II
i6i LES MÀRIAGBS DE LA GRÉOLB.
... — Voyons, soyez raisonnable, mon cher cousin ! Que vous manque-t-ii? Vous avez une fortune princière, votre femme est parfaite pour vous; votre fils Casimir est un brave jeune homme, rempli d'intelligence et dont tout le monde vous fait compliment. Vous dites qu'on ne vous aime pas ! Qui donc ne vous aime pas, s'il vous plaît ? Est-ce mon mari à qui vous avez rendu une position brillante?* Jamais il n'ouvre la bouche que pour vous bénir... Est-ce moi qui ne vous aime pas? Dites...
— Eh bien, oui, vous ne m'aimez pas!
— Moi ! mon ami, vous m'affligez. Qui donc aimerais-je alors ! Vous nous avez accueillis comme un père, quand mon père lui (et elle soupira)... et je ne vous aimerais pas ! Moi qui voudrais prévenir tous vos désirs, moi qui cherche toute la journée ce que je pourrais bien inventer pour vous plaire ! Ah ! c'est mal ce que vous dites-là !
Et Berthe porta la main à ses yeux. La pauvre enfant prenait au sérieux les lamentations du vieillard, et elle se demandait si elle avait, en effet, manqué aux devoirs de l'affection qu'elle lui avait vouée. Elle ne trouva aucune réponse à sa question.
Tayeur continua pendant plusieurs jours de suite cette comédie du désespoir et comme Berthe lui répétait toujours :
— MaiSy VOUS savez bien que je vous aime I
— Pas comme je voudrais , exclama eufiu ie ^vieillard.
— Mais commeot voulez-vous être aimé ?
— Donnez-moi vos deux mains, je vais vous ie dire.
Berthe lui tendit ses mains sans défiance ; mais elle pensa mourir d'effroi quand elle vit la figure de Tayeur s'enflammer subitement. Ses gros yeux rougis lançaient des flammes... Il croyait, — Famour et la passion rendent fous. — Il croyait, Tinsensé! que Berthe se donnait à lui... Il lui serra les deux mains dans les siennes, se laissa tomber à genoux.. « et couvrant de baisers les mains de la jeune femme, il n'eut que la force de murmurer : Berthe!... Berthe!...
Mais ici la scène changea. — Repoussant Tayeur avec la vigueur que donnent quelquefois la colère et le dégoût, elle se dressa frémissante devant le vieillard qui s'était relevé pâle et stupéfait.
— Monsieur Tayeur, lui dit-elle, vous êtes un lâche! 'Ah! voilà donc le motif de votre générosité. Tenez, vous me faites pitié, — ou plutôt vous m'amusez, — vous m'amusez beaucoup ! ah ! ah !
La jeune femme fut prise d'un rire nerveux à la fois effrayant et étrange. De grosses larmes rou-
laient de ses yenx et elle riait à goi^e déployée ! On rentendait mormorer comme dans un râle : oh! le misérable! et elle riait encore plus fort. Son sein palpitait avec violence, ses yeux étaient hagards et vitreux, sa physionomie bouleversée prenait des teintes verdâtres, et elle riait plus fort que jamais. Tayeur n'eut pas la force de supporter ce spectacle. 11 sonna, et lorsque le domestique fut entré, il lui montra du doigt sa maîtresse et s'enfuit comme un fou, en se heurtant à tous les meubles qu'il rencontra.
Quant à Berthe, elle reprit le chemin de TArdécbe quelques jours plus tard. Elle eut la délicatesse de dissimuler les motifs de son départ. Par égard pour madame Tayeur, par convenance pour sa propre famille à elle, qui avait servi à son insu les passions personnelles et les spéculations immorales du nouveau Jacques Ferrand, elle garda le silence sur la folle tentative du financier, et laissant son mari à son poste, elle retourna dans sa province. Rosine fuyait Bartholo, — peut-être Almaviva fut-il du voyage? Je n'en répondrais pas absolument!
eurêka!
Ce fut après avoir remporté les deux défaites que nous venons de raconter, que Tayeur fit, chez madame de Fulgence, la connaissance de Magarthy. Le moment était bon pour la créole. Avide d*émotions, le nouveau viveur ne savait que faire de son cœur, et il eût volontiers mis sur sa poitrine une petite pancarte portant ces fnots : « Cœur à louer; » quoique Magarthy sût parfaitement que c'était lui qui avait insisté pour la faire expulser de chez la duchesse de Fulgence , après la dénonciation de Georges, le poète, elle lui céda, après quelques jours d^une résistance pleine de provocations. Même
avant le départ de la créole pour 1* Allemagne, Tayeur avait déjà pour elle, si non un amour forcené, du moins un goût très vif. Il avait eu assez de prudence pour ne pas la retenir en France : le bonhomme craignait de trop s'engager. Mais depuis sa rupture avec madame de Fulgence, la créole lui manquait, et peut-être si elle ne fût pas revenue, eût-il été la rejoindre à Bade. Magarthy trouva donc à son retour le terrain merveilleusement préparé pour Texploitation du financier; elle arriva, en peu de jours, à connaître son Tayeur sur le bout du doigt, et elle parvint à découvrir son côté faible. Le vieux Lovelace avait été éconduit par deux femmes charmantes, qu'il avait entourées d un culte fervent, et chacune d*elles en lui signifiant son congé... ne lui avait épargné aucune des dures vérités que méritent les vieillards amoureux. Aussi, vous pouvez vous imaginer quel orgueil ressentit le millionnaire lorsqu'il reconnut dans la quarteronne, non seulement une maîtresse passionnée, mais encore une admiratrice enthousiaste de ses talents et de son esprit. En effet, à chaque instant, la rusée courtisane lui lançait à brûle* pourpoint, de ces mots qui le transportaient d*aise, ainsi qu'était ravi le vieux Orgon par les naïvetés de la jeune Agnès.
— Que tu es encore bel homme, lui disait-elle, quelquefois! que tes cheveux sont. d'un beau blond! que tu as dû être séduisant dans ta folle jeunesse !••• moi, qui ai refusé le jeune comte de X... je n'ai pas pu te résister!... séduc* teur!
Ou bien :
— Oh ! que c'est joli ce que tu viens de dire là ! Que tu es heureux d'avoir tant d'esprit..* Écrismoi le mot... je t'en prie... mon bon chéri... que je ne l'oublie pas !...
Tout était pour elle prétexte à flatterie... Si Tayeur se trouvait chez elle , et qu'il y eût du monde, elle savait adroitement rappeler ses belles actions, car Tayeur était noblement généreux, ou citer un bon mot de sou vieil amant. Enfin... elle avait l'art de chatouiller sa vanité à un suprême degré. Et le vieillard se laissait prendre à tous ces compliments si exagérés qu'ils fussent, leur exagération même ne l'avertissait pas, il était aveuglé. Nous avons fous, plus ou moins, notre besace à deux poches... une pour la flatterie» l'autre pour le blàme... La poche à la flatterie est large et élastique... Celle destinée au blàme est étroite, et l'ouverture en est difiScile.
Quelquefois Tayeur se disait en pensant à Berthe, ou à la chanteuse :
168 LB8 lURlAfiES tE LA CRÉOLE.
-*-€es përoDDeiies! un compliment learetitbrûlé les lèvres. •• Ce n*est certes pas par ces deux chipies que j'aurais su que j'avais la physionomie de M.^Guizol et l'éloquence de M. Thiers... Chère Magarthyi Cette femme est décidément bien supé* rieure à tout ce que j'ai connu.
Et le manufacturier se rengorgeait : il se regardait avec complaisance... et sa pensée se reportait toujours sur Magarthy. La fine mouche avait trouvé le joint ! Homme ou femme, nous sommes chacun pétri de vanité. Quiconque nous flatte, nous encense, est notre ami; qui nous blâme est un sot ou un méchant !
* Pendant tes derniers mois de la grossesse de Magarthy, Tayeur alla souvent visiter la créole dans sa retraite. Les liens qui l'enchainaient à elle furent habilement resserrés encore par la quarteronne, et Tayeur, qui dans \e fond avait un certain orgueil d'être père, se laissa de nouveau circonvenir. Sa merveilleuse fécondité, si rare chez les filles de cette espèce, et qui avait failli la démonétiser dans la maison Marton, la servit auprès de Tayeur. Elle accoucha heureusement encore une fois, et madame du Tilleul fut mandée pour servir de gouvernante^ à la pelite maison d'Etretat. Une belle et bonne nourrice fut installée sur les lieux, et Magarthy se prépara à faire sa rentrée ^dans sa
famille. Mais cette femme insatiable voulut rentrer officiellement, pour ainsi dire; — elle avait besoin d*un patronage, et ce fut sur la femme de Tayeur qu'elle jeta les yeux pour lui faire jouer à son tour, un rôle utile dans sa vie. Elle avait une idée diabolique dans la tête, et il fallait faire la connais sance de madame Tayeur pour réaliser celte idée.
Elle mit donc tout en œuvre pour capter complètement le vieillard dans les derniers jours. Elle le prit par le cœur et par la vanité à la fois.
On se souvient, sans aucun doute , du vol de lettres commis au préjudice de M. de Prisse par Magarthy. Parmi les lettres de madame de Fulgence, il y en avait une où étaient racontées, tout au long, et avec des commentaires pleins de malice, les deux aventures amoureuses du financier. L'histoire de Berthe , surtout , était fort divertissante. La jeune femme n'avait fait confidence de la déclaration inattendue de Tayeur, qu'à la bonne duchesse qui en avait beaucoup ri... Rien ne Tamusait cqmme cette éruption d*un volcan qu'elle croyait bien éteint, et Jacques Ferrand transi, ainsi qu*elle surnomma Tayeur, fut le sujet d'une longue lettre à M. de Prisse, dans laquelle elle citait une épigramme innocente que Berthe s'était amusée à rimer sur la tentative amoureuse du cher cousin tenant ses deux mains dans les siennes.
170 LES MàRUGES DE LA CRÉOLE.
La voici :
Si VOUS étiez un pauvre diable
Mourant de faim, Il faudrait être charitable Et vous donner un peu de pain ; Mais vous avez chez vous une fort bonne table
Contentez-vous de ce festin.
LMndigence ailleurs me réclame.
Mon cher cousin, allez prendre la main De votre femme!
Ces vers n'étaient pas bien méchants comme vous le voyez... mais tombés dans les mains de Magarthy, ils devenaient une piqûre d'épingleincessamment dirigée contre le pauvre millionnaire.
— Quand tu ne seras pas sage, lui disait-elle quelquefois en badinant, je ferai imprimer le récit de tes exploits et j'en enverrai un exemplaire à ta femme.
Tayeur riait de cette menace, mais il n'en avait pas moins une sorte de frayeur de voir son odyssée amoureuse dévoilée.
Au moment donc de quitter Elretat, elle eut une conversation fort animée et fort vive avec son vieil amant : — elle insistait, il se défendait de son mieux, et elle finit par gagner la partie. Voici ce qui fut convenu entre eux.
Tayeur s'engageait à présenter Magarthy et ses
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filles à sa femme, et celles-ci habiteraient le pavillon autrefois occupé par la famille Legrand. Magarthy serailcensée avoir loué cette partie de rhôtel, et des relations de bon voisinage s'établiraient naturellement.
Du reste, Tayeur passerait aux yeux de sa femme pour un ancien ami du mari de madame de Talin, riche veuve créole qui se consacre tout entière à réducation de ses filles. Telle fut la combinaison imaginée par Magarthy et à laquelle Tayeur avait làchemept adhéré. Ce vieillard, semblable à un homme qui n'aurait jamais bu que de Teau et qui tout à coup se livrerait aux liqueurs fortes, ce vieillard, dis-je, vivait, depuis qu'il avait jeté sa gourme dans une ivresse perpétuelle. Pareille à la succube de Balzac, cette femme avec son amour de courtisane, tuait peu à peu Tâme et le corps de son vieil amant. Elle était enfin parvenue, à force d'astuces, de menaces peut-élre — je l'ai toujours pensé --;à lui faire faire les premiers pas en dehors du droit chemin, et elle comptait bien qu'il n'en resterait pas là. — Nous Pavons dit : elle avait une idée !
un
L^IDiB DE MAGARTHt
Le premier soin de îfagarthy en revenant à Paris fut donc de s'occuper de sou installation dans le pavillon de Tayeur. Tonte la famille prii possession du nouveau local, et huit jours après, pressé, tourmenté, harcelé, Tayeur annonça que la présentation à madame Tayeur aurait lieu le lendemain. Tout fut en rumeur dans le pavillon pour se préparer à cette solennité. Magarlhy procéda ellemême à la toilette de ses filles et tout le monde était sous les armes, quand Tayeur vint tes chercher pour les conduiffe chez sa femme.
Magarthy élail radieuse et sa figure respirait le