II
et LES MARIAGES DE LA CRÉOLE.
retenir un cri de joie en voyant la jolie petite béte. Ces dames attendaient leur cavalier dans la petite rotonde dont nous avons déjà parlé. L'oncle et la tante étaient superbes. L'ofScier de la légion d'honneur avait arboré une rosette que le prince prit d'abord pour une pivoine, tellement elle était lai^e et compliquée. Madame du Tilleul avait accumulé sur son chef tous les trésors de la flore artificielle... Epis, coquelicots, roses thé et marguerites, se croisaient agréablement sur sa tête vénérable. Sans être ridicule (Magarthy ne Teût point souffert), sa coiffure était prétentieuse en diable (1); et, depuis, le prince d'Ârmagne avouait qu'il avait eu beaucoup de peine à garder son sérieux devant cette caricature du printemps ! Heureusement pour son sang-froid que Mézélie était là et absorbait toute son attention... Rien de plus simple que la toilette de la jeune fille ! Sa taille, mignonne sans être maigre, était emprisonnée dans une délicieuse amazone de nankin, qui laissait deviner des charmes naissants, comme sous Tenveloppe du bouton de rose, on devine la fleur charmante qui va bientôt s'épanouir dans toute la splendeur de sa force et de sa luxuriante beauté. Un col droit
(1) C'est toujours le marin qui parle.
{Note de fauteur,)
retenu par une petite cravate de même couleur que la robe et fermée par une épingle coptenant une photographie microscopique de Magarthy, entourait son cou blanc comme celui d'un cygne. Le cou était peut-être un peu long pour un ignorant, mais il eût ravi d'aise Raphaël, Phidias ou Michel- Ange. C'était bien là le cou de la beauté typique des anciens. Vénus, Gybèle , Junon , Gérés et Minerve, n avaient pas les attaches plus fines et plus déliées. Sa tête au front un peu bas comme celui de Diane, reposait admirablement sur ce piédestal d'albâtre. Son bras étroitement serré dans sa manche laissait entrevoir sa forme correcte.
Potelé sans être trop rond, on sentait les muscles sous le modelé.
En un mot, Mézélie était une créature charmante, et surtout, contra dictoirement à sa mère, admirablement construite. Sa réputation sous le rapport plastique avait été, du reste, consacrée par un mot du célèbre sculpteur Préault, qui se trouvait à Bade en ce moment et qui, interrogé sur son compte, répondit : « Elle est magnifique ! Il n'y a que celle petite ici qui soit d'ensemble! » Une casquette de paille retenait ses cheveux et un voile de tulle vert voltigeait au gré du vent sur ses
On se mit bientôt jen route, dans Tordre suivant : le prince et Mézélie, à cheval et au pas devant la voilure où se tenaient les cinq autres personnages, la tante et l'oncle sur le devant avec la petite Léonie entre eux deux, Magarthy et Miany, sur la banquette du fond. Le soleil était magnifique, et cette petite cavalcade attira tous les regards et donna lieu à une foule de commentaires. Tout Bade connaissait le prince d'Ârmagne, mais beaucoup ignoraient Texislence de la riche veuve créole, et Tapparition du prince charmant, écuyer cavalcadour dune jeune fille de dix-sept ans, montée sur un de ses propres chevaux, cette calèche découverte conduite par deux nègres indiscutables et suivie à distance respectueuse par un domestique du prince, — tout cela fit naître mille suppositions... En effet, c'était la première fois que le prince d'Armagne, s'affichait ainsi, s'il est permis d'employer une expression, généralement prise en mauvaise part, mais qui, ici, n'avait aucune application fâcheuse pour la réputation de Mézélie. On savait que le prince n'aimait pas à se compromettre, et par conséquent , pour qu'il se montrât ainsi en public avec toute cette famille, et aux côtés de cette jeune personne, il fallait qu'il y eût quelque chose de sérieux sous jeu. L'opinion publique va vite, mais elle va droit au but généra-
lementy on causa, on se renseigna. La romanesque histoire du cheval emporté et du sauvetage opéré par le prince fut bientôt dans toutes les bouches. Quelques-uns avaient lu dans les journaux les réclames de Simon Lenoir, et il ne fut plus question, toute cette journée, que du prochain mariage du prince d'Armagne avec la fille d'une noble et riche baronne des colonies à laquelle il avait sauvé la vie et qui lui apportait en dot une reconnaissance sans bornes et trois millions comptant.
Quant aux deux héros de toutes ces conversations , ils marchaient côte à côte, devisant comme des amoureux : car, sans s'être déclaré encore, le prince n'avait pu empêcher ses yeux de parler, et Mézélie qui, pour la première fois, sentait son petit cœur battre une mesure qu'elle ne connaissait pas, n'avait pu défendre aux siens de répondre. Ils étaient donc tous deux dans celte phase que j'ai toujours considérée comme la plus heureuse de la vie... cette phase où deux cœurs commencent à palpiter à l'unisson... où Ton ne s'est pas encore dit, l'un à l'autre, « je vous aimé ! » mais, où tout à parlé excepté la bouche. Un geste, un regard en disent plus long que cent paroles. Et puis, comme loutes les pensées deviennent subitement communes à l'un et à l'autre! Il semble que Pon vive de la même vie, que l'on pense de la même pensée.
Au spectacle, au concert, partout on cherche iostinclivement le regard de Vautre et Ton est heureux de voir qu'on a ressenti ensemble la même impression; si l'on cause, on est du même avis sur tout. On a toujours une réponse prête à la question qui vous est faite ; car, par un singulier magnétisme de l'esprit on pense presque toujours ensemble aux mêmes choses! On n'a ni défiance ni jalousie. On ne peut croire qu'il existe au monde, ponrVautre, un objet qui l'intéresse et qui ne soit pas intéressant pour sol. On vit dans un séjour divin qui n'est pas le ciel ; qui n'est cependant pas la terre. Le ciel ou le paradis des amants, c'est la possession, la terre ou Tenfer, c'est la désillusion... et dans la phase dont nous parlons on ne pense à rien de tout cela. On aime, — dans la pure acception du mot... on est heureux de se voir, de se parler... Si les mains se rencontrent par hasard à la dérobée ce rapprochement n'exalte pas les sens... au contraire, dans les moments où Tàme est en pèlerinage sur ce chemin délicieux, toute allusion matérielle nous répugne profondément. On tuerait le meilleur de ses amis qui nous supposerait des intentions antiplatoniques.
Tous les hommes et toutes les femmes , même les plus dissolus et les plus pervers, ont dû passer par là... £l nous sommes certain qu'ils n'ou-
blieroDt jamais... celle-ci, le premier sonnet que lui glissa timidement Auguste de Z... celle-là, les lucioles qui éclairaient la route dans une course interminable la nuit au bois ou aux Casines... cette autre, certain air du Trovatore ou de la Traviata écoutés ensemble cent fois;... celui ci, la première redowa que la blonde Esther de X... lui copia de sa blanche main... etc., etc. Et dans Tàge des réalités, quand on s'aperçoit qu'il n'y a plus rien à cueillir dans le jardin bouleversé de Texistence, on aime à rappeler à Taide de son désespoir, de son regret ou de sa rêverie, tous ces petits souvenirs pleins de grâce, de poésie et de pureté. Méprisant le présent, n'espérant rien de l'avenir, le cœur brisé ou endolori, satisfait ou rassasié, on aime de temps eu temps à revivre dans le passé et ou frémit d'une douce émotion, quand au milieu des débris, des ruines ou même des espérances, on retrouve par-ci par-là, la feuille desséchée d'un bleu myosotis tombée des pages du livre de sa jeunesse.
Le prince d'Arraagne et Mézélie traversaient cette phase charmante. Tantôt insoucieux^ comme deux échappés du collège, ils prenaient un temps de galop , malgré les cris un peu exagérés de Magarthy, — tantôt rêveurs, ils cheminaient côte à côte, silencieusement et presque tristes ! — 0 joies folles et tristesses sans motif du temps des pre-
mières amours ! qu'ils sont à plaindre ceux qui ne vous ont jamais connues ou ceux qui ne vous connaissent plus ! Sur le bord de la route, une vieille mendiante leur demanda l'aumône... Ils étaient tle beaucoup en avant sur la calèche de famille et ils portèrent tous deux la main à leur bourse. Mézélie tenait un florin et le prince un autre... Ils se regardèrenty mus par la même pensée et échangeant leurs pièces de monnaie, le prince tendit à la mendiante le florin de Mézélie » tandis que celle-ci lui donnait le florin du prince.
— Que Dieu vous bénisse, mes beaux jeunes gens! dit la vieille, — vous serez heureux en ménage parce que vous êtes bons !
Mézélie poussa son cheval en avant... elle s*était sentie rougir jusqu'aux tempes et le prince jeta un louis d'or cette fois à la mendiante qui ne s'était jamais trouvée à pareille fête.
Le reste de la promenade s'acheva silencieusement. On était presque arrivé au champ de courses et le prince s'occupa de placer son monde sur la plate-forme qui s'étend devant la belle tribune qui tient à peu près 1,200 personnes. Mais les belles dames préfèrent, en général, s'asseoir en plein air pour ne regagner leurs places dans la tribune qu'en cas d'averse intempestive, chose assez fréquente à Bade, surtout à l'époque des courses. Ce jour-là ,
le ciel resta serein. La réunion était magnifique. Dans la tribune du grand-duc de Bade, dans celle de la Société d'encouragement, toutes les femmes rivalisaient de luxe et de beauté. Le champ de course d'Iffezlem, très rapproché de la rive droite duRhin, offre une vaste piste. Doù elles étaient placées, Magarthy et ses filles purent jouir amplement d'un spectacle toujours intéressant. Nous n'avons pas la prétention de vous faire un compte rendu technique des courses de Bade... qui, a vu les courses de Chantilly, celles de La Marche, de Vincennes, du Bois de Boulogne, etc., a vu toutes les courses du monde. Même affluence, mêmes propos, mêmes paris, mêmes excentricités. Le Champagne circulait à coupes pleines dans les voitures dePenceinte. Les quelques petites dames qui étaient parvenues à se glisser dans ce qu'on appelle l'enceinte du pesage, étalaient leurs toilettes éclatantes et lorgnaient les femmes du monde d'un air de profond dédain.
Je ne me rappelle pas le nom de tous les chevaux; mais demandez-le à Léon Gatayes, cet alter ego d'Alph. Karr, lequel avait fourni presque tous les bouquets de cette fête hippique, et il vous renseignera mieux que nous à ce sujet. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que le prince d'Armagne remporta trois victoires éclatantes avec
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Coray PalanquineiLéotard. En dehors des sommes assez rondes que lui rapportèrent ces trois courses, les membres du Jockey lui firent hommage d'une cravache, chef-d'œuvre de goût et de fine ciselure.
Ces dames avaient pris grând'plaisir à ce spectacle nouveau pour elles, et, après un diner confortable à la Restauration des courses^ dans un cabinet particulier, et qui se prolongea un peu tard, on reprit, dans le même ordre, la route de Bade. Seulement, parun sentiment de convenance exquise, le prince et Mézélie se tinrent près de la voiture maternelle.il commençait à faire nuit et Ton trotta assez rapidement. Arrivé à Thôtel, le prince aida Mézélie à descendre de cheval, et comme elle lui redemandait sa cravache qu'il lui avait prise des mains pour la faire sauter à terre, il lui offrit celle dont ses amis venaient de lui faire présent.
Mézélie hésitait...
— Je vous en prie, lui dit le prince si bas et d'une voix si émue, qu'elle lui tendit la main par un mouvement irréfléchi; et laissa tomber dans les siennes un petit bouquet de violettes.
— Je n'ai pas de couronne à donner au vainqueur, moi... Je n'ai que mon bouquet... Gardezle...
Et ils se séparèrent.
AMOUR ET INTEIGUE (SCITE)
Magarthy, comme on le pense bien, avait suivi tout ce petit roman d'un œil connaisseur... Elle avait, du premier abord, deviné l'impression subite que Mézélie avait produite sur le prince d'Armagne ; mais trop rouée pour éclairer à ce sujet Tâme naïve de la jeune fille, elle ne lui fit aucune question et attendit patiemment que le prince se déclarât ouvertement. Elle connaissait trop bien les sentiments de sa fille pour craindre une catastrophe. .. D'ailleurs, le prince ne voyait Mézélie qu'en sa pré-^ sence, et s'il pouvait, dans l'intervalle de deux temps de galop, lui parler de son amour, elle savait
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que» le jour où il se déclarerait formellement, Mézélie serait la première à lui raconter ce qui se serait passé. De plus, elle connaissait son monde, et elle ne se trompait pas sur le compte du prince. Elle le sentait franc, loyal dans toute Tacception de ces mots, et el}# attendait, confiante en Tavenir, que le hasard^imenât celui-ci à faire une demande en bonne et due forme. Elle redoubla de circonspection. Tous ses amis de Bade cherchaient vainement à la sonder. Elle demeura impénétrable. •• Chacun remarquait les assiduités du prince charmant, elle seule afiectait de ne les considérer que comme on simple devoir de politesse et de courtoisie que le prince s*était imposé envers la famille de celle dont il avait si chevaleresquement sauvé la vie ; seulement elle semblait garder Mézélie à vue, et lorsque le prince n'était pas présent, la charmante enfant ne pouvait quitter les jupes de sa mère... Ainsi* lorsque le prince n'avait pas paru dans la journée , et qu'on se rendait le soir, de 7 à 9 heures, aux concerts que donnent, à tour de rôle, la musique militaire de Rastadt,ou Texcellent orchestredes bains, sous le kiosque construit en face du café de la Maison de conversation, Magarthy pla- ,çait Mézélie à sa droite, flanquée de l'inévitable madame du Tilleul et de l'ofiScier de la Légion d'honneur, et faisait asseoir ses deux autres filles
LES MARIACES DE LA GRËOlB. 77
à sa gauche. Sans rien laisser présumer de ses espéranceSy elle s'établit gardienne sévère d'un bien qu'elle croyait déjà placé à de gros intérêts. Elle redoubla de politesses avec son entourage; donna des lots somptueux à une tombola pour les pauvres, et augmenta le chiffre connu'de ses aumônes journalières. A force de prudence calculée, elle arriva à persuader à tous que Funion du prince et de Mézélie n'était plus qu'une simple affaire de temps, et partout, sur son passage, elle eut bientôt la joie d'entendre les badauds dire en voyant sa fille :
— Ah ! ah ! voici la petite princesse !
Seule, Mézélie ne pensait pas à toutes ces choses! Le prince d'Armagne lui plaisait beaucoup, mais elle n'avait point d'idée au delà. Elle était contente de se trouver auprès de lui, parce qu'il était plein d'attentions et de prévenances pourelle... Elle était triste lorsqu'elle ne le voyait pas, heureuse, lorsqu'il apparaissait ; mais elle n'avait pas encore songé à interroger son cœur à ce sujet. Elle se laissait aller au charme, sans se demander comment finirait tout cela! Quantauprince,chaque jour augmentait la passion dont son cœurétait plein... Deux ou trois fois par semaine, il trouvait un prétexte pour venir passer la journée avec ces dames. Un jour, on arrangeait une partie pour visiter le vieux n. 7
château, dont la première excursion avait failli être fatale à Mézéiie. Une autre fois, armée de lignes, la bande joyeuse allait pêcher le brochet dans le Rhin, et, montée sur un bateau fourni par Alexan* dre, le brigadier garde-chasse, elle s'amusait à taquiner le poisson, pour nous servir de Texpréssion du malin brigadier, et revenait enchantée de trouver une friture toute pêchée à la Cor de chasse 9 après une excursion de trois ou quatre heures.
L*hâtel de La Cor de chasse mérite une mention toute particulière.
Après avoir remonté la jolie vallée de TOosbach, on se trouve devant une auberge d'assez belle apparence et qui porte pour enseigne une tête grimaçante, encadrée d'un cor de chasse, fort agréablement sculptée en pierre. Ce médaillon n'est autre chose que le portrait frappant de M. Willibald Iblé, Thonorable propriétaire de Thôtel. C'est le singulier barbarisme inscrit sur la porte de la maison : ^ A la Cor de chasse, j> qui a donné à l'un de nos sculpteurs les plus spirituels et les plus renommés, l'idée de cetle plaisanterie. M. Willibald Ihlé et son sourire grotesque, au milieu de ce cor de chasse, provoque le rire de tous les passants. M. Dantan jeune, il faut bien nommer le coupable, a supérieurement réussi cetle bouffonnerie. Il n'a eu qu'un
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tort, à mon avis, c'est d'inscrire sous ce petit chefd'œuvre le calembour suivant :
« A V Accord de chasse. »
Voilà comme on gâte les plus belles choses!... La Cor de chasse était superbe de naïveté, mais ï Accord de chasse a quelque chose de prétentieux qui nous déplaît. Que M.Dantan, jeune, nous pardonne ce léger blâme; il est artiste, il appartient à la critique. — Il a du reste assez de talent et d'esprit pour se venger. — H pourra faire encore mille caricatures aussi spirituelles et ne plus commettre un jeu de mots aussi peu réussi. Us visitèrent encore le Grosse-Schwellung, petit lac curieux à voir lors qu'on ouvre les écluses, et dobt Amédée Achard a fait une fort jolie description.
Un jour encore, ils parcoururent le Kellersbild, — « Image de Keller. » L'endroit par lui-même n'a rien de remarquable; mais la légende qui se rattache à cette image de Keller est digne d'intéresser les touristes. La voici telle que le prince la raconta à Mézélie et à ses sœurs, un soir, dans une halte, au pied de la croix qui porte le nom de Keller.
— «Il y avait une fois...
Ce commencement ne laissa pas que de faire une certaine impression sur Miany et sur Léonie, qui
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saisirent chacune une des maios de Mézélie et se serrèrent contre elle.
— « Il y avait ane fois un bailli qui demeurait à Koppenheim... C'était un bon gros brave homme qui ne voyait guère plus loin que le bout de son nez, le fourneau de sa pipe, ou le fond de sa cruche de bière. Or le bailli avait une fille spirituelle et jolie, trop jolie même et trop spirituelle, disent les anciens du pays. Le bon bailli avait promis la main de Gretchen, c'était le nom de la jeune personne, à Karl-Steig, jeune brasseur de la plus belle espérance. Gretchen consentit à être la fiancée de Karl-Steig. Ils échangèrent même leurs anneaux et se jurèrent, devant la vierge d'Ébersteimburg, une fidélité éternelle. Karl-Steig dut partir pour aller recueillir un petit héritage que lui avait laissé un de ses oncles à Johannisberg. L'absence devait être d'un mois, et les serments furent renouvelés la veille du départ devant la même statue de la Vierge. Karl fut fidèle; mais, hélas! Gretchen ne sut pas garder sa foi... Un jeune voyageur vint, dès le lendemain, s'installer à Koppenheim. On l'appelait Buskard-Keller. C'était un gentilhomme riche et de bonne mine. Il plut à monsieur le bailli, s'introduisit dans la maison,et, quinze jours après, il était Tamant de Gretchen ! La folle fille avait oublié ses serments, bien plus, elle avait donné l'anneau de
LES MÀ^UGëS de la créole. 81
Kari à rétranger. Mais elle se consolait, car il lui avait promis de remmener avec lui et de Tépouser dans son pays. Pauvre Gretchen ! L*ingrat disparut de Koppenheim, ne laissant à la fille du bailli que ses larmes et son déshonneur. — Elle voulut mourir» et, un soir, après avoir embrassé son père plus tendrement que d'habitude, elle monta rapidement à sa chambre. Le bon bailli, cette fois, eut comme un éclair d'intelligence. Depuis plusieurs jours, il avait remarqué chez sa fille un certain abattement qui ne lui semblait pas naturel... La fuite de Keller, coïncidant avec cette subite transformation, lui donna tout à coup une crainte terrible. Gretchen venait de l'embrasser convulsivement; le bon vieillard avait même cru sentir sa joue humide... Plus de doute; Gretchen méditait un malheur ou un crime. Il se leva donc précipitamment et monta, aussi vite que le lui permettait son honnéteobésité,à la chambre de sa fille, poussa la porte et resta une seconde immobile et comme paralysé. Au milieu de la chambre, se balançait le corps de Gretchen; elle venait de se pendre. Reprenant ses esprits, le bailli de Koppenheim coupa hardiment la corde, et reçut dans ses bras le corps de Tinfortunée... 0 bonheur! elle vivait encore!... Le bailli était arrivé à temp^! Il se hâta de desserrer le nœud fatal qui lui coupait la respiration... il
lui frictionna les tempes et eut enfin le bonheur de la voir revenir à elle.
— « Ma fille! mon enfant! parle-moi! As-tu fait mal ! je te pardonne; mais reviens à toi, reviens à moi... Je n*ai plus que toi au monde... Tu n'as donc pas pensé qu*en mourant, tu tuais ton vieux père! »
La jeune fille ouvrit les yeux, regarda fixement son père... Son visage exprima d*abord une joie profonde... Puis, tout d'un coup, ses traits se contractèrent; elle devint livide, et, montrant du doigt la porte dé la chambre, elle s'écria avec désespoir :
— « Ah! trop tard! Je suis maudite! »
Le vieillard se retourna du côté qu'elle indiquait, et il vit un homme grand et maigre, tout habillé de rouge, avec une plume de hibou à sa toque, et dont un des pieds ressemblait au pied fourchu d'un bouc!
— Satan! s'écria le bailli... Va-t'en !
Et il essaya de faire le signe de la croix, mais les commotions qui s'étaient succédé étaient trop fortes pour la cervelle du pauvre homme, et, avant qu'il eût pu seulement porter la main à son front, une attaque d'apoplexie foudroyante l'avait étendu sur le parquet.
— Il n'a pas eu le temps, dit l'homme rouge en ricanant... Allons, Gretchen... tu m'appartiens!
Et, saisissant la jeune fille, il s'élança par la fenêtre, en laissant derrière lui une odeur de soufre et une fumée pestilentielle. Le lendemain, les habitants du village trouvèrent le cadavre du vieux bailli de Koppenheim... Mais, en vain, appelèrent-ils Gretchen... Gretchen ne répondit pasi
Deux mois après ces événements, Buskard Kelier, le séducteur de Gretchen, vint amasser dans le pays. Il ne pensait plus à la fille du bailli, et voyageait seul avec un domestique qui portait sa valise. Il était minuit; comme il s'avançait sur la roule d'Éberslemburg, il se trouva vis-à-vis d'une femme voilée qui lui dit :
— Tu as été bien longtemps à venir!
— Qui es-tu donc? lui demanda Kelier.
— Je suis Gretchen, et je t'attendais!
En ce moment le domestique de Kelier entendit son maître pousser un cri terrible... Il accourut aussitôt et vit alors Gretchen... ou plutôt l'ombre de Gretchen qui agitait un long couteau, dégouttant du sang de son ancien amant, et qui, le jetant aux pieds du valet stupéfié, s'enfonça dans le sol qui semblait s'entr'ouvir sous ses pieds, en murmurant : « Merci, Satan... Je suis vengée ! »
Kelier était mort sur le coup. Sa famille, qui était riche et puissante, obtint qu'il fût inhumé en terre sainte, et, pour calmer les esprits de l'enfer,
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son beau-frère (it élever cette croix, sur laquelle vous voyez écrit :
« BUSKARD KelLEr! »
Telle fut rhistoire que conta le prince. Les deux petites sœurs, qui n'avaient pas perdu un mot de ce récityteurenl beaucoup de peine à se décider à rejoindre la voiture... Encore se placèrent-elles entre Toi^cle et la tante, qu'elles supposaient probablement capables d'effrayer les démons les plus féroces... Magarthy monta dans la calèche, et le prince fut encore ce soir-là le compagnon de Mézéiie... La petite jument noire était désormais tout à son service.
— Vous ne nous avez pas parlé du pauvre Karl- Steig. Qu'est-il devenu?
— Ma foi, mademoiselle, l'hisloire s'arrête là.
— Pauvre jeune homme! Lui qui avait reçu les serments de Grelchen... Comment peut-on tromper ceux qui nous aiment !
— Vous ne seriez pas ainsi, n'est-ce pas?
— Oh! non... El vous?
— Moi, si j'aimais, ce serait pour toute la vie ! Et, rapprochant son cheval de celui de Mézélie,
le prince charmant commença une de ces ravissantes divagations sur l'amour sans fin, sur la fidé-
lité éternelle, sur toutes les utopies, en un mot, qui devraient être les seules réalités de la vie.
Le lendemain de ce jour, le prince d'Ârmagne fut plus gai que de coutume. Ses amis le plaisantèrent doucement sur ses assiduités auprès de Mézélie. — Eh bien! répondit-il, qui vous dit que je ne songe pas à faire une princesse d*Arroagne?
ou LE LECTEUR RETROUVE jDEUX ANCIENNES CONNAISSANCES
Nous abandonnerons pendant quelques jours le prince d'Armagne et la famille de la créole pour mentionner l'arrivée à Bade de deux personnes que nous avons déjà rencontrées dans le courant de cette histoire. Disons seulement que le prince était de jour en jour plus amoureux et que Magarthy attendait, également de jour en jour, sa demande oflScielle.
Vous rappelez-vous cette jeune sœur de M. de Mingen, l'une des premières victimes de notre créole, cette gracieuse Reine, type de candeur et
de vertu que nous avons vue obéir aux moindres volontés de son frère, en s'éloignanl de Magarthy sur le paquebot sans demander pourquoi ?
La charmante jeune fille d'il y a huit ans est devenue une ravissante jeune femme ; grâce à son frère, elle a reçu une dot digne de son nom, et elle a rencontré un époux digne de son choix. M. de Largillière est aujourd'hui un homme de trente-cinq ans, et leur union est admirablement assortie. Que pouvaient-ils désirer de plus? Ils s'aiment , tout est là ! Reine, transformée par Tamour, est rayonnante de bonheur.
De toutes les influences humaines, celle d'un amour vertueux est la plus puissante, comme la plus douce. Le monde n'a pas de spectacle plus féerique, plus digne d'envie que la passion pure et heureuse. La passion, celte explosion sincère des forces de Tàme, a pour nous un attrait si puissant, que nous éprouvons un plaisir profond et une émotion véritable à la contempler, même dans ses écarts et dans ses égarements. Nous sentons si bien sa force irrésistible, que nous excusons bien des fautes et bien des crimes commis en son nom. Politique, atnbition, amour, ces trois grands mobiles des passions ont donné lieu à de terribles effets; mais aussi ils ont été la source de mille actions héroïques, et sans les passions, Thumanité
s*arréterait d*elle-méroe dans sa course : c*est le choc des passions qui entretient le feu sacré qui fait vivre les hommes. Sans elles, nous ne serions que des machines organisées comme des automates, mais inertes et sans mouvement.
Lorsque la passion se développe, en harmonie avec la conscience, Tàme se sent inondée d'une joie ineffable, c'est là le plein essor de notre nature, la satisfaction de nos plus chères aspirations, les plus divines comme les plus humaines, en un mot, c'est le paradis reconquis.
Jusqu'à présent nous n'avons, connu en Reine que la jeune fille simple, naïve, droite, vertueuse, sans éclat comme sans efforts, et respectant son frère qui représentait à ses yeux toute sa famille. Maintenant l'amour passionné est entré dans ce cœur si bien fait pour le sentir et y a apporté le bonheur suprême, car ces saintes joies, ces plaisirs de Tamour pur et vertueux, qu'elle n'aurait pas cherchés d'elle-même, elle les savoura en pleine liberté. — Elle aimait ardemtnent et innocemment : elle était heureuse dans la pleine acception du mot.
M. de Largillière était à la fois pour elle, un mentor, un frère et un amant. Une fois en possession de celte âme si suave — ouverte à toutes les belles aspirations — sensible à toutes les poésies.. •