LA PREMIÈRE GOURME
La vie à de singuliers revirements. — Nous avons vu Tayeur sage, laborieux et tout entier à ses devoirs. — Comment se fit- il que tout d'un coup le financier se lança dans les débordements et dans les plaisirs? Lui, si réservé jusque-là, devint en peu de temps un véritable viveur. Il avait attendu longtemps, dira-t-on ; mais il se dédommagea dans sa vieillesse des privations de sa maturité. Riche à millioDS, il se jeta à corps perdu, à près de soixante ans, dans le monde bruyant des lions à la mode. II se fit recevoir membre du jockey-club, et les coulisses de TOpéra comptèrent un hôte assidu de
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plus. Il fut de tous les soupers, de toutes les parties fines et protégea successivement plusieurs célébrités du corps de ballet. — Il pouvait sans crainte se livrer à de grandes dépenses, ses douze millions étaient un oreiller sur lequel il pouvait reposer en toute sécurité. Ses salons déjà fort à la mode, prirent encore un nouvel éclat. Il chercha la renommée dans le faste et la publicité. Se posant en Mécène, il donna de grands dîners aux journalistes et aux auteurs en vogue, en même temps qu'au monde politique et financier de Tépoque. Il eut les plus belles écuries de Paris, ses équipages étaient cités. — Il fit enfin courir et, comme la chance est toujours favorable aux riches, il gagna des sommes considérables. Loin de s'inquiéter de son existence nouvelle, sa femme Tencourageait , au contraire : elle lui disait souvent. — « Tu as bien assez trac vaille — tu peux t'amiiser maintenant... tu es assez « millionnaire pour te passer toutes tes fantaisies... «Je ne te demande qu'une chose : ménage ta « santé, sois-moi fidèle, car upe infidélité — voilà « la seule chose que je ne te pardonnerais pas : — <r à quarante-huit ans, j'ai toutes les susceptibi- « lilés de la jeunesse, mais je suis tranquille. Ton « passé me répond de Pavenir, et tu ne voudrais « pas par une conduite scai^ialeuse me faire mouc rir de chagrin , déshonorer ta vieillesse et le
c nom que ta as renda si respectable et si res- « peclé ! » — Sur ce, Tayeur embrassait sa femme au froDt, et tout était dit. Madame Tayeur était d'une grande et solide piété. — Cependant elle était plutôt droite^ rigide et loyale que dévote, en un mot, c'était une femme forte. — Elle avait horreur du vice et ne transigeait jamais avec lui. — Incapable d'une trahison, elle eût rougi et se fût accusée comme d'un crime, de soupçonner la conduite de Tayeur.
Elle faisait les honneurs de ses salons avec une grâce parfaite. Pour Tayeur, ses dîners et ses réceptions étaient la chose la plus importante de sa vie. Très méticuleux, il apportait un soin infini à la composition de ses concerts... Il réglait, dans le silence du cabinet, les morceaux, les airs variés» comme il réglait le service des repas. Souvent une soirée à donner lui coûta pluâ de réflexions que ne lui en eût coûté l'emprunt ottoman ou la création de quelque grande usine. Il fallait compter deux jours d études pour un concert, et une longue matinée de méditations pour un grand diner. Depuis qu'il était riche, par une bizarrerie incroyable, les choses sérieuses étaient ce qu'il faisait le plus vite, le plus légèrement. — Mais un diner, un cheval, une voiture, voilà ce qui lui prenait la plus grande partie de son temps. — Aussi ses jeudis étaient-
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ils renommés 9 et sa galerie de tableaux était -elle un sujet de conversation générale. — Cependant, il n*était pas prodigue, aucontraire, il était presque économe, si on peut appliquer ce mot à un homme douze fois millionnaire. Il faisait de petites pensions à ses parents pauvres, il ne marchandait pas une cavatine de la Patli, ou un air de Tincomparable ténor Naudin, mais il savait parfaitement maintenir son budget en équilibre, et jamais ses dépenses ne dépassèrent ses ressources. Son capital restait toujours intact.
Jusqu'alors, dans ses amours faciles, il n*avait pas rencontré de cruelles, — mais il lui était réservé de subir coup sur coup deux échecs qui devaient vivement froisser Tamour-propre du vieux millionnaire.
Je veux vous les raconter tous les deux.
Il y avait alors à l'Opéra une chanteuse de grand mérite que nous ne désignerons que sous les initiales G. D. pour dérouter les curieux. Son cœur était vivement disputé par deux assaillants obstinés, riches tous deux, mais vieux tous les deux aussi. Cette lutte amusait fort les membres du jockey-club qui étaient au courant de Tintrigue et en attendaient le dénoùment avec anxiété. — L'un des deux soupirants était Tayeur, l'autre le baron de V... si connu par sa perruque bouclée. — Les deux
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aotagODistes, qui avaient de bonnes raisons pour ne pas trancher la question par les armes» se faisaient la guerre à coups de billets de banque. Depuis deux mois, ils écrivaient lettres sur lettres. — Ils faisaient des offres royales; mais ils ne recevaient de réponses ni Tun ni Tautre. Bref, il se piquèrent si bien au jeu, que cette petite guerre faillit leur causer une maladie. A chaque lettre restée sans réponse, ils se disaient, chacun à part soi.. « — C'est que je n'offre pas assez ! » Enfin, un jour, poussés à bout tous les deux, ils adressèrent, chacun de son côté, à madame 6. D. une dernière lettre contenant une offre de 100,000 francs comptant pour une seule entrevue. Le hasard avait voulu que les deux rivaux offrissent la même somme.
Le lendemain Tayeur recevait un petit billet parfumé ainsi conçu :
« Mon cher monsieur,
« J'ai reçu votre lettre. — Je vous porterai la « réponse demain soir, à 8 heures. — Pour ne pas « nous compromettre, voici ce que j'ai décidé. — < Vous irez à huit heures sur le boulevard Bonne- « Nouvelle, hôtel Beauséjour, on vous donnera la
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« clef du n^ 14 » vous la laisserez sur la porte et « vous m'attendrez. — Je serai exacte.
Tayeur tressaillit de joie en lisant ce billet. Enfin 9 il triomphait. — Toute la journée, il fut fou« — 11 rencontra^ à la bourse le baron de... et lui fit un salut protecteur, que Tautre lui rendit avec un sourire narquois.
— Oh ! il y a du nouveau» dit un banquier qui passait. Voilà les Grecs et les Troyens qui se saluent. — Cest grave!
Après avoir fait une toilette éblouissante, Tayeur, ses cent mille francs en poche, se rendit, à huit heures précises, à Thôtel Beauséjour. — Il se nomma et le maître d'hôtel lui remit mystérieusement une clef et lui dit à Foreille :
— Au n"* 14. — Il y a du feu et de la lumière! Tayeur gravit les degrés avec la vivacité d*un
jeune homme et, se conformant aux prescriptions contenues dans la lettre, il laissa la clef sur la porte. Puis il s'enfonça dans un fauteuil moelleux et se mit à relire, pour la centième fois, le billet parfumé de la cantatrice.
Il y avait un quart d'heure environ qu'il était eu contemplation devant le premier papier lorsqu^l
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entendu tourner doucement la olef dans la serrure.
— Quelle exaoïitude l pessa Tayeur et il se leva précipitaoïmenty les bras ouverts et la bouche en cœur.
MaiSy ô stupéfaction ! Ce ne fut pas la charmante chanteuse ^ se présenta à ses yeux. C'était un homme qui^ ainsi que lui, restait, les bras en Tak et la physionomie hébétée par la surprise :
— Le baron I -^ Tayeurî
Ces deux exclamations a'en firent qu^um seule» et les deux rivaœt aHaîeiit entamer une explication qui promettait d'être curieuse , quand on frappa douoefment à la porte.
— Entrez, dirent les vieillards palpitants d'émotion.
La porte se rouvrit et le môme maître d'hôtel , qui lavait remis la def à Tayeur, s'avança sur la pointe du pied, eu mettant un doigt sur sa bouche, jusqu'à un petit guéridon placé au milieu de la chambre. Sur ce guéridon, il déposa un plateau d'argent dans leqael était placé une lettre cachetée et, se retirant à reculons, aussi mystérieusement qu'il était entré, il dit en fermant la porte :
— Lisez, messieurs !
S'approcher de la table, décacheter la lettre et la lire, fut pour les deux vieillards l'affaire d'un
moment. Côte à côte, tenant chacun un côté da papier, ils lurent ensemble à demi-voix ce qui suit:
« Messieurs,
« Vous m'avez offert chacun 100,000 francs. Je « ne me vends pas. Je vous mets face à face ce « soir, regardez-vous bien, et vous comprendrez « chacun que je ne puis me donner à l'autre.
« Je vous promets la discrétion, mais cessez de « me poursuivre et croyez à mes regrets — vrai ! je « nepeuxcGnscienciewemmtpas.
On se moque de nous, dit Tayeur.
— J'en ai bien peur, répliqua le baron.
Et les deux vieillards sortirent ensemble, puis, après s'être gravement salués sur le boulevard, ils tirèrent chacun de leur côté, la rage au cœur. Tayeur manqua d'étouffer dans la nuit et mil sur le compte d'un souper qu'il n'avait pas fait, le malaise qu'il éprouvait.
Le baron de... eut la jaunisse.
LE DEUXIÈME ÉGHEG
Le lectear a sans cloute oublié Berthe Legraod, que nous n'avons fait que lui présenter en courant dans notre premier volume. Nous reprendrons donc les choses d'un peu haut, pour la faire mieux connaître. — Berthe Legrand était la fille d'une sœur de Tayeur, sœur d'un premier lit, il est vrai, car son père, devenu veuf, s'était remarié et lui avait donné des frères et des sœurs qui ne l'aimaient que médiocrement. La pauvre enfant s'était brouillée avec toute sa famille, par suite (i'un mariage conclu contre le gré de ses parents. Elle vivait donc modestement dans le département
de TArdèche, dans un élégant et poétique chalet. Mais le malheur semblait s'être acharné après elle. Son mari, qui avait placé tous ses fonds dans Tindustrie, se vit presque complètement ruiné par une banqueroute considérable, et, de plus, une chute de voiture le rendit estropié pour le reste de ses jours.
La courageuse Berthe travaillait pour deux et sufiQsait aux besoins du ménage. Plus fière encore après sa ruine, madame Legrand ne voulut pas en appeler à sa famille, et dédaigna de se rappeler au souvenir de ceux qui semblaient vouloir complètement Foublier. Un beau jour, je ne sais comment, Tayeur se rappela cette jeune parente pauvre, qu'il n'avait pas vue. depuis dix ans. La grâce, l'esprit et la beauté de madame Legrand, étaient restés à l'état de tradition dans la famille. Huit jours après, Tayeur partait pour rArdèche,etje laisse à penser quelle fut la surprise de la jeune femme^en voyant arriver ce visiteur inattendu. Cependant elle ne laissa pas que d'être touchée de cette démarche.
Tayeur s'installa quelque temps dans l'ermitage des Legrand, et entama la négociation à peu près dans ces termes :
— Ma belle enfant prodigue... Il faut revenir parmi nous! Pourquoi vous ensevelir dans ce coin désert et ignorédu monde?yotreesprity vos grâces,
LES 1UIILIGJE& »& UL CafoKB. 1S3
VOS talents doivenl resplendir au gf and JMr, en plein soleil parisien. Je me charge de vous réconcilier atvec votre pèr«9 qui est presque mon parent, par suite de son premier marii^ avec ma soear*.. »vec vos frères... avec toute la famille, ea wi mot. Vous avez voulu vous marier à votre fantaisie. Tant que vous avez été dans Taisanoe, je suis resté neutre. Aujourd'hui la ruine frappe à votre porte^me voilà. Votre mari ne peut refuser son consentement. Je lui ai trouvé une place considérable dans une des premières nuaisons de banque de Paris. C'est à Paris seulement que vous aurez un cadre digne dé vous. Vous brillerez aui milieu de nos fêtes parisiennes,etchacuns'empressera de venirsaluerl-étoilo nouvelle. Vous avez vingt-quatre ans; il vous faut les joies de votre s%e ; votre position, celle que je déciderai votre père à vous faire, vous permettra de rivaliser de toilette et de luie avec nos plus jolies femmes à la mode. Et les bals costumés l Quels succès je vous prédis ! Il me» semble vous voir en reine de Saba, en Afrique, ou en impéra* trice de la Chine.
Malgré tout cet étabge pompeux, Berlhe hésitait. Elle avait eu tellement à souffrir de labandon, du dédain des siens! Il y avait si peu d-affitiiêés entre sa belle-inève et elle, qu*elle se senlail peu disposée à rentrer dans sa familte, mêiiie par ta
grande porte. La Temme de son père avait été dure pour elle, et Tidée de vivre presque sous le même toit» lui semblait impossible à réaliser. D'ailleurs, son père lui-même ne lui avait jamais témoigné que de la froideur. Elle se sentait isolée au milieu de tous ces parents qui, excepté son père, n'avaient que peu d'affection pour elle. Belle-mère, demi-, frères et sœurs, cousins aux troisième et quatrième degrés, rien ne présentait à sou esprit Timage d'une véritable famille.
Tayeur ne se lassa point. M. Legrand, de son côté, ravi de la perspective d'un emploi inespéré, se joignit au vieux cousin. Enfin, obsédée par Tayeur, par son mari, par quelques amis raisonnables, et, disons-le aussi, un peu tentée de connaître cette vie de plaisirs perpétuels que lui promettait]emanufacturier,ellesurmontasa répugnance et se décida à partir pour Paris avec M. Legrand, qui faisait des rêves d'or. Ce fut la seule occasion dans sa vie où Berthe cessa d'être elle-même. Oubliant ses projets de solitude studieuse, laborieuse et indépendante, subissant la pression de ceux qu'elle aimait, pour la première fois de sa vie, elle parut abdiquer sa belle et indomptable fierté.
A Paris, le mari fut placé comme il avait été convenu, et Tayeur décida habilement son beaufrère à lui louer pour sa fille un charmant pavillon
à deux étages, attenant à ses propres bureaux. Les soirées, les bals, les fêtes se succédèrent sans interruption, et cependant les relations lie Berthe avec les siens restèrent froides et contraintes. Il n'en pouvait être autrement. Ce n'est jamais impunément qu^on s'est haï, méprisé, attaqué, dénigré pendant huit ou neuf ans. Il reste toujours au fond du cœur un levain de discorde. Les querelles sont apaisées, mais la rancune leur survit, comme la suie s'attache aux tuyaux et y reste bien longtemps après que les feux sont éteints. Le cœur de certaines personnes qui ressentent fortement, garde longtemps ses impressions*. Et si nous ne craignions pas de paraître trivial, nous dirions qu'il y a certaines natures qui ne se ramonent pas. Berthe était rancunière, et quoiqu'elle fût capable peut-être à la longue de pardonner une offense, il lui était impossible de Toublier.
Son caractère avait plu beaucoup à la duchesse de Fulgence,à qui Tayeur Tavait présentée aussitôt son retour, et ces deux femmes qui avaient beaucoup de points de contact, s'étaient liées d'une véritable amitié, quelque peu maternelle de la part de la duchesse, presque filiale de la part de Berthe, mais amitié réelle. Berthe avait la plus grande confiance en la duchesse; elle lui disait toutes ses pensées, toutes ses rêveries.. . Elle était
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presq[i^ orpheline. Son père ne l'aimait guère et ne lui faisait jamaU qu'un froid accueil. Ses frères et ses sœurs étaient pour ainsi dire des étrangers pour eHe. Elle donna donc à la duchesse toute la somme d'amour qu'elle ne pouvait dépenser eu famille. La duchesse la chérissait, et rien n'était plus gai que leurs entretiens. Toutes deux rieuses et même un peu satiriques... Elles sympathisaient parfaitement.
Les choses en étaient là et l'installation à Paris avait eu lieu, quand Berthe disparut tout à coup de la société parisienne el retourna à la campagne, sans prévenir personne, et quoique son naari fût resté à son poste. Pourquoi ce départ subit d'une ville où elle s'était créé, en peu de temps, des amis dévoués, des relations brillantes, une iufluence réelle dans les choses d^art et d'intelligence?
Nous allons en esquisser la cause en peu de mots.
Aussitôt que Tayeuc vit la famille Legrand bien et dûment établie dans son pavillon, il profita largement du service rendu et , sous le prétexte de conseils affectueux il était toujours chez sa cousine. Là il discutait tous les pas, toutes les démarches. Aucune action , si simple qu'elle fût; n'était accomplie qu'après avoir passé par un contrôle sérieux. Bref, Tayeur se posa tout à la fois en
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(uieuF, en »mi sévère» en pareni méi\c»àm% et réussit à s'incrustardaQB la maifionda sesbeataire»* La pauvre Berthe souffrait de ca coMrôie ioAessa&t, mais elle le subissait par un sentiment de recon* naissance. Les exigences du bonhomme étaient infinies et il fallait en passer par où il voulait. .. Il avait été si bon et si généreux pour ses cousina! — Noqs donnerons, entre mille» un exemple des minuties où Tayeur se complaisait. Le menu du dîner, nous Ta vous dé>à vn^ étail, ehez lut, Tobjelde ses plus grandes préoecupations,at)ssi fii-ii subir à la pauvre Berthe, chez elle^ tout un cours théorique et pratique sur l'importance du choix des mets et sur la nécessité de mettre les plats en rapport avec les différentes classes de convives. C'était puéril, mais amusant à écouter une fois. Ainsi, il proscri* vait les œufs brouillés des dîners de famille; — pour les députés, il recommandait de multiplier les horsd'œuvre... mais d'éviter avec le plus grand soin de servir des boulettes ou des brioches ; — les sénateurs devaient s'asseoir devant un diner imposant et solennel... Volaille, gibiers, homards, truffes et pâtés de foie gras de Strasbourg, Bordeau-Laffitte, Médoc, Johannisberg et au dessert une pièce montée représentant soit un temple grec, soit un navire (le navire de l'État) — soit un char -^ (le char de l'État), Qi surtout ne pa» oublier ie portrtit du
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souverain en sacre ! — Le diner d*ecclésiastiqnes était le plus compliqué de tous. Chapons, traites saumonnéesy pâtés de thon, huîtres de Marennes, pets-de-nonnesy écrevisses, anchois, crèmes diverses, confitures, meringues, ananas, fruits confits et vins de liqueur? — Le dtner d'hommes de lettres devait être modeste quoique abondant... Vins généreux et cuisine épicée. — Pour les musiciens, soigner la pâtisserie et les entremets... Ne pas oublier Tomelette soufflée, les gâteaux feuilletés et les vol-au-vent! Beaucoup de vin... Inutile de choisir les crus... Café fort et cave riche en cognac, rhum et kirsch. — Dîners d'employés : Bouilli, une dinde, salade, pommes de terre, haricots, fromage, vin ordinaire... biscuits et une ou deux bouteilles de Champagne non frappées! — Pour les bureaucrates et les professeurs, une cuisine simple et modeste... soupe grasse, bouilli, poulets rôtis... un biscuit de Savoie... salade de chicorée avec un chapon -d*ail! Pommes, fromage de Gruyère et des mendiants 1
On ne risque Fomelette au lard, et la salade d*orange qu'avec des parents de la campagne l
Il est impossible de dire toutes les inventions saugrenues qui peuplaient le cerveau de Tayeur. Et ce qu'il y a de plus curieux c'est que ses théories qui semblent stupides à la lecture prenaient
LES MARIAGES DE LA CSiÉOLB. 159
une certaine soleDoité daos sa bouche. Tayeur était méticuleux, il cherchait en tout la quiutesseuce... Cétait un maniaque. Atassi tous ces petits détails étaient odieux à la pauvre madame Legrand qui avait une nature vive et pleine de spontanéité... une nature d'artiste 1 Aussi, lorsqu'elle apercevait son tuteur qui venait, dès 10 heures du matin, discuter son menu... Berthe sentait la migraine entrer avec lui! Elle qui, en cinq minutes, aurait commandé un dîner de soixante personnes, laissant à la discrétion et à la sagesse du cuisinier la responsabilité du repas, elle frémissait d'impatience en écoutant quelquefois jusqu'à une heure de l'après-midi les longues dissertations du père Tayeur. Mais elle se contenait, elle avait si peur de se montrer ingrate...
Pour ses soirées, pour ses petites réunions de famille, c'était la même chose. L'inévitable bienfaiteur recommençait à trancher, à conseiller... à redoubler les maux de tète et les mouvements nerveux de sa victime. — La liste des invités était discutée comme avait été discuté le menu ! On ne pouvait recevoir le jeune A.... parce qu'il pensait mal... Il fallait biffer madame B.... parce qu'elle était séparée de son mari... Comment recevoir
C ? Il amène toujours sa femme et elle est
si bavarde! — Quant à D.... il a pris dans les
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eletiers <ra lèn trop artistique — rayé ! Pour E...» <$*est «m charmant homme; mais il joue trop grois jeû.é. Gela com^met «a saloû <fui se respectei..^ efte., etc., si bien que Berthe et son mari attaiedt finir par o'fHfker en réa^lité que les (Personnes choisies par Tayear 1 s Au foid (te tout, nous croyons que le tieux Tayeur était silencieuseinfent amoureux de i^ pupiiie... Tontes ces taquineries n'âyaient d'aiifre but que de lui permettre de passer de plus longues heures ^ec Berthe ! GeHe-ci s*en opercevait-elle? Nous rignorons ! on le lui disait quelquefois, elle riait de, ces propos. — ^ Mais si jamais sa pensée se fût arrêtée sur un pareil sujef, âful dotrte qu*ette n^eut éclaté de rire au nez du vieillard, de même que la duchesse de Lussan, au nez de Jacques Ferrand, se risquant à une déclarairon bouffonne. — Ainsi que l'héroïne d'Eugène Sue, Berthe avait peut->être un vicomte de Sainl-Hémy... ou, du moins, sinon un amant,... un ami qu'elle préférait aux autres ! Elle vivait en excellents termes avec son mari ; mais leur intérieur ressemblait à celui delà plupart des ménages parisiens. Absent tout le jour pour les affaires de sa maison de banque, M. Legrandne rentrait qu'à Theure du dîner... Le soir, il se faisait conduire an cercle, et quand i\ revenait, s'il était de bonne heure, macfeme n'était
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pas rentrée et s'il était tard» madame dormait. Elle eût donc été bien libre de disposer de son cœur ; mais cela lui eût été difScile avec une sentinelle comme Tayeur. On eût dit qu'il avait le méchant génie de Bartholo... Si, par hasard, madame Legrand se trouvait deux minutes seule avec le baron d'Over* ghost ou avec toute autre personne soupçonnée de lui faire la cour, la sonnette reteatissait soudain et Tayeur faisait son entrée.
Pendant que madame Legrand dépérissait d'ennui sous la pression de cette amitié tyrannique, Tayeur jouissait en public d'une grande réputation de chevalerie et de dévoûment. On admirait sa conduite si noble et si désintéressée et personne n'osait soupçonner qu'il y eût peut-être un but peu moral à son patronage.
Cependant, tout a une fin dans ce bas monde» et la situation de Tayeur devait subir la loi commune. Il devint de jour en jour plus tendre et plus empressé auprès de Berthe. Il se plaignait de n'être aimé de personne, il regrettait de n'être plus jeune... il devenait un objet de risée. Il n'était plus que le vieux père Tayeur... un pauvre bonhomme qu'on tolérait, mais qu'au fond l'on trouvait maussade, ennuyeux, gênant même, et une fois sur le chapitre de ses déceptions, Tayeur ne s^arrétait plus. Madame Legrand chercha à le consoler.