AMOUR ET INTRIGUE
Le vieil agent de change ne s'était pas écarté de la vérité en esquissant le portrait du prince d'Armagne; mais, en homme d^argent qu*il était, il n'avait envisagé que le côté matériel, c'est à dire, qu'il n'avait fait ressortir que la fortune du prince et ses qualités de bravoure et de générosité. Mais il y avait deux hommes dans le prince charmant, le beau joueur, le danseur infatigable, le sportman et le tireur de la meilleure école. Il pouvait rivaliser avec tous les membres du Jockey-Club. Par désœuvrement, par entraînement, il se laissait aller volontiers, à toutes les excentricités, et dans
son monde, il était bien réellement le roi des dandys.
Mais, seul avec lui-même, loin des yeux d'un public avide de recueillir le moindre de ses gestes ou de ses mots, il changeait du tout au tout. Nature exubérante, il avait besoin de Taiguillon d'une société folle pour user la vigueur de son esprit et de son tempérament... Alors, il ne négligeait aucune .occasion de prendre part à toutes les extravagances. Eut-il fallu franchir le Batter ou le Schlossberg, cette montagne qui domine la ville de Bade, il n'eût pas hésité une minute.
Dans la solitude» il n'en était plus de même. Il recherchait les lieux arides et, nouveau Manfred, il allait promener ses rêveries dans les endroits les plus déserts. Gai, railleur et plein de désinvolture, il faisait les délices de la Maison de conversation. Personne ne conduisait mieux que lui un cotillon dans le salon des fleurs^ cette délicieuse salle de danse, décorée par Cicéri et Séchan. Il semait partout Tesprit et la gaité, dans le salon Louis XIV, comme dans le salon Louis XV, ces deux merveilles de la Maison de conversation! — A la Trinkhall, au nouveau château et au théâtre, il apparaissait toujours entouré d'une véritable cour de membres du Club, empressés à recueillir les épaves de sa verve intarissable. Au théâtre,
on atteDdait qull eût battu des mains pour applaudir, et au foyer, il y avait cercle compact autour du petit groupe dont il était le centre. Là, on parlait théâtre, musique, ballet; car de quoi parler dans ce beau foyer où trônent Beethoven, Mozart, Rossini et Auber? Le prince décidait, tranchait, et comme ses décisions étaient toujours neuves et originales, chacun était bientôt de son avis. Bref, les hommes et les femmes Tadmiraient à Tenvie.
Cependant tous ces succès, toutes ses admiralions, ne suffisaient pas au prince d'Armagne, et voilà pourquoi, dès sept heures du matin, vous eussiez pu le voir, suivi d'un seul domestique, chevauchant rêveur dans la belle vallée de TOosbach, laissant son cheval traverser la vaste plaine couverte d'épaisses forêts et de riches cultures... Ou bien, dans une autre direction, au delà du Stephanienbad, par exemple, on l'eut aperçu encore, sentimentalement arrêté devant le bloc de rochers , entouré d'arbustes , sur lequel est écrit :
«Au poète immortel, Frederick Schiller! »
Tantôt dépassant le couvent des nonnes cisterciennes H laissant Rodolphe le Long dormir avec son armure sur .^^on lit do parade en pierres, il
mettait pied à terre et gravissait k montagne de Sainte-Cécile et jouissait, en rêvant, des admirables points de vue de Bade, des vallées du Rhin, de Beuven et de Geroldsau. Puis, s'enfonçant dans la forêt, il atteignait péniblement Yburg.
Quiconque Teût vu, solitaire et pensif ne l'eût certainement pas reconnu... Assis sur le coin d'un rocher, ou appuyé contre le tronc déraciné d'un sapin, le prince restait quelquefois une heure, le front dans sa main et plongé dans des réflexions pénibles sans doute, car souvent une larme furtive s'échappait de ses yeux. Alors, secouant la tête, il remontait à cheval, faisait un temps de galop et rejoignait la bande joyeuse qui Taccueillait toujours à bras ouverts.
Y avait-il donc un mystère dans la vie de ce jeune homme, à qui le sort semblait avoir tout donné, nom, force, intelligence et fortune? Mon Dieu, le prince souffrait de cette maladie inconnue qui atteint toujours Thomme ou la femme à un moment donné. Le prince d'Armagne avait, jusqu'à présent, plutôt gaspillé sa vie qu'il n'avait réellement vécu. Il vient un moment dans l'existence, surtout vers vingt-huit et trente ans» où l'homme intelligent se demande si le but de la vie est bien réellement de faire courir des chevaux, d'avoir des maîtresses à prix d'or, et de risquer sa
vie dans des duels insensés à propos de la main ou du pied d'une diva quelconque.
Le prince d'Armagne en était arrivé à cette époque solennelle où la réflexion remplace Tentrainement. Sans être blasé, il était fatigué de la vie inutile qu'il menait depuis si longtemps. Certes, il avait beaucoup d'amis, de braves et loyaux amis; il était jeune, il était beau, il était riche et cependant, il n'était pas heureux. Il lui manquait quelque chose, son âme était incomplète. Il sentait le besoin de se créer des devoirs. En un mot, il rêvait le mariage, mais non pas le mariage conventionnel du vulgaire; il n'aurait pas voulu épouser unedot et un nom seulement. — 11 rêvait le bonheur dans le mariage. — C'est à dire, cette affection réciproque qui cimente l'union de deux êtres sur la terre. Il n'avait pas non plus de ces illusions romanesques qui sont comprises sous cette rubrique si connue i Une chaumière et son cœur! Non ; il voulait une femme digne de liii par le nom et par la fortune! Mais il voulait aussi quelque chose de plus difficile encore... Il voulait aimer sa femme et être aimé d'elle ! — Dans le monde qu'il voyait tous les jours, il n'avait pas encore aperçu fidéal cherché : il pouvait compter par douzaines, les petites baronnes, les petites comtesses, qui eussent accueilli ses hommages avec joie...
Mais aucune ne lui paraissait mériter uo sérieux ailachement. Toutes les jeunes filles de son monde auraient volonliers consenti à devenir princesse d'Armagne, pnrce que ce nom était le synonyme d'élégance et d'aristocratie. Il aurait trouvé vingt femmes et n'aurait peut-être pas rencontré une compagne telle qu'il la souhaitait.
Il regardait le mariage comme un engagement sacré et non comme une affaire. Il voulait de l'amour. Après avoir goûté à toutes les voluptés trompeuses qui ne laissent après elles que dégoût ou désillusions, il sentait le besoin de retremper son cœur dans une affection sainte et durable. Il n'eût pas, pour un cheval pur sang, avoué ce qui se passait dans son àme à ses amis du club, il redoutait les railleries de ces froids viveurs qui affichent le dédain le plus superbe pour les choses du cœur et qui croiraient manquer aux traditions de leur franc-maçonnerie en admettant l'amour vrai dans le code de leur fashion.
Pour ces désillusionnés en herbes , l'amour n'existe que dans les vaudevilles de M. Scribe ou dans lis romans d'Auguste Lafontaine. La femme, pour eux, n'est qu'un accessoire agréable et utile qu'il faut tôt ou tard acquérir pour meubler son salon et perpétuer le noble nom de ses ancêtres. Le mariage n'est qu'une formalité qui ne doit en rien
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changer rexistence du véritable gentilhomme. Tels étaient y tels sont et seront longtemps encore les principes de nos jeunes hommes à la mode. Ontils tort"? Ce n'est pas à nous de discuter leur opinion. D'un autre côté, la plupart des jeunes filles de cette société, qu'on appelle la bonne, ne voient guère non plus dans le mariage qu une occasion de changer la retenue qui leur est imposée contre une liberté relative. Sur dix jeunes filles, neuf se marient, les unes pour devenir indépendantes, les autres pour faire enrager leurs amies et le plus grand nombre pour porter des diamants , des plumes et des robes de velours. L'amour n'entre pour rien dans ces combinaisons, et il n'y a guère plus que les filles d'épiciers qui se permettent d'aimer leurs maris. Le prince d'Armagne ne pensait pas ainsi. Il croyait qu'il n'était ni ridicule, ni impossible et encore moins de mauvais goût d'aimer tendrement et d'être tendrement aimé dans le mariage. Mais où trouver le cœur qui devait comprendre le sien? Il avait souvent sondé le terrain et il avait toujours rencontré des natures frivoles, vaniteuses, exigeantes. Aussi, se gardail-il bien de laisser transpirer ce qui se passait en lui. Dans le monde, il s'appliquait à paraître plus fou et plus sceptique que quiconque. Nul n'aurait pu soupçonner que sous son vernis d'indifférence et de légèreté, le
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faux don Juan cachait des trésors de tendresse naïve et qu^au sortir du bal, des courses ou dn jeu, le prince charmaul avait des songes mythologiques où Philémon et Baucis occupaient une large place. Il lisait beaucoup, et, dans sa pensée, il s'amusait souvent à refaire un roman à son idée avec les héros de ses auteurs préférés. Sans respect pour les romanciers, il mêlait les personnages de Tun avec les personnages de Tautre , mariant sans façon la Malhilde d'Eugène Sue au Slephen d'Alph. Karr; — Son cœur débordait d'amour, et semblable à Antony, Tenfant trouvé, qui tendait les bras à chaque femme en criant : « Éles-vous ma mère? » il regardait passer toutes les jolies filles du noble faubourg et avait des désirs insensés de leur demander à chacune : « Ètes-vous la femme que je cherche? » — Sa rencontre avec Mézélie Tavait profondément Iroublé. Lorsque les beaux yeux de la fille de Magarthy s'étaient fixés sur les siens, pleins de reconnaissance, il s'était senti remuer comme il ne Tavait jamais été. Une étincelle magnétique l'avait touché...
a Gomme si le soleil eût passé dans son cœur. »
Cette émotion qu'il sut parfaitement dissimuler, grâce à l'empire sur soi-même que donne l'habi-
tude du monde, ne laissa pas que de le frapper. Tout le reste du jour, ii fut inquiet, distrait, et pour la première fois de sa vie il commit sottise sur sottise à son cerclé. II tenait le jeu à Técarté, et comme son adversaire lui demandait s'il donnait des caries, il lui répondit : — « Avec plaisir, mademoiselle !» et écarta bravement ses deux seuls atouts* Il perdit vingt louis sur le coup et passa dans la salle de billard où il s'obstina à jouer avec la rouge.
• — Ahçà! qu'avez-vous donc, cher prince, lui dit un de ses intimes , vous êtes bien distrait , ce soir? Seriez-vous amoureux?
Le prince le regarda fixement sans lui répondre, et tirant sa montre, il s aperçut qu'elle s'était arrêtée— rheure qu'elle marquait était celle où il avait sauvé Mézélie.
— Est-ce un présage? se demanda-l-il ; et il rentra chez lui tout soucieux. Il ne put dormir de la nuit,rimdge de Mézélie le poursuivit jusqu'au jour, et dès que Theure le lui permit , il se dirigea vers rhôlel Victoria. Magarthy était dans le jardin avec ses filles et quelques voisines... Le prince s'approcha et, après les compliments d'usage, il s'informa de la santé de Mézélie. Magarthy était radieuse de cette visite. Aussi environna-t-elle le jeune homme de prévenances et de politesses. On causa longtemps.
Quoique Mézélie parlât peu, le prince trouva tout ce qu'elle disait charmant. Il demanda et obtint la permission de revenir et s'éloigna enchanté. Il vint ainsi tous les jours et une certaine intimité, s'établit entre lui et ces dames. Magarthy ne laissa pas échapper Toccasion de parler de ses millions et de ses parents de Tile Bourbon. Tous les jours» Famour faisait des progrès dans le cœur du prince» et Mézélie elle-même était inquiète quand Theure habituelle de sa visite était passée. On arriva à la veille des courses et le prince offrit de les y conduire.
— Si vous le permettez, madame, dit-il à Magarthy, j'amènerai pour mademoiselle un petit cheval que j'ai dressé moi-même et qui est doux comme un agneau. Cette fois je réponds qu'il n'arrivera aucun accident.
— J'y consens volontiers, répondit Magarthy, mais à condition que vous vous tiendrez près de ma fille pendant tout le trajet. J'ai toujours peur pour elle depuis ce fatal jour, où sans vous, elle serait peut-être morte. Nous autres, ajouta-t-elle, en montrant ses deux filles, nous vous suivrons en calèche avec mon oncle et ma tante, si toutefois ils veulent bien nous accompagner.
Les deux compères ayant acquiescé à la proposition, tout fut arrêté pour le lendemain. Tandis
que ces dames préparaient leur toilette, le prince réfléchissait à sa situation.
— C'est fini, se disait-il en mâchonnant un régaiia, je suis pris ! je suis bien pris ! c'est qu'elle est charmante! Et puis quelle candeur! quelle naïveté ! comme ses beaux yeux se lèvent franchement vers vous lorsqu'on lui parle! je l'aime; m'aimera-t-elle? Voilà la question. Cette union n'aurait, après tout, rien de choquant. Sans être d'une naissance exceptionnelle , la mère est évidemment de bonne maison... Elle est fort riche, dit-on, donc de tous les points ce mariage serait très avouable.
Le prince continua sur le même motif un monologue plein de charmes pour lui; mais que le lecteur qui n'est pas amoureux nous permettra sans peine de lui épargner.
Le lendemain, fidèle à sa parole, le prince se rendit à l'hôtel Victoria. Il était monté sur un délicieux cheval bai-brun et son domestique tenait en main une adorable petite jument d'origine arabe, noire comme une corneille et marquant deux ans à peine. Sa longue queue soyeuse et souple balayait presque les cailloux du chemin. Les yeux doux et caressants de l'intelligent animal annonçaient le meilleur caractère du monde. C'était la monture destinée à Mézélie : celle-ci ne put