de cette ville d^eau, la plus jolie, la plus coquette, la plus agréable, la plus... mais je m'arrête! madame de Sévigné en dirait encore pendant deux pages et je ne suis pas madame de Sévigné , pour imposer mes appréciations au public.

Magarthy est à Ems... Elle est descendue à Thô-

tel d'Angleterre... Le premier et le second jour

b furent employés à parcourir la ville ! Le Cursaal, ou

h* palais de conversation, avec ses charmants bos-

quels, où l'on prend le café; le chalet, silué au dessus de Téglise protestante, autant de buts à de ravissantes promenades. Les jeunes filles, sous la conduite de leur mère, ne perdirent rien des beautés de ce séjour enchanteur... Mézélie, Miany et la petite sœur étaient montées sur des ânes, et leurs toilettes, toutes les trois pareilles et remarquables par leur fraîcheur faisaient retourner tous les passants. C'était là le but de Magarlhy. Peu sensible aux beautés de la nature, elle ne faisait jamais un pas, sans un motif de spéculation... Mais elle ne réussit pas à pénétrer dans la société, c'est à dire dans la coterie aristocratique d'Ëms. Elle fit bien quelques connaissances éphémères d*hôlel et de table d'hôte... Elle se lia avec quelques femmes aussi inconnues qu'elle-même! Quelques artistes en tournée grossirent aussi son cercle; mais, sans être tout à fait le demi-monde, ce n^était pas du tout le vrai monde! A Ems, comme dans beaucoup de villes d'eau, les gens de la société serrent leurs rangs et il est presque impossible de forcer la consigne... Magarlhy, tout en affichant un certain luxe, tout en faisant des avances à tout le monde ne parvenait pas à dissiper Tespèce de méfiance dont elle et sa famille étaient Tobjet. Grâce aux réclames de Simon Lenoir, on la savait millionnaire... mais on n'avait pas vu les millions! Son

nom était parfaitemeot inconnu et dans cette sphère, où Ton sait son d'Hozier sur le bout du doigt, on cherchait à remonter à la source des Talin. On savait qu'elle était créole... mais créole de nie Bourbon, colonie française. Donc M. de Talin devait être un émigré, et Ton devait retrouver la souche de cette famille. Bref, notre quarteronne en fut pour ses frais de réclames et de courbettes. L'on s'invitait devant elle, soit à une promenade, soit à une soirée, et toujours l'invitation passait par dessus sa télé. Ses filles, innocentes après tout, élevées dans un riche couvent, mais ignorant encore bien des choses de la vie, se plaignaient à leur mère de ce qu^on les laissât toujours à l'écart quand on faisait des invitations.

— Pourquoi donc, maman, la fille de la marquise, qui est si gentille et avec qui j'ai joué l'autre jour, sur le piano de l'hôtel, Idi Prière de Moïse à quatre mains, ne m'a-t-elle pas prévenue que ce soir, on danserait chez sa mère?

Ainsi parlait Mézélie... Puis c'était le tour de Miany:

— C'est singulier! je ne m'explique pas cela, toutes ces demoiselles nous font un charmant accueil à Berthe et à moi... et cependant, on se cache de nous pour comploter de petites parties dont nous ne sommes pas !

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16 LES EARUaES d'uNB CRÉOLE.

Et les jeunes filles se dépitaient et Magarthy, lorsqu'elle se trouvait seule, avait des larmes de rage et des sanglots de désespoir :

— Oh! monde absurde et cruel! que t'ont fait ces pauvres enfants ! Elles plus jolies, plus spirituelles, plus gracieuses que toutes ces petites chipies!... Mais je forcerai ta porte, ô monde sans pitié! Et je t'apprendrai à connaître le poids de la colère d'une femme telle que moi.

Tels étaient les monologues fréquents de Magarthyet elle était dans son tort... Le monde n'en voulait ni à elle, ni à ses enfants. Seulement, il sentait, grâce à cette intuition particulière qui lui est propre, qu'il y avait quelque chose de louche et de faux dans la situation de cette famille ambulante; il s'abstenait, voilà tout. — Magarthy se rendait bien compte de tout cela, et la conscience d'être dans son tort doublait sa colère. Quant aux enfants, innocentes complices de ses machinations, elles souffraient, sans se rendre compte de leur malaise. Elles étaient, par leur éducation, presque les égales de toutes ces jeunes filles... Elles étaient aussi jolies et mieux mises que la plupart, et on les repoussait... Pourquoi? Les deux plus jeunes, Miany et Léonie,ne s'apercevaient que bien peu de cet état de chose... Mais Mézélie commençait à raisonner juste. Elle n'était pas la dupe de

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ToDcIe et de la tante... et tandis que ses petites sœurs ajoutaient foi pleine et entière à l'officier provisoire de la Légion d'honneur et à lauguste madame du Tilleul... Mézélie était quelquefois songeuse dans sa petite alcôve blanche. — Son oncle et sa tante étaient faux!... Gela, elle le savait de reste et, alors, ses pensées se reportaient vers ce cadre voilé de noir, du capitaine de vaisseau, de la maison de Paris... et elle se demandait, elle qui n'avait ni tante, ni oncle... si elle avait eu réellement un père capitaine de vaisseau. Mais elle adorait sa mère et, baissant ses paupières virginales, elle se défendait à elle-même d'insister sur ces réflexions.

— Ce que fait maman doit être bien fait, disaitelle, et ses yeux se fermaient sur cette pensée.

La position cependant devenait intolérable pour Magarthy et elle se résolut à quitter Ems et à prendre la route de Bade. Remontant donc le Rhin, elle s'arrêta deux jours à Wiesbaden et ce fut visà-vis la gare, à Thôtel de Taunus, qu'elle établit son pied à terre. Mais elle se trouva encore plus désorientée dans cette ville qu'elle ne l'avait été à Bruxelles ou à Ems... Près de 30,000 étrangers fréquentent annuellement cette perle des bains de Taunus, et puis ce n'était qu'une étape, qu'un moment de repos dans sa course excentrique.

20 LES MARIAGES d'uI«E CRÉOLE.

Après avoir exhibé quatre toilettes ravissantes et visité la chapelle grecque, ce mausolée d'une jeune et jolie princesse devant lequel on se prend à rêver involonlairemenl — la mort ne saurait effrayer, poétisée ainsi, et je voudrais un semblable tombeau — la famille voyageuse monta en wagon le surlendemain.

Francfort-sur- le-Mein ne posséda Magarthy que vingt-quatre heures; Bade était le phare qui raltirait, et il lui semblait qu'elle n'y arriverait jamais. Pour ses filles, elles allaient sans but, heureuses au bout du compte de voyager... prenant des notes sur tout ce qu'elles voyaient et s'interrogeant entre elles pendant les longues heures de chemin de fer, pour voir si elles n'avaient rien oublié. Pendant ce temps, Magarthy bâtissait des châteaux en Espagne, dressait des plans de bataille, et l'oncle et la tante ronflaient dans leur coin.

Quanta maître Simon Lenoir, il fumait sa pipe dans les troisièmes, en jouant aux cartes avec les honnêtes Allemands de son compartiment. La fortune lui souriait, et pour cause, et le temps se passait pour lui sans trop de fatigue.

Enfin, on arriva à Carlsruhe, la capitale du grand duché de Bade. Là Magarthy décida qu'on se reposerait trois jours pleins, afin de préparer dignement le départ définitif pour Bade. Pendant

ce temps, on parcourut la ville, et Simon Lenoir composa un entrefilet ainsi conçu, qui fut expédié â Bade, le jour même :

« Carisruhe dont la population flottante est déjà si distinguée, vient encore de s'enrichir de nouveaux hôtes qui méritent une mention spéciale. Une veuve créole, madame de T...., nous nous contentons de cette initiale transparente, vient d'arriver avec ses trois charmantes filles, après avoir parcouru Bruxelles, Ems, Wiesbaden et Francfort. Ces dames se rendent à Bade, où elles finiront probablement la saison. Leur départ sera une perte pour Carisruhe; les millionnaires ont toujours un certain prestige qui éblouit, et madame de T.... est trois fois millionnaire. De plus, elle est charitable ! Chacun de ses pas est marqué par un bienfait. Sa fille ainée, pleine de grâce et de talent, est l'objet de toutes les prévenances. Quelques-unes ne sont pas tout à fait désintéressées et plus d'un duc ou d'un marquis serait enchanté de passer l'anneau béni au doigt de la jolie petite baronne... »

Magarthy, après la lecture de cette réclame, fut si contente qu'elle donna deux frédéricks à Simon.

Puisque nos héroïnes doivent séjourner quelques jours à Carisruhe , nous profiterons de ce

temps pour faire connaître cette ville aux lecteurs.

Figurez-vous un éveptail déployé et vous aurez une idée parfaite de Garlsruhe. Le palais du grand duc occupe le centre, le bouton, si vous voulez, de cet immense éventail. Il ne faut point chercher la gaité dans cette capitale. Les rues sont larges, c'est vrai; les maisons bien alignées et élégantes... c'est encore vrai... mais tout cela n'empêche pas que la ville ne soit triste. Cest Versailles en petit, Bourg en grand et Saint-Germain en proportions à peu près égales. Tous les monuments publics semblent se tenir par le bras, et quand vous avez visité la grand'rue Garl-Friedrichstrasse, vous avez tout vu!

Le château et sa plate-forme qui domine toute la ville peut compter parmi les curiosités de Garlsruhe... Puis viennent le théâtre, peint en deux couleurs, — les serres, te jardin botanique et Tacadémie ou musée de peinture , de sculpture, et d'antiquités,-— Murillo, Miohel-Ange, Rembrandt, Diaz, Paul Véronèse, tels sont les noms consacrés qui vous retiendront attentifs et charmés dans ce musé^ composé avec goût et avec amour.

Garlsruhe est encore célèbre par le souvenir aimable etgracieuxde la grande duchesse Stéphanie.

Fidèle à sa mise en scène, Magarthy, au lieu de

prendre le chemin de fer, loua une chaise de poste à quatre chevaux avec doubles colliers de grelots. Elle emballa toute sa famille dans lé véhicule et donna le signal du départ aux postillons stimulés par la promesse de doubles guides. Ils firent claquer leurs fouets et partirent ventre à terre !

Laissons rouler Magarthy et devançons-là à Bade C'est dans cette ville que se dérouleront quelques événements importants de notre récit. Qu on nous permette donc de consacrer un chapitre tout entier à Bade, à ses mœurs et à ses coutumes. « Le paysage avant le bonhomme!» disait DroUing. « Le décor avant les acteurs ! » disait Shakespeare.

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