‹ Les mariages de la créoleChapitre 39 sur 71 · BADE DE NOS JOURS · texte numérisé non relu

BADE DE NOS JOURS

Il faudrait des volumes pour racooter les merveilles de cette ville et toutes ses beautés. Jadis, modeste petit bain de la Forêt-Noire , ce n'éfait qu'une petite bourgade allemande. Aujourd'hui Bade est la capitale d'été de l'Europe civilisée, et pourtant les éléments de sa gloire monumentale sont bornés. Un joli théâtre, deux églises, voilà son bilan architectural. Mais son palais est un véritable chef-d'œuvre de luxe et d'élégance. La belle avenue de Lichtenthal qui voit, chaque nnnée ^passer et disparaître plus de 30,000

étrangers de toutes Dationalités, est une des plus belles promenades que notis conuaissioDS.

Nous D*avons pas riutentioD de faire une concurreuce quelconque aux guides et au Vade^mecum et c'est plutôt moralement, qu'au point de vue géographique et historique que nous voulons vous faire connaître cette ville unique au monde.

Sur une terrasse, longue de 350 pieds, s'agite une foule de 3 à 4,000 promeneurs : Anglais, Belges, Allemands, Russes et Français surtout. Dans cette Babel, les dialectes se confondent sans qu'on cesse de s'entendre pour cela. L'uniforme y coudoie amicalement rbabit, la casquette et le panama échangent des saints. On y est moins esclave de la mode que dans les villes : les hommes paraissent moins laids et les femmes, plus jolies.

En face de la ville de Bade s'étage, au flanc occidental d'une montagne, le clocher ducal de la couronne. Au clocher octogone de son église paroissiale, flotte le drapeau national, mi-partie rouge et mi-partie jaune. Le soleil couchant met ses reflets aux vitres des fenêtres et aux ardoises des toits. Les grands sapins de la Forêt-Noire, profilant dans le gris du ciel leurs sommets aigus, servent de cadre au tableau.

Dans l'air, retentissent les fanfares de la musique du régiment autrichien, en garnison à Radstadt.

USS MARUGES DE LÀ CRÉOLE. «T

Dans les intervalles des morceaux, on entend le bruit de Tor qu'on remue dans les salles.. • A ce bruit, les joueurs désertent la promenade... Ils gravissent, rapides, les marches du portique corinthien dont Weinsbrenner fut Tarcfaitecte. Sous la colonnade de ce portique, et au dessus de la porte d'entrée, sont des peintures en grisailles, représentant des scènes de jeux anciens et modernes, lis jettent à ces peintures un regard distrait, mais ils consultent Thorloge placée au dessus de la porte. Ils la consultent encore en sortant... Les joueurs aiment à savoir la durée d'une partiecomme les conquérants ladurée d'une bataille.

Cette terrasse qui s étend devant la Conversation, — c'est ainsi que s'appelle le cercle de M. Bénazet, — est une galerie, où Ton peut voir passer toute l'Europe artistique, littéraire et aristocratique. Si vous le voulez, nous assisterons à la grande revue des noms glorieux, aimés, illustrés, ainsi qu'à celle des noms scandaleux ou ridicules , qui défilent tous les ans sur ce Champ de Mars de Topinion publique.

La littérature y est représentée tous les ans par ses plus nobles champions. — C'est d'abord, Méry, le causeur éternel, toujours grelottant sous ses quatre paletots, qui maudit l'hiver au mois de juillet et aspire aux béatitudes du Sénégal...

— Mais il y fait cinquante degrés de chaleur, lui réplique-t-oo.

— Ëh bien... C'est un doux printemps , répond le poète.

Bras-dessus» bras-dessous, rimant un couplet ou un rondeau, voici venir Raymond Deslandes et Edouard Martin, les frères Ë. et J. de Concourt, les suivent en méditant une seconde Henriette Maréchal... Là c'est Edmond About, qui a emprunté Tesprit de Voltaire comme conteur, Tesprit de Rivarol comme chroniqueur, et qui n'a eu qu'un tort dans sa vie... Gaètana! mais un manuscrit sort de sa poche et on y lit le titre d'une comédie nouvelle : V Habit d'un académicien... Nous verrons s'il est cousu de bon fil. — Puis le vicomte Ponson du Terrail donnant le bras à sa jeune femme et lui racontant le plan d'un nouveau roman en quarante-huit volumes, qu'il se propose d'appeler Enfer y Poignard ^ Potence et Prison! Type singulier que ce vicomte Ponson du Terrail ! Formaliste comme le spirituel M. de Boissy, entiché de sa noblesse et cependant plein de cœur et d'intelligence ! Il a trouvé le moyen d'acquérir une fortune colossale en fournissant à mille petits journaux à deux sous, des romans qui n'en finissent pas et qui cependant ont un certain intérêt qui fait qu'on va jusqu'au bout. Arsène Houssaye, disait

LES HARUGfiS DE Lk CRÉOI^. 99

en pariant ie lui : < On raille Ponson, moi, je Tadmire. Personne mieux que lui ne sait mettre une histoire sur ses pattes! »

Le camp des journalistes a planté plus d*uoe fois sa tente à Bade. Paul de &int- Victor a souvent ébloui son auditoire par ses antithèses abracadabrantes... Sa conversation, comme son feuilleton, estunfeud'artifice perpétuel. On est charmé, transporté, on n'a pas le temps de se demander ce qu'il veut prouver, on ne sait pas s'il a raison ou s'il a tort. A propos du Médecin des enfants, il vous transporte derrière les Pyramides, et la Grâce de Dieu lui donne occasion de vanter Tentâtes, Ogham ou Mercure. Sa phrase est hérissée de noms propres et de mots techuiques... Il sait tout... Il a tout vu, tout entendu, tout lu, tout composé et il n'en est pas plus fier pour cela... Sans fiel, sans acrimonie,-- il dit loutcequ'il pense avec un style qui lui est personnel... C'est un critique de l'école Ruggieri.., Maisises fusées ont beau monter jusqu'aux derniers nuages de ja fantaisie, jamais les baguettes ne ^at retombées 3ur la téle de qui que ce soit... C'est un feu qui brille, oaais qui n'incendie pas.

Gustave Claudin corrige, eu marchant le long des arbres, les dernières épreuves de son intéressant et érudit Paris, et Théodore de Banville, ce n. 3

BenveDuto de la rime, s'en va la tête au vent cberchaDt un mot rimant avec Oudendorp, le célèbre philosophe hollandais pour lequel il compose une ode. Villemot, le plus spirituel des chroniqueurs, cherche les anecdotes du jour et montre ses doigts en corne au maestro Offenbach, rhomme du mauvais œil, qui s'en va, se heurtant à toute chaise et à tout arbre en fredonnant la chanson de Fortunio.

Paulin Limaynac cause avec Grandguillot dont la tête de Christ semble détachée du mouchoir de sainte Véronique.

Roqueplan, le plus habile des directeurs, — Cham, le crayon le plus satirique de Tépoque et des temps anciens depuis Noé , se disputent sur l'origine du maillot, tandis que Victorien Sardou, se promène à l'écart avec sa charmante femme, en lui expliquant les mystères du spiritisme.

Desnoyers de Biéville qui l'aperçoit, murmure à l'oreille de Dennery :

— Vous rappelez-vous sa première, en 1853, la Taverne des étudiants^ quel four à l'Odéon ! on n'a pas pu finir la pièce!

— Ce fut, répond l'auteur de Marie-Jeanne^ parce qu'il n'était pas encore en rapport avec les esprits.

Théodore Barrière propose à Lambert Thiboust de collaborer à un drame nouveau. Lambert lui

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demaDde s*il y aura des couplels. Grande discussion! Enfin, tout s'arrange... Le drame se fera, et au troisième acte Lambert Thiboust y glissera un rondeau sur la Morgue^ dont il garantit Teifet.

— Je Tai, dit-il, chanté à deux croque-morts; ils étaient si contents qu'ils m'ont donné leurs cartes, afin d'avoir l'honneur de me clouer euxmêmes !

' Quel est ce groupe où l'on rit de si bon cœur? C'est l'aréopage de l'esprit et du talent... En un mot, c'est la Comédie française, qui a transporté son foyer sous les arbres séculaires de Lichtenthall et qui, sous la présidence de deux hommes aimables et spirituels, Dantan, le sculpteur, et Henry de Pêne, le gentilhomme du feuilleton , font assaut de bons mots et de fines réparties. Augustine Brohan, la Suzanne rêvée par Beaumarchais et si bien accueillie par Figaro, — Madeleine, sa sœur, la beauté faite femme, — mademoiselle Favart, Delaunay , l'amoureux unique de France, — Samson , le nouveau chevalier de la légion d'honneur, — Monrose , le comique croque-mort , comme l'appelait Lireux... et dont le talent est cependant incontestable. — Geflfroy, l'artiste conscienceux et le peintre lauréat, — Got, Régnier, Barré, Lafontaine et sa gentille femme, — mademoiselle Judith, la comédienne spirituelle et lettrée qui a

eudanssaviecTartiste^unecréatioD, Charlotte Corday, qoi suiBk à établir pour toujours une réputation. Sur cette avenue miraculeuse nou^ verrons encore toutes les célébrités diplomatiques de VEvb^ rope... Là, c'est la reine de Prusse, si belle, si él^ante, plus loin c'est la reine de Hollande, une vraie savaateet une véritable artiste. M. de Bismark y vient chercher une trêve à ses spéculations de cabinet* Type remarquable, M. de Bismark peut avoir contre ses opinions beaucoup de monde, mais il inspire néanmoins une certaine admiration... C'est un Polignac réussi : seulement plus heureux que le ministre de Charles X, il n'a pas signé les ordonnances.

Madame O'Connell reçoit les compliments du britlantet mystérieux Jacques Reynaud sur sa peinture si virile, si ferme. M. deMouzay, l'aimable chroniqueur de r/n^erna^'ona/, lui fait un compliment en latin, à propos de son magnifique portrait de Rachel, et le prince Radziwill, le Russe le plus parisien que Ton connaisse, vient mêler sa voix à ce duo d'éloges.

Là-bas, un tout jeune homme esquisse un arbre brisé par Torage. C'est Gustave Doré, le crayon intarissable, le Salvator Rosa de Tlllustration... Don Quichotte, Rabelais, Perrault, la Bible et mille autres chefs-d'œuvre dont il a splendidement reproduit les types, ne lui sufiSsent pas. Il rêve, il

L«S lURUGEa DB hk CVlÈOhg, »

cherche... et, tout en menant de front la besogne, si je puis employer celle expression en matière d*art, de cinquante dessinateurs, il n*est pas content... Il cherche toujours ! Laissons-le à sa rêverie et saluons Nadar, le seul Nadar qui ait jamais vécu sur notre globe trop petit pour lui ; Nadar le journaliste, Nadar le romancier, Nadar Tauteur dramatique, Nadar le caricaturiste , Nadar le photograplie et enfin Nadar, Taéronaute... Nadar qui vous expliquera son système de plus lourd que VaiVy qui vous fera monter dans une maison en osier, garnie de comestibles et enlevée par un ballon monstrueux le Géante que je soupçonne d'être moins lourd que Vair! Mais ce n'est qu*un soupçon, je suis marin, et la navigation aérienne ne rentre aucunement dans ma spécialité. Quant à Nadar, il est convaincu... Il a beau être traîné pendant deux lieues dans les broussailles, déchirer sa peau en mille endroits , et voir sa courageuse femme à moitié étouffée sous la nacelle bouleversée, rien n'y fait, il croit! Que sa foi le sauve de casse-cou! Voici encore deux promeneurs que nous allions oublier, Maxime de Camps, le poète, et Hetzel, le plus littéraire des éditeurs, rex-collaborateur de Nadar, de Bertall et de T. Johannot, à la Revue comique^ Tami de Victor Hugo, de G. Sand, l'écrivain apprécié sous le pseudonyme de Stahl.

Eofin, parmi les groupes, fêtés de tous, une académie d'artistes hors ligne comme distinction et comme talent. Charlotte Dreyfus, dont i*orgue fait vibrer les cordes les plus secrètes de l'âme, — Sivori, dont Tarchet fait rêver de Paganini, — Madame Szavardi (Whihemine Clauss) qu'une longue maladie avait éloignée du centre de ses glorieux succès et qui revient avec un talent plus merveilleux que jamais, — la comtesse Pepoli (Marietta Alboni) dont la voix a toutes les notes du rossignol, — Adelina Patli, l'étoile du jour, la grâce modeste et rêveuse; enfin, une réunion de gens de génie ou de talent fait de Bade un séjour divin.

Le monde des eaux à Bade se divise en trois catégories d'autant plus faciles à distinguer les unes des autres que les gens qui forment chacune d'elle mettent un grand soin à se grouper suivant la loi des affinités. A table, à la promenade, au bal, ces groupes divers se coudoient sans se mêler.

C'est d'abord le groupe aristocratique composé de princes allemands, de diplomates, de douairières , de quelques jeunes filles et de nombreuses jeunes femmes dont chacune à son patito. L'élément russe domine dans ce petit faubourg Saint- Germain. On se réunit dans un salon qui n'est pas le salon public. On cause, on joue, on aime en petit comité. Le plus souvent on s'ennuie, mais on

est « comme il faut! » et, il faut le dire, la popula- (ion des séjours d'eaux s'est tellemeolGiémocra^tsée depuis quelques années, que cet isolement volontaire des baigneurs du grand monde a sa raison d'être et son excuse ailleurs que4lans un sentiment de vanité puérile.

Tous vous avez certainement rencontré à Bade, à Allevardy à Dieppe ou à Vichy, un gros homme bien portant, au sourire vague, qui, après vous avoir demandé du feu, ou marché sur le pied, dit : merci ! ou pardon ! continue ainsi : Monsieur est ici depuis plusieurs jours? monsieur suit un traitement? monsieur voyage pour son plaisir? monsieur est dans les affaires? Non! Ah! monsieur est rentier? artiste, peut-être! Enchanté, monsieur! etc., etc. Si ce jour-là, vous aviez perdu au jeu, vous avez tourné le dos au gros monsieur. Si, au contraire , vous aviez gagné, vous lui avez répondu et la conversation s'est engagée. Il vous a dit qu'il était notaire ou fabricant de soieries, ou marchand de drap ou bijoutier; qu'après avoir, trente ans durant, loyalement amassé sa fortune « dans les affaires! » (toujours les affaires!) il veut jouir un peu de la vie... qu'on n'a dans ce monde que le plaisir qu'on se donne, etc., etc. Que, chaque été, il passe une saison aux eaux avec les siens; sa femme aime la société, les voyages forment ses en-

fants. Lai-même est an laron^ etc^ etc. Le soir, Toas l'avez retrouvé avec sa compagne et avec ses petits. Il voas a salué de loin : si vous avez eu le Bialbear d'approcher ^ il voas a présenté... Rien, a-l-il dit en vous quitiani, n'empêche notre liaison d'être durable. Si jamais vous passez à... (le nom de la ville qu'il habité), venez me voir, vous serez bien reçu... Le second jour, ses confidences soni allées plus loin»., il vous a fait connaître le chiffre de sa fortune, vous a parlé de ses parents et de ses amis. (Ah ! il faut bien dire quelque chose I) Il s'est plaint de l'élévation du prix dans les hôtels; autrefois, tout était meilleur marché; il regrette le temps où il était voyageur de commerce , ou maître clerc : « sa femme veut aller au bal, le dimanche suivant; quelle idée! au bal! ne vaudrait-il pas mieux se coucher de bonne heure et se lever de même ! ce serait dix francs de plus et des embarras de moins, mais non i madame veut montrer ses robes, trancher de la grande dame... il faut bien céder ! Après tout c^est une bonne femme, écoiome, fidèle : elle rattrappera, dans son ménage, l'hiver, les dépenses superflues de l'été. » — Je me laisse mener, ajoute-t-il d'un ton résigné et avec le sourire de Tbomme supérieur qui prend pitié de toutes les faiblesses.

' Ajoutez que ce baigneur prend des douches et

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boit de Teau, parce qu*il est aux eaux et qu^it faut foire comme tout le moude... qu'il dit au départ .'.J'emporte une provision de santé» et que sa sa femme lui répond : Rien de plus vrai, mon ami, je te trouve rajeuni et ils seront tous de mon avis là-bas : multipliez-les tous par cent, si vous êtes à Âllevard, par cinq cents, si vous vous trouvez à Vichy, par mille si vous passez à Bade et vous aurez la seconde des catégories dont il était question tout à Theure (1).

La troisième est naturellement formée :

Des jeunes gens des deux premières, mais surtout de ceux de la première,

Des artistes.

Des joueurs,

Des touristes garçons.

Des femmes du demi, du tiers et du quart de monde.

A propos de ces dernières , un accès de pruderie excessive a poussé M. Benazet à une réforme inattendue. On a imaginé tout récemment de proscrire toutes les petites dames qui, chaque année, accourent en foule pour les courses. Par petites dames, nous entendons tout^^ce qui est compris sous les noms de Lorettes, de filles de marbre, de

(1) Le monde des Eaux-Tony.

femmes entretenues, etc., etc. Étrange composition d'actrices des petits théâtres, de célébrités de bals publics, de notairesses ou de baronnes déchues. Population flottante qui vit du hasard. Pauvre aujourd'hui, riche demain... sans souci de Tavenir, sans regrets du passé... C'est une caste curieuse à étudier, et nous ne comprenons pas, pour notre part, le singulier puritanisme qui fit chasser toutes ces joyeuses pécheresses des salons si hospitaliers d'ordinaire du palais de la Conversation. Quel a été le but de cet ostracisme rigoureux, nous l'ignorons, mais nous persistons à dire que Tabsence de ces dames est regrettable à tous les points de vue. Il me semble que , s'il y a un endroit au monde où Ton ne doive pas faire de la pruderie, c'est bien dans une ville de jeux de hasard ; de la moralité, dans le temple même de l'immoralité! quel lapsus! M. Prudhomràe nous répondra « que cette prohibition d'une partie du sexe qui oublie trop que les mœurs sont la sauvegarde de la société, » a été faite afin de ne pas blesser les yeux ou la susceptibilité des femnpes du grand monde. » — Tout en restant dans les limites du profond respect que nous devons à M. Prudhomme, nous nous permettrons de lui dire qu'il est dans une profonde erreur. D'abord, si les femmes du monde avaient une susceptibilité si

chatouilleuse , elles n'oseraient plus se montrer nulle part. En effet , aux spectacles, aux courses, au bois, qui voient-elles dans les plus beaux équipages? qui coudoient-elles à chaque instant dans les promenades et dans les concerts ? Toujours les petites dames en question! Et, je suis sûr, moi... dussé-je faire rougir le vertueux professeur d'écriture dont nous parlions tout à Theure, que les femmes du monde, j'entends du vrai monde et mets de côté les épicières retirées et les pharmaciennes enrichies , ne sont nullement choquées de ce contact muet et passager. Loin de là : si elles voulaient être franches , elles conviendraient que, ne plus voir ces dames ou ces demoiselles dans les endroits publics, serait pour elles une grande privation.

En effet , n'est-ce pas leur ôler un grand plaisir, et enlever un aliment à leur curiosité naïve ou feinte? Croyez-vous que la jeune marquise de T... qui a vingt-cinq ans et que son mari trompe pour une danseuse de trente-huit, n'est pas bien aise de pouvoir sedireen entrant chez elle et en lissant ses beaux cheveux devant son miroir: «Je suis pourtant plus belle que Bouche d'or, Violette , ou toute autre ! » Mais ceci est Texception, et nous sommes contraints d'avouer que les petites dames sont généralement plus belles que les femmes de la

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société 1 On le coDstate avec ao profond dépit; mais 00 est obligé de se rendre à Tévideoce, et celie perpétuelle comparaison amuse et pique raaK)ur-propre d'un aiguillon qui ne manque pas de charmes. — Sur vingt Jiiarjsy dix -huit a« moins, adressent toujours le reproche suivant à leurs femmes :

« Allons, ma chère amie, cessez un moment de lorgner ainsi ces femmes-là ! vous vous faites re^ marquer... c'est inconvenant ! fille en diable (sic). »

Et cependant, aux courses, au bois, au théâtre, les femmes laissent gronder le mari et continuent à dévorer du regard ces petites bétes curieuses dont la vue fournit mille suppositions bizarres et mille réflexions, quelquefois bien singulières à leur imagination chercheuse.

Priver Bade de ses pécheresses, c'est lui enlever 50 p. c. Les grandes dames n'en conviennent pas; mais leur privation n'en est pas moins réelle. Ces demoiselles sont pour elles, un objet d'étude, de causerie, et leurs toilettes , un sujet perpétuel de discussion. C'est quelles s'habillent merveilleusement et que |)lus d'une duchesse a puisé des idées nouvelles en regardant passer telle robe, tel manteau, tel chapeau ou tel attelage, appartenant au demi-monde.

Puisque ' nous sommes sur le chapitre des

toilettes tapageuses » ajoutons que nos grandes dames, n'ont aujourd'hui rien à envier aux petites, sous le rapport de Textravagaoce et de Texcentricité ! Nous nous trouvions , tout récemment ea France, dans un bain de mer très fréquenté, et là, nous avons vu que les femmes du monde pouvaient hardiment rendre des points aux filles de marbre les plus renommées. Les unes se promenaient, en plein jour, en costumes de bergères... Les autres, chaussées de bottes à la Souvarow, tenaient à la main d'énormes cannes, comme en portait M. de Sottenville, de noble mémoire. Poudrées dor ou d'argent, le nez au vent et !e mollet audacieusement tendu, j'avoue que j'ai trouvé beaucoup de ces dames du grand et du meilleur monde, beaucoup plus... (comment dirais-je, pour ne pas trop offenser leur dignité) ! beaucoup plus folichonnes que mademoiselle Y... du Palais Royal ou que madame X... de l'Eldorado.

 Bade, sans ces demoiselles, que vont devenir les conversations? Quand les jeunes baronnes, vicomtesses, marquises ou duchesses, auront usé le chapitre des modes, quand elles auront parlé du ballet nouveau et de la Société de Saint-Vincent de Paul... Elles s'arrêteront toutes décontenancées. C'est qu'il leur manquera l'élément inépuisable des causeries... la chronique scandaleuse, le dessert

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de toute cooversation bien menée. Eh ! quoi, ne pouvoir plus parler des bals de la petite Z, des

averrtures galantes de la grande Y H des

dépenses fabuleuses dé la grosse X...! Triste^ triste, triiste! Gomment ne plus pouvoir lorgner la Panthère, cette reine de Mabille, qui a mis lord Spokeu sur la paille et pour laquelle le pauvre petit chevalier de Raymondal s'est brûlé la cer" vellet Ne plus pouvoir dire, en rentrant, à son mari... — « Crois-tu, Ernest, que Castagnelle vide mieux un verre de Champagne que moi et qtie la bravunave savusavanave pavarlave mavieuai: quave mavir lavejavavavanavais? »

Avouez que ceux qui président aux destinées de Bade ont eu le plus grand tort de priver les femmes du monde de leur spectacle favori, de leurs mo*-* dèles, de leurs types, de leurs rivales, de leur» émules... en fait de toilette bien entendu (1)!

Telle était Bade quand Magarihy descendit de sa voiture à grelots à la porte de Thôtel Victoria.

(1) Nous rappelons à nos lecteurs que c*est un marin qui parle et que nous lui laissons toute la responsabilité de ses réflexions. (Note de rauteur,)

LE PRINCE D'AEMAeNE.

Après avoir demandé le Badeblati, Magarihy sinstalla, avec ses filles, daos un appartement confortable de Texcellent hôtel Victoria. A table d'hôte, elle lia connaissance avec plusieurs familles qui étaient venues passer la belle saison à Bade. Cette société, qui appartenait à la seconde et à la troisième catégorie dont nous avons parlé, était bien un peu mélangée.. • mais elle avait des apparences honnêtes et, cette fois, il n'y avait rien à dire... Ce monde, sans élre le grand monde était très convenable. La riche veuve y fut parfaitement accueillie et ses filles se trouvèrent bientôt à leur

aise, au milieu de jeunes et aimables compagnes, sans prétention, comme sans orgueil! Celait un milieu bourgeois, dans toute Tacception du mot, mais un milieu riche et honorable. Un ancien agent de change, un colonel en retraite, de gros commerçants retirés, une artiste estimée et presque célèbre, avec ses filles... Telles étaient à peu près les positions sociales des familles, dans lesquelles Magarthy se faufila. Certes, les femmes de ce monde ne frayaient pas avec les aristocratiques étrangères ou même avec les dames du club russe. Elles n'étaient point non plus invitées dans les bals particuliers donnés souvent dans les salons de M. Bénazet, par quelques membres de la haute fashion masculine ou féminine; mais les trois quarts des gens allant à Bade et des plus comme il faut en sont là! Bref, sans être éclatante, la position de madame de Talin demeura acceptable. Elle fut prise, cette fois, pour ce qu'elle se donnait. Elle s'excusait de ne pas connaître beaucoup de monde et de ne s'être créé que peu de relations à Paris, sur Tétat de sa santé qui avait été si longtemps déplorable, sur les soins qu'elle avait eu à donner à l'éducation de ses filles; et son entourage était convaincu. Magarthy avait su capter la confiance et même le respect de sa nouvelle société par des actes de bienfaisance adroitement échelon-

nés. Elle n'eût pas donné cinq centimes à un pauvre, mourant de faim, dans une rue déserte; mais dans une quête organisée en faveur de je ne sais quelle misère à la mode, elle avait gracieusement offert SOO francs. Gela s'était répandu, grâce à Simon, s'était même imprimé sous des initiales diaphanes et deux ou trois autres aumônes bien combinées l'avaient rendue la bonne et charitable madame de Talin.

Cependant; les épouseurs ne se présentaient pas ou, du moins, elle ne jugeait personne digne d'être accueilli favorablement, malgré ses études journalières dans le Badeblatt. Son ambition était grande: elle voulait un gendre noble et millionnaire. Le hasard la mit à même de bâtir les châteaux en Espagne les plus merveilleux, voici comment.

Dans une cavalcade organisée en vue d'une excursion au vieux château, le cheval de Mézélie s'emporta tout d'un coup et la pauvre enfant, saisie par une frayeur subite ne put le maîtriser... Le cheval partit comme une flèche, menaçant de tout briser sur son passage. Magartby impuissante à la secourir s'arrachait les cheveux de désespoir; Miany s'était évanouie et nul ne pouvait songer à atteindre Tanimal, rendu furieux, qui traversait l'espace comme un éclair. Mézélie, à moitié morte de peur, ne pouvait plus se maintenir en selle que

46 LES MARIAa£& PE U CRJ^UB-

par des efforts désespérés... Une catastrophe était imiuineote... quand, tout à coup, ud cavalier qui venait en sens inverse de la cavalcade, aperçut la jeune fille et sa monture qui s'avançaient vers lui avec la rapidité de la foudre. Il comprit tout qI, léger comme un écuyer de Franconi, s'élança eo bas de son cheval, au moment où celui de Mézélie allait passer devant lui; alors, s'attachant à la bride de 1 animal, il parvint à lui saisir les naseaux et à Tar* réler court. Il était temps, Mézélie avait abandonné la crinière, à laquelle elle s'était cramponnée par un mouvement instinctif et Tinconnu la reçut dans ses bras... Elle venait de perdre connaissance.

Calme comme s'il se fût agi d'une chose toute naturelle, le jeune homme déposa Mézélie sur un tertre verdoyant, lui appuya la tète contre un arbre et sifflant son groom, pour lui confier les deux chevaux, il s'agenouilla devant la jeune fille et lui fit respirer des sels.

En ce moment , toute la cavalcade arrivait; Magarthy se jeta comme une folle sur Mézélie qui rouvrait les yeux et dont le premier sourire fut pour rinconnu :

— Vous m'avez sauvé la vie, monsieur.

— Mademoiselle, le hasard est pour beaucoup dans tout cela... Mais voilà madame votre mère

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qui achèvera ce que j'aisiheureusemeDtcommencé. Votre cheval était horriblement sellé et harnaché... Mon groom l'a mis en état et vous pouvez maintenant le monter sans crainte...

Et sans attendre les remerciments de Magarthy, qui muette de bonheur tournait vers lui des regards pleins de reconnaissaocei.. il s'élança sur son cheval et, après un salui circulaire qui commençait et finissait à Mézélie, il disparut bientôt dans la direction de la ville.

— Et je ne sais même pas le nom du sauveur de ma fille !

— C'est le prince d'Ârmagne, madame, lui répondit Tancien agent de change, et si vous voulez me donner une place dans votre voiture et permettre à vos charmantes filles d'aller tenir compagnie à ma Clémence, je vous raconterai Thistoire de ce gentilhomme dont la réputation est européenne.

La curiosité de Magarthy était excitée au plus haut point e(, comme Mézélie était hors de danger, la proposition fut acceptée. Les trois jeunes filles remplacèrent Tagent de change dans sa calèche... Magarthy s'était opposée à ce que Mézélie remontât sur rhorrible béte qui avait failli la tuer ! La cavalcade reprit sa route au pas et Thistorien du prince d'Âr magne commença ainsi...

« Le prince d'Armagne est issu d'une des plus

)bles familles de France. Cette famille tire son »mdu vieux châteaux d'Armagne» dans la Franche- )mté, et elle remonte au onzième siècle. Elle a urni plusieurs personnages éminents... princes» les, maréchaux et pairs de France. Le prince ntaux plus anciennes familles de TAIlemagne^du té de sa mère. Sa fortune qui était immense a i quelque peu réduite par ses prodigalités de us genres; m^iis il peut encore tenir son rang rmi les millionnaires de Tépoque. C'est du reste, véritable type de la gentilhommerie. Elevé parmi \ fils de rois et admis » dès son jeune âge, dans monde a part qu'on appelle le faubourg Sainl- ;rmain, il a, de bonne heure, su se distinguer de js les jeunes gens de sa caste, par une certaine se d'originalité et par une tournure d'esprit qui est propre. Maître, à vingt-cinq ans, d'une fortune usidérable, il s'est livré de bonne heure à toutes fantaisies. Sans copier personne, il laissa bienderrière lui toutes les réputations consacrées, comte d'Orsay, lordSeymour, Brummel,ces types Télégance, du faste et de Fexcentricité, ne sont e des nains auprès du prince d'Ârmagne. Il a les is beaux chevaux du monde, et le nombre des loires qu'il a remportées dans les steeple-chases, Ds les courses de tous les pays, est incalculable! meute est la mieux composée de toutes les

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le

meutes coDoues. Passionné pour la chasse et pour les chevaux, il a pris rang parmi les premiers sportmen de TEurope. Nul, mieux que lui, ne peut décider de la race d'un cheval... son coup d'œil est infaillible, il possède la généalogie de la gent hippique, aussi bien que M. d'Hozier celle des grandes familles.

« Au physique, c'est un beau cavalier, dans toute l'acception du mot. Grand et élancé, il est plutôt blond que brun, sa figure, à vingt-huit ans, n'est ni usée, ni blafarde, comme il arrive à la plupart des jeunes roués de notre époque. Il a traversé toutes les étapes de la vie la plus large, sans y laisser un seul lambeau de sa force ou de sa santé ! Les excès ont passé sur son front, sans le rider et ses yeux limpides et brillants ne gardent jamais les traces des orgies passées. Sans être le moins du mondeguindé dans ses manières, il n'a pas, non plus, ce laisser-aller nonchalant de beaucoup de jeunes gens de l'époque. Il est droit et ferme comme un jeune chêne des anciennes forêts royales. Sa figure encadrée dans de légers favoris châtains et sa lèvre surmontée d'une fine moustache lui donnent Tair d'un dandy. Bref, rien qu'à le voir , on sait qu'on est en face d'une nature supérieure par la noblesse et par l'éducation.

« L'expression de sa physionomie est générale-

^ LES JiiRIAjGJSS DE Li GEÉOU(.

ment douce, quoique de temps en teiof^s» une légère teinte d'irouie lui imprime un cachet spirituel. — Il a tout du gentilhomme, rien do gandin, — ce type nouveau et bâtard, inventé par les fils de portier parvenus pour donner le change aux bourgeois stupides des quatre parties du monde. Son costume est un miracle de bon goût et de simplicité. Rien de voyant, rien de commun. Dnsautoy s'extasie devant la coupe de ses habits et tous ses amis lui demandent l'adresse de son tailleur. Chaussé sans prétention, son pied élégant donne à sa bottine le pli le plus favorable. Ses mains , chef-d'œuvre de modelé , ont la finesse de celles d'une femme, tout en faisant pressentir une force musculaire peu commune. A vingt-huit ans, le prince a beaucoup vécu... membre de tous les clubs , à la (été de toutes les folies , joueur imperturbable , le prince d'Armagne a mené à Paris, pendant cinq ans, Texislencela plus accidentée. Il a eu des maîtresses dans tous les rangs de la société. Pendant un hiver entier il s'est compromis avec une actrice du Palais- Royal qu'il avait couverte de diamants. Il a fondé pour doter quelques jeunes grisettes de bonne tournure , dix magasins de gants et au moins autant de modes! — Il est sceptique, non par nature, mais par habitude... car le fond de son

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cœor est excellent et plus d'un bietifait eaché est venu établir un contre-poids, aux yeux de sa conscience, à ses péchés trop connus. Brave comoofe Tépée de ses pères, il s'est battu sotiven^t en duef, et s'il n'a jamais tué personne , au moins n Vt-K jamais reçu une égratignure. Il est docteuf ce toute spécialité d'adresse et de force. 11 f)eut donner des leçons de fleuret à Grisier et Lepa^e encadre ses cartons. Un jour, sur le boulevard , il se trouva vis-à-vis d'un mauvais plaisant, espèce d'hercule, qui s'amusa deux fois à lui barrer le passage. Le prince^ sans se fàclier, le prit par la ceinture et le porta à bras tendus jusqu'à une voilure découverte qui stationnait devant Tortoni, le déposa délicatement sur les coussins et s'éloigna sans dire un mot. Il jette l'argent sans compter et on ne l'a jamais vu recevoir la monnaie d'un louis. Volontiers eût-il fait comme Louis XVIII éclairant avec un billet de mille francs allumé à la bougie d'une table de jeu, Louis-Philippe d'Orléans qui cherchait un louis tombé sur le tapis. Il a horreur de tout ce qui est mesquin et petit ! — Mais cette vie de lion lui sembla monotone et vulgaire et un beau jour il disparut du boulevard, des clubs et du faubourgSaint-Germainet s'engagea sous les ordres du général de Lamoricière, dans les gardes pontificales. Son éducation et les relations de t^ute sa

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vie De lui permettaient pas de servir le goavernement français ; il accepta le grade de lieutenant et, semblable à M. de la Rochejaqueleiu qui, pour occuper ses loisirs , était allé combattre les Turcs en 1828, le prince d'Armagne alla, au moins d'avril 1860» combattre la révolution romaine qu'il assimilait à rislamisme. A Castelfidardo, il fit des prodiges de valeur» fut blessé de plusieurs coups de feu et après la capiiulaiion d'Âncdne, il donna sa. démission et commença à parcourir le mondeen touriste. Son âme avait besoin d'occupation. Ce n'est pas un élre vulgaire que le prince d'Ârmagne. Il n'a connu de la vie que les dehors et les surfaces. •• il s'est pris, tout d'un coup, d'une belle passion pour les études de mœurs. Il a parcouru successivement l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre , et comme lord ByroD,il a laissé partout sur son passage des témoignages de ses largesses et, il faut le dire aussi, de ses folies.

«Le prince d'Armagne est revenu en France depuis deux mois, et il a bien vile repris son influence dans les clubs aristocratiques de Paris. Il est ici pour les courses et chacun s'attend à ce que la saison ne se passe pas sans que le Prince charmcmt, c'est ainsi que l'ont baptisé les dames du club russe, ne fasse parler de lui d'une manière ou d'une autre. »

Ainsi parla Tex-agent de change et Magarthy ne perdit pas un mot de sa narration j une idée nouvelle venait de surgir dans son cerveau si fécond en inventions étranges, et celte idée prit bientôt un corps dans son esprit. Elle resta absorbée dans ses réflexions pendant tout le reste de la promenade et, le soir, en rentrant à rhùlel Victoria, elle serra convulsivement JVIczélie dans ses bras et se coucha en murmurant :

— Quelle jolie princesse cela ferait!

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