II
174 LES MàRUGES DE LA CRÉOLE.
bonhear. Elle s'était composé une physionomie appropriée à la circonstance, la courtisane ne pouvait se deviner dans la tournure modeste qui convient à une mère de famille, veuve, et chargée de la mission délicate d'élever trois filles riches et jolies, dans ce grand et tumultueux Caphamaiim qu'on appelle Paris. Du reste, sa mine se prétait beaucoup au rôle qu'elle cherchait à jouer. Elle était en femme ce que devait être Tartuffe en homme. Son teint fleuri, sa bouche vermeille, son embonpoint, qui commençait déjà à devenir de Fobésité, prévenaient en faveur de la bonté de son caractère. Peut-on être méchant quand on est si gonflé? L'imagination ne peut se figurer la perfidie et la férocité que sous une forme maigre, livide et presque maladive. Au point de vue de Timagination, Magar(hy devait paraître et paraissait en effet à tous une excellente personne. Madame Tayeur s y laissa prendre et une invitation à dîner pour le soir même s'ensuivit. C'était un jeudi et madame Tayeur insista de si bonne grâce, que Magarthy consentit à donner sa soirée tout entière à sa nouvelle amie.
Tout se passa admirablement. Les filles de Magarthy, douces et sans prétentions, avaient déjà fait la conquête de toute la famille Tayeur. Magarthy, elle-même, put à force de candeur et de simplicité jouées, charmer tout le monde. Bref, une liaison
intime s'établit en peu de temps entre les familles : les deux femmes se voyaient le plus souvent possible. Magarthy joua avec madame Tayeur la même comédie qu'elle avait déjà jouée avec la duchesse de Fulgence. Elle se plaignit de nouveau de sa maladie de cœur qui ne lui laisserait sans doute que peu de temps à vivre. Quelquefois elle serrait la bonne dame dans ses bras et lui disait en pleurant : Si je mourais, vous seriez la mère dé mes filles, n'est-ce pas ? — Madame Tayeur croyait à toute cette infernale jonglerie. Elle était si vraie, si loyale, si franche, qu'elle ne pouvait soupçonner une duplicité pareille.
De temps à autre, Tayeur et Magarthy allaient voir Tenfant à Etretat. Tayeur était flatté quand madame du Tilleul lui assurait du ton le plus innocent, que c'était tout son portrait. La nourrice, qui devinait que Ton se moquait du vieillard, mais qui était rouée comme .toutes les paysannes normandes, renchérissait encore sur les allégations de la tante du Tilleul, et Magarthy serrait le bras de Tayeur et lui disait : Mais embrassez donc votre fille, monstre que vous êtes !
Le vieillard embrassait tout le monde, laissait un cadeau à la nourrice et à la du Tilleul, et revenait avec Magarthy parlant passionnément de sa fille et faisant des projets pour l'avenir.
JLe^ choses durèrent ainsi pendjani quelques mois sans encombre, et Tayeur s'applaudissait d'avoir près de lui sa maîtresse dont il n'avait plus à redouter les indiscrétions. Madame Tayeur s'était de plus en plus entichée de la créole. Mais il arriva un événement que Magarthy seule avait prévu et qu'elle n'avait pas peu contribué ^ faire naître en laissant une liberlé sans limite à Casimir et à Mézélie. Le jeune homme devint amoureux, mais amoureux fou de la fille de Magarthy, et oe fut à celle-ci qu'il s'adressa la première en la suppliant de ne pas mettre obstacle à son bonheur.
— C'est à Vos parents qu'il faut parler de cela d'abord, Casimir.
— Oh! il ne me refuseront pas, eux! Ils sont si bons et ils aiment tant votre famille. Mais vous, madame, daignerez-vous m'accepter pour gendre ?
— Mais vous ne savez pas si Mézélie vous aime!...
— Je crois pouvoir vous assurer qu'elle ^e verrait pas ce mariage avec déplaisir.
Mézélie fut appelée, et sur une question de Magarthy, elle se jeta dans le sein de sa mère, en murmurant : Oui, maman^ je l'aime !
Et les deux jeunes gens s'agenouillèrent devant Magarthy qui pleurait de joie véritablement cette fois, car elle voyait enfin sa fille établie richement.
Ellç était $ure du s^ccè^, et ell^ av^it f^ça^cc^p de peine à garder Tallure solennelle n^cei^^^ire à une pareille scène. Elle fut pnctqeuçe conime unp nière noble du Gymnase, fit un petit speech aux jeunes gens sur les devoirs du mariage, et ^ef^dips) le tout en leur donnant sa bénédiction et en \^^ pressant sur son cœur. En ce oiom^nt Tayisur entraif : \\ fut d'abord stupéfait de ce spectacle. Magarlhy, ]M[ézélie et son fils les yeux pleins de laroie^^ formaient un groupe au milieu du boudoir de Magarthy. — Celle-ci embrfissait au front CasiiQJr, qui ays|it la main de Mézélie dans la ^ienne. Aussitôt qu'jl aperçut son père, Casimir courut se jetçr à ses pieds...
— Mon père, j'aime Mézélie, elle m'aime et madame de Talin a liéni notre amour. Âccordez-moi s£| maiq et toute notre vie se passera à vou^ adorer, à vous rendre le plus heureux des pères.
Tayeur ne savait (yie dire. Magarthy sttte^^jaitj^ haletante, sa réponse. Elle le re|j^rc|^ enfin c^'c^i^ç manière, tellement significative que |e bonl^o^^nç devina toute une tempête dan^ sp$, yeux dijlf \és par la menace.
— Laisse-moi, Çasin^ir. — Plu^. tî[r4 j^ |e répondrai!
— Hélas ! — il ne veut pas, oiurmur|\ à Torçille de sa pèife.
178 LES HARIAGBS DB LA GBÉOLB.
Hais Casimir ne se relevait pas : il teDait la main de son père...
— Je ne me relèverai pas que vous n'ayez consenti!
— Mais ta mère?
— Je me chaire de toat... consentez, mon père... c'est du boohear de toute ma vie qu'il
-s'agit.
Le vieillard vaincu par les prières de son fils, effrayé de l'orage que promettait le regard de Magarthy, consentit à tout. Casimir et Mézéiie étaient dans le ravissement. La créole et ses enfants entourèrent Tayeur, et la scène des pleurs, des baisers et des bénédictions recommença. Tayeur, qui était bon, fut touché de la joie naïve des deux jeunes gens. Il sentait bien qu'il commettait une mauvaise action, un sacrilège moral en donnant son fils à la fille de sa maîtresse, dont il avait ou croyait avoir lui-même un enfant ; mais il vit tant de bonheur sur les visages francs des deux amoureux, qu'il se pardonna sa faiblesse.
— Qu'ils soient heureux, se dit-il , en soupirant, c'est là l'important !
Lorsque Tayeur fit part de cette nouvelle à sa femme, il trouva chez celle-ci une opposition à laquelle il ne s'attendait pas. La mère hésitait à donner son fils à une jeune fille belle sans doute.
mais qu'elle ne connaissait que depuis trop peu de temps.
Tayeur insista, il fit valoir la fortune de madame de Talin.
— Elle a 1,200,000 francs à donner à Mézélie, ajouta-t-il pour conclure — c'est une^dol magnifique. Autant à la mort de la mère, et la pauvre dame est atteinte d'une maladie de cœur qui ne lui permettra pas d'aller bien loin encore.
Cependant madame Tayeur hésitait encore, quand Casimir entra. Il supplia, il pleura, et la pauvre mère n'eut que la force de lui dire :
— Mais vous êtes bien jeunes tous les deux ! Alors son fils lui prouva que la jeunesse était
au contraire l'époque la plus propice pour le mariage; que ses deux sœurs s'étaient mariées plus, jeunes que lui , avec des jeunes gens et il ajouta :
— Voyons, bonne mère, si tu ne t'étais pas mariée de bonne heure, aurais-tu la joie de voir autour de toi un gaillard de vingt-huit ans, avocat et amoureux, deux filles de vingt-trois et de vingtquatre ans, qui sont plutôt tes amies que tes enfants? — Et bien, moi aussi, je veux avoir des enfants dont je puisse avoir le temps de diriger l'avenir. J'ai vingt-huit ans, ma mère... j'ai Tàge de raison, je..., etc., etc.
Il serait trop long de rapporter toute la plai-
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dpirie de Casimir. Il était amoureux et.. • avoc^L Ê'est assez vous dire qu*il parla uue demi-h^ure saDS s'arrêter. Eofin pour la première cause qu'il plaidait, il fut éloquent, il déploya une chaleur et une verye irrésistibles. La bppne n^adame Tayeur ne demaD4ait pas mieux que de se laisser battre, et il remporta un bon consentement et un de ces baisers comme les mères savent seules les donner. Pendant ce temps, Tayeur s'était enfermé avec Magarthy pour régler les affaires d'intérêt. Magarthy avait une réputation de richesse qu'il fallait soutenir. Il fut donc convenu que Tayeur reconnaîtrait, par contrat, avoir reçu de la créole la somme de, 1,200,000 francs comme montant de la dot de sa fille, somme dont il s'engageait à payer la rente aux jeunes gens, s'ils ne préféraient en disposer eux-mêmes. G était là, dira-t-on, un énorme sacrifice : mais Tayeur était lancé sur une pente où l'on ne s'arrête pas facilement. Une difficulté se présentait encore. Madame de Talin n'avait pas d'actes civils dont on put se servir : il était impossible de dissimuler la bâtardise de ses enfants, et encore plus impossible de faire accepter une pareille situation à la droite et rigide mère de famille. Magarthy se chargea de lever la difficulté. Elle fit venir Casimir et lui raconta, sous le sceau du secret la fameuse histoire qui lui avait déjà ser^vi.
Elle se reodit intéressante. Et le jeune homme, dominé par la passion, saisi d'un vertige qui obscurcissait sa raison, sous le coup du bonheur qu'il venait d'éprouver en voyant tous les obstacles levés, répondit à Magarthy qu'il Ten estimait davantage puisqu'elle avait eu le courage de se vouer à Téducation de ses enfants, et de renoncer pour elles aux douceurs du mariage. Casimir et son père s'arrangèrent ensemble de façon que madame Tayeur n'eût pas connaissance de la fausse position des enfants. Madame Tayeur désirait que les choses s'accomplissent simplement. Ce désir concordait avec les projets de Tayeur et de son fils. Le mariage civil se fit vite, et le mariage à l'église suivit de près la cérémonie de la mairie. Puis les deux nouveaux époux allèrent passer leur lune de miel dans un joli château de la Bourgogne que leur avait acheté le père Tayeur.