‹ Les mariages de la créoleChapitre 43 sur 71 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

— Ma lille^ lui dit-elle sans préambule, nous partons ce soir même... Nous quittons Bade, pour n'y jamais revenir.

— Et le prince? hasarda timidement la jeune fille.

— Le prince d'Armagne n'existe plus pour nous, mon enfant! Il n'y faut plus penser! Il nous a tous trompés ! Il aime ailleurs et sa main est promise.

— Quoi ! il serait possible !

Mézélie ne put retenir ses larmes.

— Tout est possible, mon enfant... Tu ne connais pas la vie!... Ne pleure pas ainsi : tu me

désoles. Écoute-moi plutôt avec calme... Le prince ne peut t'épouser.

— Mais, maman...

— Ce mariage est impossible, te dis-je... Croismoi... Il faut que je sois bien certaine de ce que je te dis pour me décider à t'aSIiger ainsi. Tu avais fait ou plutôt nous avions fait un rêve. Il n*y faut plus penser. Tu es jeune... tu as ressenti pour le prince cette première affection que les jeunes filles s'empressent à tort d'appeler l'amour. Tu oublieras rhomme qui a voulu te tromper. La première vertu, ma fille, c'est la fierté! Il y va de ton honneur, de rhonneur de ta fomille de paraître rompre la première. Voilà pourquoi nous partirons le plus vite possible. Ne pleure pas, Mézélie, tu sais combien je t^aime, combien j'aime tes sœurs... Eh bien, c'est la première fois que je te demande une grâce! accorde-la-moi, en récompense de tout ce que j'ai cherché à faire pour ton bonheur ; le prince d'Armagne s'est joué de ta jeunesse et de ton inexpérience... Oublie-le et partons!

L'explication entre la mère et la fille fut un peu longue. Mézélie abandonnait avec peine ses projets de mariage. Le prince était beau, riche... et prince ! Or le litre de princesse a bien des attraits! Cependant, la créole sut si habilement tourner les choses, qu'elle prouva à la jeune fille que cette

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rupture était le plus grand bonheur qui put lui arriver. Aimer un homme dont le cœur est déjà donné, s*exposer à subir l'humiliation d*un abandon qui ne pouvait tarder , tout cela était indigne d'une jeune fille de dix-huit ans, aussi riche, aussi distinguée que Mézélie. D'ailleurs, il n*y avait pas que le prince d*Armagne au monde et, grâce au ciel, tl n'était pas le dernier des épouseurs ! Quelle honte pour Mézélie, si elle restait assez longtemps à Bade pour se voir délaissée! Que penserait le monde d'un abandon aussi imprévu, et comme les bonnes petites amies riraient en parlant de la pauvre Ariane sans mari! Tandis qu'en prévenant le prince par un départ subit, tout l'avantage restait à la famille de Talin et le prince seul aurait à subir le ridicule de la rupture !

Magarthy fut éloquente et MézéHe ne tarda pas à être persuadée que le prince était un monstre et que sa mère était la meilleure des mères. L'idée de retourner à Paris où Magarthy lui promettait des connaissances nouvelles et des fêtes ravissantes, remplit bientôt cette petite tète déjà abondamment fournie de tous les caprices si naturels à Textréme jeunesse, et ce fut presque gatment qu'elle aida sa mère et toute la famille à fair^ les préparatifs du départ.

Le bruit de la rupture du prince, malgré le

secret gardé par les deux parties» courut dans Bade. . . on ne s'abordait que pour se dire :

— Vous savez bien... le prince et la jeune créole... Eh bien, tout est rompu!

Le prince eut à soufiTrir quelques railleries à son cercle; mais il pria sérieusement ses amis de ne point insister sur ce sujet et Ton se le tint pour dit. La médisance n*en alla pas moins son train. Le prince avait donné à Mézélie une jolie petite montre émaillée, avec son chiffre et sa couronne. Celait une avance sur la corbeille, et Magarthy trouva bon de ne pas renvoyer le bijou. Le prince était loin de songer à cette bagatelle ; mais quelques-uns de ses amis apprirent ce fait^ je ne sais comment, — tout se sait dans les villes d*eaux, et ils composèrent une chanson assez méchante à ce propos. Pendant les vingt-quatre heures que Magarthy fut obligée de rester encore à Bade, elle et sa fille furent en butte à plusieurs mauvaises plaisanteries, entre autres à celle de la complainte qui leur fut envoyée en triple exemplaire. Nous nous rappelons le dernier couplet de cette chanson exécrable x^omme poésie, mais assez cruelle pour ces dames.

Belle Iris, quoi! vous partez 1 — Partoutt>n rencontre — Un prince aux traits attristés Bien sombre il se montre....

Vous emportez son regret.

Mais encore point ne faudrait

Emporter sa montre, 0 gué I

Emporter sa montre 1

Magarthy et sa famille quittèrent Bade sans faire d*adieux à personne. On causa quelques jours de ce départ, puis on n'y pensa plus... Le public des eaux est habitué à ces disparitions subites, et les étoiles filantes n'ont plus rien qui étonne ce monde insoucieux. Une fois à Paris, Magarthy confia la direction de sa maison à la vieille du Tilleul et, accompagnée de Simon Lenoir, elle partit pour un petit voyage qu'elle annonça devoir durer une douzaine de jours. Où allait-elle? G*est ce que Ton saura si l'on veut bien suivre Magarthy jusqu'au chemin de fer de Lyon , où Simon vient de prendre deux places pour Marseille. Côte à côte dans le coupé, nos deux chasseurs d'aventures convinrent à peu près de leurs faits... Ils s'agissait d'une infamie : le forçat et le courtisane furent bientôt d'accord.

LES BONAKI

Une fois arrivée à Marseille , Magarthy choisit une auberge dans un des quartiers les plus retirés, sous le nom de madame Barrière et s*y installa. •• Elle ne tenait pas beaucoup à se montrer, et ce fut Simon Lenoir qui s*enquit des habitudes et des mœurs de la famille chez laquelle ils allaient tra» vailler^ expression favorite de Magarthy. Tous les soiri!, Simon rendait compte à la créole de ce qu'il savait et, au bout de huit jours, Magarthy lui donna ses inslructions dernières et le chargea d'écrire une lettre qu'elle lui dicta.

Il est utile de faire connaître aux lecteurs la

famille Bonari, afin de les mettre à même d'apprécier les chances de succès de la quarteronne dans cette nouvehe tentative de chantage.

Le comte Bonari appartient à une des plus illustres maisons de la Bretagne. On dit les Bonari, comme ont dit les Montmorency. Un mariage heureux sous tous les rapports de fortune, de sentiment et de convenance avait décidé le comte Bonari à abandonner son pays natal et à venir se fixer à Marseille. Dernier rejeton d'une race de nobles seigneurs, rien ne le retenait dans son pays. La première révolution avait ruiné le château de ses ancêtres, et il vivait dans sa nouvelle famille,'heureux et honoré. Il avait soixante-trois ans , mais portait gaillardement son âge... Son fils, le vicomte Bonari passait, chaque hiver, quelques mois à Paris; le reste du temps, il le consacrait à son père qu'il chérissait et il était sur le point de conclure un mariage avantageux. Rien jusque-là, n'avait donc troublé le bonheur de cette famille patriarcale. Ils avaient eu à soutenir un procès, il y avait quelque dix ans, à propos d'un certain intrigant qui avait pris le titre de marquis de Bonari, et qui sous ce nom menait une vie scandaleuse. Le procès n'avait pas été long... Vérification faite des papiers et de l'état civil du soi-disant marquis, il fut reconnu qu'il ne s'appelait pas Bonari^ mais Buo^

LES MARUGES DE U CRÉOLE. IlS

nari, et que loio d*étre noble, son père exerçait rfaamble profession de tailleur, à Ajaccio. — Un jugement intervint qui défendit au quidam de porter le nom de Bonari... et le titre de marquis... Voilà la seule tribulation qu'eut à subir la famille Bonari... Mais on parla longtemps de Tintrus, et lorsqu'on voulait citer un fourbe, un fripon ou un homme sans moralité, on disait plaisamment... C'est encore quelque Buonari!

Le père du comte avait pris une part active aux guerres de la Vendée. Pendant longtemps, il fut chargé de la correspondance des princes et, accompagné de Pétrinel, son valet de chambre, il parcourut, sous divers déguisements, toute la Bretagne. Mais il fut pris par les bleus ainsi queie fidèle Pétrinel et transporté à Paris, où on les enferma dans une prison qui regorgeait de victimes. Le comte succomba au typhus et Pétrinel, par un hasard, miraculeux parviut à s'échapper. Mais n'osant retourner, en Bretagne, il se présenta comme domestique, sous un faux nom, chez M. de Miùgen, le père de l'ancien amant de la créole. Il avait sauvé quelques-unes des lettres de M. Bonari, et sur le point de mourir... ne sachaot ce qu'était devenu le fils de son maître, il remit ces lettres à M. de Mingen, en le priant de les transmettre à la famille, si toutefois elle existait encore.

iU LES MARIAGES DE LA CRÉOLE*

Ce fut dans les papiers da fils de Mingeo que Magarlhy trouya ces lettres, insignifiantes pour la plupart, et qu'elle regarda longtemps comme inutiles.

La mémoire de M. de Bonari, lé Vendéen, était en grand respect dans la famille de Marseille. Plas d'une fois, à la fin d'un repas on s'était entretenu des dangers qu'il avait courus pour la bonne cause. On n'oubliait pas non plus le gars Pétrinel dont le dévoùment avait manqué lui être fatal... Puis venaient les anecdotes sur les pérégrinations nocturnes des deux courageux partisans. — Une surtout avait le don de faire rire aux larmes le comte de Bonari actuel... Il se plaisait à la raconter et chacun s'empressait de la trouver charmante.

— Figurez-vous, disait-il, que mon pauvre père et le gars Pétrinel étaient ce jour-là déguisés en charbonniers... Ils étaient noirs en diable... La nuit approchait, la pluie tombait et la faim pressait... Que faire au milieu d'une forêt dont ils avaient quitté les sentiers? Une idée vint à Pétrinel qui était un savant et qui savait son Perrault sur le bout du doigt ! Se rappelant les aventures du petit Poucet et imitant le malin bonhomme, il grimpa en haut d'un châtaignier et aperçut une lumière à une portée de fusil ! Pétrinel s'orienta si bien, qu'au bout d'un quart-d'heure les deux faux charbonniers frappèrent à la porte d'une chaumière.

LES MARUGES DE LÀ CftÉOLfi. il5

— Qui va là? dit une voix faible.

— Amis !

— Entrez, la porte ne ferme qu'au loquet.

Mon père et son valet entrèrent dans une misérable cabane... où gisait une femme sur un grabat. Elle avait la fièvre et de temps à autre elle puisait, avec un verre, dans un seau rempli d'eau et placé près de son lit. En ce temps-là, le paysan breton ne connaissait d'autres remèdes à toutes les maladies que le lit, la diète et l'eau fraiche. Le médecin était en horreur dans ces pays presque sauvages et il n'était guère appelé que pour constater les décès. Nos deux voyageurs exténués, trempés de pluie, afifamés et gelés, essayèrent de faire lever cette femme...

— Oh! que nenni... Attendez le jour... Les gars viendront.

— Sont-ils loin?

— Vous êtes curieux... Vous n'avez pas plus l'air de charbonniers que moi d'une princesse... Voue êtes des bleus déguisés; pas vrai?

Et la vieille femme que la fièvre rendait inconséquente... retomba en murmurant :

— Les canailles! ils m'ont tué mon homme! Mais les gars sont là ! les gars sont là !

Sont, sont les gars de Lominé Qu'ont de la maUioehe...

Et elle s*endormit en fredonnant la fin de la ronde.

— Ma foi ! dit mon père... À la guerre, comme à la guerre... allume une autre chandelle, voici un briquet... Àh! ah! des fagots! ma foi, nous allons nous sécher!

Le feu flamba bientôt dans Tàtre, sa lueur et son pétillement réveillèrent la femme...

— Oh ! les bleus ! au secours !

— Taisez-vous, lui dit mon père... Je suis le comte Bonari.

— Vous, Seigneur Dieu ! c*est-y possible l et je ne peux pas me lever... Mais dites à ce gars qui est à côté de vous, comme un émouché ébaubi, qu'il ouvre la bouche... Il y a Dieu merci, du pain... du beurre. •• Ah! monsieur le comte. Dieu bénit la maison... Si les bleus viennent, ils trouveront... oh! les bleus!

Sont, sont les gars de Lominé Qu'ont de la maiUoche...

Et elle se retourna pour dormir.

Pétrinel avait déjà dévalisé la huche... Mais la pitance était restreinte... Il y avait du pain, du beurre et des oignons ! — que faire de cela ?

— Une soupe à roignon, s'écria mon père... Et

les voilà tOQs Jeux épluchant, taillant et faisant rissoler les oignons dans un énorme morceau de beurre. Pétrinel remplit la marmite d'eau et sortit un moment pour voir l'état du temps et s'assurer qu'ils n'avaient pas été suivis. Pendant ce temps, mon père veillait sur la marmite avec un intérêt marqué, car son estomac était excité encore davantage par l'odeur exquise qu'elle exhalait. Au moment où la soupe se mit à bouillir, mon père, se rappelant vaguement avoir vu sa cuisinière faire un pot au feu... se mit fort gravement à enlever avec une cuillère les couches blanches qui apparaissaient à la surface du bouillon. Pétrinel rentrait en ce moment.

— Oh! monsieur le comte, que faites-vous?

— J écume, mon garçon, j'écume!

— Oh! alors, mettez Técume dans mon écuelle, si vous voulez bien.

— Comment, tu vas manger cela !

— Oh ! vous m'en demanderez, monsieur le comte.

— Comment.

— Eh ! monsieur, je ne suis pas noble, je ne suis pas savant... mais je me suis toujours laissé dire que l'écume de la soupe à l'oignon s'appelait autrement.

— EhbienyCommentças'appelle-tHl,gros nigaud?

— Ça s*appelle du beurre^ monsieur le comte !

Et Pétrinel de rire aux éclats...

Le comte fut on peu humilié, mais prenant son parti en brave... Il se résolut à manger la soupe avec Técume. Jamais, me disait-il, dans une des rares apparitions qu'il faisait au château, jamais je n*ai fait un meilleur souper.

Voilà quelle était l'histoire de fond do nouvean comte de Bonari.

Nous Tavous dit, c'était une famille palriarcale et Magarthy qui avait pris ses renseignements, savait que Forgueil du nom de leur père, mort au service des princes, était tout pour eux. Cétait à cet orgueil , que, grâce à l'industrie de Simon Lenoir, elle venait tendre un piège infâme... Les lettres qu'elle possédait ne contenaient que des choses banales. C'était ou des correspondances avec des fermiers pour leur donner des adresses où ils pussent faire parvenir de l'argent au comte, ou des correspondances avec d'autres agents des princes. Dans ces temps de guerre civile, on se rendait réciproquement sa correspondance, car une lettre de partisan ou de chouan trouvée dans une maison quelconque aurait suiB pour faire condamner toute une famille à l'échafaud. Bien des mariages funèbres avaient été conclus par Carrier pour moins que cela, et Pétrinel dans ses courses rap^

LES MJLBIAGES DE LA GRÉOI^. 119

portait à son maître toutes ses lettres après que les intéressés en avaieut pris connaissaDce. Mais revenons à nos deux tristes héros.

Simon Lenoir se présenta au domicile du comte et demanda à lui parler en particulier. Celui-ci le reçut aussitôt dan$ son cabinet et là Simon Lenoir, d'on air profondément afiEligé, lui r«mit une leUre de madame Barrière, dans laquelle celle-ci lui mandait que s'il était désireux d'apprendre quelque chose qui intéressait Tfaonneur de sa famille, il n'avait qu'à suivre le ponteur du billet. Ou lui recommandait en outre le plus grand secret; le comte fut fort surpris de cette lettre. Il voulut interroger Simon Lenoir, niais ce dernier fut impénétrable. Il se décida donc à le suivre; une citadine attendait en bas, et tous deux entrèrent peu de temps après chez Magarthy. Là, le comte s'informa du motif qui avait provoqué cette entrevue. Pour toute réponse, la créole lui tendit un petit paquet de lettres, jaunies par le temps et que le comte baisa respectueusement. Il avait du premier coup d'œil reconnu l'écriture de son père.

— Madame, dit-il à Magarthy, après avoir parcouru quelques lettres... je ne sais comment vous remercier. Tout ce qui mé vient de mon pauvre père est un trésor pour moi... Permettez-moi de regarder encore ces lignes chéries que votre bonté

m'^ donné la joie de retrouver après tant d'an* nées.

Il y avait parmi ces papiers , un recueil de pensées diverses , toutes de la main de son père qui le toucha profondément. Ces pensées étaient précédées d'une notice ainsi conçue :

« Lorsque Tidée me vint de rassembler quelques « notes éparses qui se trouvaient dans mon porte- « feuille et que je regardais comme les bases des « principes que je cherche à me former depuis « longtemps, je n'avais d'abord que l'intention de « leur donner une nouvelle consistance par cette c réunion et de me mettre à même d'en pouvoir « faire une lecture, toutes les fois que je me trou- « verais dans ce moment que Thomme le plus « affermi n'évite qu*avec peine et qu'il peut appe- « 1er avec raison, ses égarements ou ses disgrâces. « Mais aujourd'hui un nouveau motif me rend la « formation de ce recueil un devoir sacré... ce « n'est plus pour moi seul que je travaille... c'est « pour mon fils et pour moi. Et qui m'en a fait « naître la pensée? Mon cher enfant luirméme! « J'étais dans mon cabinet , plongé dans les réve- « ries qui sont assez naturelles à mon caractère, « j'avais sous les yeux ce petit recueil... Mon fils « entre et vient se placer près de moi... Après un « moment de silence : — Est-ce pour moi , mon

LES MARIAGES DE LA CRÉOLE. ISl

« père, que vous écrivez cela ei me donnerez-vous « voire petit livre quaud je serai grand? Qu'on me « me pardonne la puérilité de ce souvenir... c'est « un enfant de cinq ans qui parle et c'est son père c qui écrit!... »

Le comte Bonari ne put continuer , ses yeux étaient voilés de larmes. Magarthy épiait avec joie ces transports et elle se disait en elle-même que la négociation serait moins pénible qu'elle ne le craignait, avec un homme qui avait à un aussi haut degré le culte de Famour filial.

— Madame, ajouta le comte, pardonnez-moi ces larmes. — Mais je suis vieux et ces quelques mots m'on ramené à une époque ou mon pauvre père était heureux... Mais que puis-je faire pour reconnaître le bonheur que vous me donnez? Parlez, disposez de moi !

— Attendez, monsieur le comte, il existe encore une lettre de votre père qui détruira peut-être le charme de vos souvenirs d'enfance... La vie a de singulières contradictions, et les plus grands, les plus nobles dehors ne servent souvent qu'à cacher une plus grande duplicité.

— Que voulez-vous dire? madame; je ne vous comprends pas !

— Lisez, monsieur le comte, voici la dernière lettre de votre père... datée de la prison. Pétrinel

ftS LB8 MAftUftBS DE Là CRÉOLE.

ne sa?ait probablement pas lire... car il se fût, sans ancun doute» empressé de brûler cette lettre accusatrice.

Le comte prit la lettre des mains de Magarthy la parcourut rapidement des yeux, devint excessivement pâle... puis il se mit à la relire d'un bout à Tautre, s'arrétaot de temps en temps pour comparer récriture avec celle du cahier de pensées qu'il avait a la main.

— Je rêve, dit-il... c'est impossible! Cependant c'est bien son écriture... Oh! mon père... mon père! Et la lettre lui échappa des mains. Magarthy s'en empara et la cacha dans son corsage. Elle laissa s'exhaler la douleur du comte et, après quelques minutes données à la réflexion , elle dit lentement et en appuyant sur chaque mot, comme pour mieux retourner le poignard dans la plaie :

— Vous le voyez, monsieur le comte, Thonneur de votre famille est dans mes mains... De son propre aveu, dans une lettre signée de son nom, votre père avoue qu'il a été un traître, un espion, et qu'il a livré le meilleur de ses amis à la fureur révolutionnaire, et il invoque ce titre comme une recommandation auprès du comité de salut pu* blic... Vous êtes déshonoré... Combien voulezvous m'acheter cette letire?

Le comle D'avait point la force de parler , la créole répondit pour lai :

— Cent mille francs, c'est convenu. Je sais que vous êtes riche. •• adieu, comte... si, dans deux heures, je n'ai pas cette somme... cette lettre ne sera plus à ma disposition , ni à la vôtre, par conséquent... adieu, comte 1 dans deux heures!

Magarthy disparut par une porte dérobée et le comte , prenant machinalement son chapeau, sortit précipitamment... il alla chez ses banquiers sans perdre une minute, et réussit, par un véritable prodige, à réunir la somme demandée. — Une heure après, il revint chez madame Barrière...

— La lettre! dit-il... la lettre !... voici Targent. Madame Barrière était une femme prudente... elle compta scrupuleusement les billets, puis tirant enfin la lettre, la remit à Tinfortuné comte qui n'avait pas prononcé un mot. Il ne Teut pas plutôt qu'il se précipita dehors et arriva chez lui tout haletant. Il était désespéré! toute sa vie venait d'être souillée par cette révélation. Il monta dans sa chambre sans être vu... et après avoir fermé les portes avec soin, il se jeta dans son fauteuil... relut deux ou trois fois le fatal papier et prenant enfin son parti... il s'écria :

— C'en est fait... il faut mourir!

iU LES BURIAGES DE LA CRÉOLE.

Et ouvrant soo secrétaire ii en tira deux pistolets d'arçon... et se mit à les charger.

— Les pistolets de mon père, dit-il... c'est juste! la lettre servira de bourre!...

Il allait, en effet, exécuter son projet, quand la porte céda sous une impulsion vigoureuse; son fils se précipita dans la chambre.

— Mon père... vous voulez mourir. Pourquoi? Ne niez pas... je vous ai entendu par hasard, en passant, et ces pistolets me prouventquevous disiez vrai !

— Laisse-moi, mon fils... nous sommes déshonorés !

— Déshonorés... nous... et vous vouliez mourir seul! il y a deux pistolets, mon père... si le déshonneur est entré dans notre maison... nous mourrons ensemble... mais auparavant dites-moi, au nom du ciel, dites-moi ce qui s'est passé !...

— Lis, mon fils... lis, dit le vieillard en fondant en larmes.

Le vicomte lut avec attention le papier que lui avait remis son père... comme lui, il commença par pâlir... mais habitué à juger froidement les choses, il recommença sa lecture épelant chaque mot pour ainsi dire... Tout à coup, il pousse un cri de joie... et se jetant dans les bras du comte...

— On vous a trompé, mon père... Cette lettre n'a jamais été écrite par mon aïeul!

— Que dis-tu? c'est impossible... c'est son écriturCi c'est sa signature...

— Mais non, mon père... ce n'est pas sa signature. L'écriture est admirablement contrefaite, j*en conviens... mais la signature, voyez!

Tous deux penchés sur la lettre purent lire distinctement le nom de Buonari!

Simon Lenoir pour cette fois s'était trompé... grossièrement trompé!

Exprimer la joie du vieillard serait une chose au dessus de notre pouvoir... Puis se ravisant, il dit à son fils :

— Mais j'ai payé cette lettre 100,000 francs!

— C'est un ignoble chantage... Il est peut-être encore temps... Le nom, l'adresse des misérables, et je me charge de rentrer dans vos 100,000 fr. Il ne faut pas que de pareils coquins emportent le prix exorbitant de leur infamie.

Le vicomte renseigné par son père arriva comme la foudre chez la fausse madame Barrière.

Il était temps... les malles étaient déjà fermées.. Simon Lenoir payait le maître d'hôtel et Magarthy mettait ses gants.

— Laissez-moi seul avec madame, dit le vicomte d'un ton si imposant, que Simon qui redoutait les explications, et l'aubergiste qui coùnaissait de vue et de nom M. Bonari, se retirèrent immédiatement.

— Que me voulez- voas, monsieur, el de quel droit vous préseniez-vous si brusquement devant moi?

— J'arrive à temps à ce qu'il parait... Vous alliez partir... Mais je suis là... Choisissez maintenant, ou me rendre immédiatement les 100,000 francs, que vous avez extorqués à mon père, ou me suivre chez le procureur impérial. •• Votre lettre est fausse.

— Vous plaisantez — rendre — moi ! jamais ! La lettre est vraie.. •

— Je ne veux pas voir traîner mon nom devant un tribunal... Rendez l'argent et je vous laisse partir... Mais répondez-moi donc...

Et le vicomte poussé à bout cravacha Magarthy qui, stupéfaite de cette brusque agression, ne trouvait pas un mot à dire. Alors M. de Bonari ouvrant la fenêtre, lui dit de façon à ne pas laisser de doute dans son esprit :

— Décidez-vous, ou j'appelle la garde et je vous fais conduire chez les magistrats.

— Soyez maudit, proféra Magarthy : puis jetant un portefeuille au milieu de la chambre, elle se dirigea vers la porte...

— Un instant, dit le vicomte, il manque deux mille francs.

II s'était placé devant la porte. La créole l'eût tué avec volupté ; mais elle n'était pas la plus forte,

elle posa deux rouleaux de mille francs sur la table.

Le vicomte mit la somme dans sa poche, et cédant ù un mouvement de fureur plus fort que lui, il administra à Magarthy, quelques nouveaux coups de cravache vivement cinglés, et sortit en cherchant des yeux Simon Lenoir,,que son père lui avait signalé comme complice. Il voulait le gratifier de quelques marques d'adieu; mais celui-ci, relégué au fond du cabaret d'en face, après avoir entendu si£Der la cravache sur la robe de sa maîtresse, n*eut garde de se montrer.

Le soir de ce jour mémorable, Simon et la fausse madame Barrière roulaient vers Paris. Magarthy se frottait le dos — c'était la seconde fois, depuis sa sortie de Bourbon, qu'elle était cravachée.

— Je n'ai pas de chance avec.les vicomtes, murmurait-elle!

—-Cent mille francs de perdus, soupirait Simon.

— Bah ! nous les retrouverons.

— Mais comment? Le chantage ne vous réussit guère depuis quelque temps... Et puis vous n'avez plus que fort peu de lettres, qui sont pour la plupart insignifian tes. .. Les meilleures sont usées.

— J'ai mieux que tout cela Simon, j'ai de quoi refaire ma fortune, et arriver peut-être à la considération !

— Quel est donc ce secret, murmurait SimoD?

— Ce secret, c'est un bonheur dont je ne faisais encore que me douter, mais dont j'ai depuis hier la certitude absolue... Dans une quinzaine de jours, je pourrai difficilement le cacher... je suis enceinte de quatre mois !

Magarthy prononça ces mots d'un air triomphant... On était arrivé à Paris, que Simon se demandait encore en quoi la grossesse de Magarthy pouvait lui donner la fortune. Il n'y comprenait rien. Magarthy embrassa ses enfants et s'enferma avec Simon dans ce qu'ils appelaient leur laboratoire. Là, Magarthy allait expliquer à Simon la manière de se servir d'une grossesse.

Quant aux Bonari, il y a longtemps aujourd'hui que cette histoire de chantage est oubliée. La famille modèle est rentrée dans son calme habituel, et le bonheur continue à habiter chez eux.

LES PÈRES A L'fiPREUTE

Nous avons laissé notre héroïne en tète à tête avec Simon Lenoir... C'était suflSsaniinent prévenir le lecteur qu'il s'agissait d'une nouvelle combinaison dont la réussite devait nécessairement être fatale à quelqu'un. Voici donc ce qui résulta de ce conciliabule secret. Quatre lettres, ou plutôt quatre circulaires furent écrites par l'ancien galérien.

Nous reproduisons textuellement un des orfginaux que le hasard à fait tomber entre nos mains, pour mettre le lecteur au courant de la nouvelle machination de Magarthy.

130 LES MâRUGBS DE LA CRÉOLE.

< Monsieur et cher ami,

« J*ai le cœur inondé de joie, et je ne sais ce'pen- « dant pas si ma lettre voas causera un peu de « plaisir. Nos relations dont la mémoire m'est au- «jourd'hui doublement chère, ont été les plus

< heureux moments de ma vie. Le ciel a-t-il voulu « me punir ou me récompenser de vous avoir si

< tendrement aimé... Je ne sais. Cependant, en

< interrogeant ce cœur qui fut tout à vous, je n'y c trouve que des souvenirs agréables, et rien qui « ressemble à un regret ou à un remord. X..., je « vous ai aimé comme je n'avais jamais aimé per- « sonne... Je me suis donnée tout entière à vous, « parce que je vous jugeais noble et bon... etau-

< jourd'hui, je vous aime encore plus que jamais, « car vous m'avez donné un gage sacré de votre « amour... En un mot, X..., je vais bientôt être c mère... Voici pour moi une nouvelle source de « devoirs et de soins... mais ces soins et ces de- « voirs me seront doux à exercer, puisqu'ils auront « votre enfant pour objet. Cher et noble ami, dans c cette circonstance, j'ai pensé que je devais vous « instruire de ma position... Votre cœur m*est

< bien connu, et je devine que vous ne laisserez

< pas cet enfant, le vôtre, sans appui et sans sou- « tien dans le monde. Je suis presque ruinée, mon

LES IfMIÀGES DE LA qHÉOLE. 131

« pauvre ami... Deux banqueroutes successives... < un vaisseau perdu... m'ont réduite à cette dure « nécessité de vous implorer pour le petit être que c je porte dans mon sein. J'eusse été bien fière c d'avoir seule le fardeau de l'éducation de celui « qui va naitre, mais le ciel en a ordonné autre- « ment... II faut que j'aie recours à vous, ami, « pour me venir en aide de toutes vos forces. Je a ne doute pas que vous ne soyez touché de cette « nouvelle et que vous ne preniez immédiatement « les mesures nécessaires pour assurer le bonheur « et l'avenir du petit être que Dieu nous a envoyé. « Répondez-moi de suite» je meurs et me désole « loin de vous...

« OCTAVIE B»« DE TaLIN. »

Cette lettre copiée trois fois par le secrétaire de notre héroïne» fut envoyée à chacun des quatre amants que Magarthy avait au moment de son départ de Paris pour l'Allemagoe. La première était à l'adresse de M. Prisse, sur lequel, avec l'audace des filles de cette espèce, elle osait encore compter; la seconde fut envoyée au jeune peintre dont nous avons parlé plus haut, la troisième à un avocat célèbre dont nous devons taire le nom bien connu» et enfin» la quatrième à Tayeur» le financier

que nous avons déjà rencontré chez- la duchesse de Fulgence.

Prisse renvoya ia lettre sans réponse.

Le jeune peintre écrivit qu'il était désolé, mais qu'obligé de partir le jour même pour Tltalie, il se trouvait dans la nécessité de ne pouvoir offrir à madame Octavie de Talin que des vœux sincères pour le bonheur de son enfant.

L^avocat écrivit une lettre alambiquée, où il exposait que la maternité imposait des devoirs rigoureux « à une femme... Votre position, ajoutait-il, « est fort intéressante... Je n'oublierai jamais que « je vous ai connue riche et dans une position bril- « lante... Si vous voulez bien accepter 2,000 francs « d'un vieil ami, je les joins à ma lettre. Il est inu- « tile de m'en accuser réception. Je pars pour < quelque temps, et à mon retour j'enverrai pren- « dre de vos nouvelles. »

Magarthy se mordait les lèvres en lisant l'une après l'autre ces lettres qui étaient par le fait des fins de non-recevoir bien claires et bien nettes. Elle se répandit en plaintes amères contre l'injustice et le manque de cœur de certains hommes, et elle était dans le paroxisme de la colère, quand on lui remit la quatrième réponse.

— Ah! enfin! s'écria-t-elle!.. Nous allons voir si celui-ci aussi m'abandonne.

C'était une lettre de Tayeur... Le vieillard avait été épouvanté en recevant la circulaire de Magarlhy...

Il avait entrevu tout un abime de responsabilité» d'exigences et peut-être de scandales. Cependant, il écrivit immédiatement à la créole une lettre qui ne contenait que ces quelques mots :

« Amie,

« Êtes-vous bien sûre de ce que vous me dites? « J'espère encore que non ; cependant, si cela est» « comptez sur mon amitié... Je suis tout à vous... « Que faut-il faire ? »

« — Venez à l'instant , lui fil répondre la « créole ! »

Tayeur obéit et se rendit au domicile de la rusée quarteronne qui le reçut à bras ouverts.

Après l'avoir fait asseoir auprès d'elle, Magarthy commença, en ces termes, un discours longuement préparé :

— Écoute, mon ami, écoute-moi sans m'interrompre. Jusqu'ici, tu m'as aimée, pas autant que je l'aurais désiré,... c'est vrai, mais tu m'as aimée. — Le moment est venu de me donner une preuve de ton amour et de me récompenser de tout le bon-

heor que j'ai voola te donner. Pendant cinq mois peut-être, je vais être obligée de me cacher à tous les yeux. Je ne veux pas que ma famille, que mes enfants en un mot/ s^aperçoivent de rien. Je vais donc feindre un voyage à Tile Bourbon, et, laissant ici mes filles sous la surveillance de leur oncle et de leur tante, j'irai me fixer dans une petite solitude que tu viendras égayer, lorsque tu le voudras. De temps en temps, tu passeras par ici, voir un peu comment les choses iront en mon absence. Mézélie a de la tête, et je ne redoute rien de son côté. Mais il faut de l'argent et, je te Tai dit, je suis ruinée. Quand tout sera fini, je reviendrai prendre ma place auprès de mes filles... J'ai compté sur toi, le père de mon enfant, pour arranger tout cela pour le mieux... Ne me refuse pas, ou, dans mon désespoir, je serais capable de tout... même d'aller me jeter aux pieds de ta femme, de lui avouer la vérité, deTimplorer pour mes enfants et de me luer ensuite, eu te laissant le repentir de ma mort et les reproches de ta femme. Voilà ce que je ferai si tu hésites... Réponds-moi... mon sort est dans tes mains...

Tayeur écouta, tout ahuri, cette harangue. Il connaissait Magarthy... malgré le voile que son caprice pour elle, et surtout son amour-propre avait étendu sur ses yeux, il la savait parfaitement

h&è MARIAGES DE LA CRÉOLE. 135

capable d'accomplir sa menace, au suicide près! — Il finit donc par céder, et voici ce qui fut convenu entre eux.

Magarthy irait habiter a Trouville où à Étretat une petite maisonnette quelconque; lui, de son côté, serait, pendant le laps de temps nécessaire aux couches de Magarthy, le banquier de la maison de Paris.

Tout fut exécuté ainsi. Magarlby fit venir ses enfants et leurs soi-disant grands parents. — Mézélie connaissait déjà Tayeur pour Tavoir vu chez madame de Fulgence. — Elle ne trouva donc pas étonnant que sa mère le chargeât d'une sorte de tutelle... La créole annonça son prochain départ, qu'une nouvelle reçue de Bourbon rendait indispensable. — Les enfants pleurèrent. — Ils voulaient accompagner leur mère. — Mais Magarthy leur fit comprendre qu'il s'agissait d'un intérêt tout puissant et qu'il était nécessaire qu^elle partit seule. Tayeur, de son côté, leur promit de venir très souvent les voir et de leur procurer, au nom de Magarthy, qui avait placé ses fonds chez lui , tout le bien-être possible et toutes les distractions qui leur paraîtraient convenables. Enfin, tout fut réglé de manière que Magarthy, trois jours après, était installée à Etretat dans une charmante villa louée par Tayeur. Alors tranquille sur le sort de

ses enfants, elle attendit patiemment le moment solennel. Elle attira le plus souvent qu'elle put le vieux Tayeur et ûjuii par prendre un empire incroyable sur le millionnaire , — qui restait quelquefois plusieurs jours de suite à Étretat.

Laissons-la 9 dans sa maison de campagne, el faisons une plus ample connaissance avec les principaux personnages de cetie histoire.

LE FINANCIER TATEUR

Tayeur est un des types les plus complets du parvenu. Ses commenceaieots ont été rudes. Fils d'uD petit commerçant du Dauphiné, il avait voulu tenter la fortune à Paris et il était débarqué avec dix francs en poche/ il s'en vantait souvent, dans la capitale. Placé dans une boutique de mercerie de la rue Saint-Denis , son zèle et son intelligence le firent remarquer de ses patrons. Au bout de deux ans, il était premier commis, et la fille de la maison , qui plus lard devait être madame Tayeur, avait pour lui de tendres regards où le Dauphinois puisa Taudace de la demander en mariage. Après u. 13

quelques hésitations ayant pour cause la pauvreté du prétendant» les parents qui chérissaient leur fille par dessus tout» donnèrent leur consentement et peu de temps après, laissèrent aux jeunes époux, le fonds de commerce où ils avaient acquis une certaine aisance. Tayeur se défit avantageusement de ce fonds parfaitement achalandé. Alors en possession d'un capital sérieux, il se lança dans les grandes spéculations... Il fut du nombre des heureux acquéreurs des terrains de Saint-Lazare qui devaient en peu d'années centupler de valeur... Une fois le premier million gagné, le Rubiconétàii franchi... seulement il l'avait franchi en compagnie d'honnêtes gens... car — chose digne de remarque, dans la vie d'un financier ! — jamais Tayeur ne se rendit coupable de la moindre action déloyale. Il continua ses spéculations, mais cette fois il se tourna du côté des afiaires purement industrielles... Principal actionnaire de plusieurs manufactures importantes, il ne tarda pas à donner un compagnon à son premier million... La chance lui fut presque toujours fidèle... Il méritait d'obtenir les faveurs de la fortune; sage, économe sans avarice, intelligent et d'une probité à toute épreuve, Tayeur était le modèle des hommes d'argent. Mari plein d'égards, père tendre et prévoyant, — il était cité partout et par tous. Ajoutons qu'il était puissamment secondé par

LES ItAHlAGES DE LÀ GRÉOt^. f5d

sa femme, la plus vertueuse et la plus laborieuse des épouses.

A IVpoque ou se passe cette histoire. •. madame Tayeur avait de 4S à 50 ans. Elle était plutôt grande que petite, mais elle avait dû être fort belle dans sa jeunesse. La placidité de sa vie se lisait sur sa figure ronde et sans rides. Son teint était clair, ses yeux vifs, et ses cheveux qui commençaient à grisonner étaient bien fournis. Toute Texistence de madame Tayeur avait eu pour base le mot devoir! Et pour elle ce n'avait pas été une chose pénible, c'avait été, au contraire-, un bonheur constant. Elle aimait son mari de toutes les forces de son àme; mais elle Tainiait saintement. Nature calme, sans être froide, elle n'avait jamais vu dans son union avec Tayeur autre chose que le droit d'adorer et de rendre heureux l'époux qui lui était cher. Et de ce droit, elle avait largement usé. Pendant vingt-cinq ans, compagne assidue de son mari , elle avait partagé sa bonne et sa mauvaise fortune. Choisissant toujours la grosse part dans les fatigues, elle ne recherchait aucun plaisir en dehors de sa maison. L'univers pour elle, c'était sa famille. — Un fils et deux filles étaient venus redoubler son ardeur au travail. — En mère prévoyante elle avait voulu, malgré une fortune déjà très grande, que ses enfants — je parle des

filles, bien enteodu, — prissent part aux travaux de ia maison. C'étaient ses femmes, comme Tayeur les appelait plaisamment, qui tenaient ses livres et sa caisse. — A elles trois, elles avaient fini par constituer un bureau que bien des banquiers enviaient à Tayeur. Aussi quand il fut arrivé au modeste chiffre de 12 millions , qu'il s'était fixé pour maximum, répétait-il souvent. — J*ai 12 millions, mais, là-dessus, j'en dois bien neuf à ma femme! Quant à Casimir, il venait de finir son droit, et était stagiaire, en attendant mieux.

Tayeur n'était pas seulement un homme d'une haute capacité financière, il avait encore du bon sens et même de l'esprit. Il eût pu, comme il est arrivé à d'autres, marier ses filles à des princes, mais il eût appelé cela déroger et il avait raison. Lui, parvenu à être un des rois de la finance, grâce à son travail et à son mérite seuls, il eût regardé comme humiliant d'acheter, à ses enfants, un titre pompeux et de redorer les blasons de quelques grands seigneurs ruinés.

Madame Tayeur partageait les idées de son mari, aussi approuva-t-elle le choix qu'il fit de deux gendres, peu riches il est vrai, mais pleins d'honneur et de probité, dont il dirigea les premiers pas et qui , de collaborateurs actifs furent bientôt à même de voler de leurs propres ailes.

L'iotérieur de la famille Tayeur était donc charmant à contempler; Tunion la plus parfaite régnait entre tous les membres de cette arche modèle. Les deux gendres étaient spirituels, gais et distingués, sans morgue. Les deux jeunes femmes chérissaient la famille aussi, malgré les distractions imposées par une grande fortune donlTayeur savait faire un noble emploi, c'était toujours avec joie qu'on se retrouvait tous en petit comité.

Madame Tayeur était le modèle des mères et des maîtresses de maison. Affectueuse pour les siens, affable pour les autres, elle avait dans la physionomie quelque chose de digne qui imposait. Elle aimait les honnêtes gens et ne souffrait pas que ses salons fussent envahis par des personnes douteuses. Cependant elle était indulgente, mais sans faiblesse, — surtout pour elle-même. — Elle croyait en son mari comme en Dieu; aveugle et sourde pour tout ce qui avait rapport à ce dieu du foyer, elle avait mis toute sa confiance en cet homme, jusque-là, digne du respect et de la considération de tous.

Telle était la famille Tayeur peu de temps avant l'époque où celui-ci fit la connaissance de Magarthy.

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