II
1S6 LES Mariages de La créole.
Elle venait de reconoaitre au des habitués de la Marton.
La discrétion n'est guère le fait du matelot. Au bout d'une demi-heure tous les marins, ou du moins un grand nombre, savaient qu'il y avait sur le quai une ancienne pensionnaire du bouge infâme que vous connaissez, à laquelle on venait de rendre des honneurs presque royaux. Plusieurs anciens vinrent virer autour de la créole, ils la reconnurent à leur tour et sans oser cependant Vaccoster directement, ils se mirent à causer entre eux , mais si haut et si près, que pas une des personnes qui accompagnaient Tayeur et sa maîtresse ne perdit un mot de la conversation.
« — Elle est bien gréée, laMagarthy, disait luA ! < — Plus que ça de luxe, disait l'autre! « — Elle n'était pas si fière chez la Marton, répondait un troisième !
Et tous en cœur répétaient :
T'en souviens- tu, Margolon, Du bon temps de la Marton...
Magarlhy, la risette, Magarthy,Ia riron.
Te souviens-tu de la Marton?
— Que veulent dire ces gens-là, et à qui eu ontils? demandèrent Tayeur et ses amis.
— Je ne sais, répondit Magarthy, blême et terrifiée, je ne sais, — retournons à i'hôtel, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin de me reposer.
— Bigré (1)! elle est rudement engraissée depuis qu'elle a des robes et des chapeaux. La petite mère, oh, hé! qu'elle est donc engraissée !
Magarthy pensa se trouver mal en arrivant à rhôtel. Tayeur n'avait rien compris, rien deviné, mais peu de minutes après, le bruit s'était répandu dans Toulon, que M. Tayeur, ce riche capitaliste, qui avait des intérêts chez presque tous les armateurs, un homme estimé jusqu'alors, traînait avec lui une femme connue des matelots les plus infimes, et qu'il avait osé la présenter à tout le monde. —On en parla, à mots couverts, à Tayeur, qui nia la possibilité d'une pareille allégation. 'Mais le coup était porté. Ils avaient projeté de rester huit jours dans la ville; mais, humiliée et saisie de frayeur à la pensée d'être publiquement insultée par quelque ancien amant goudronné, Magarthy décida qu'on repartirait sur-le-champ, et Tayeur obéit avec la docilité d'un enfant.
Cependant l'affaire n'en resta pas là, et malgré toutes les dénégations de Tayeur, il fut avéré qu'il vivait avec une femme indigne, avec une prosti-
(1) C'est de plus en'plus un marin quijparle.
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tuée, et ses collègues lui firent sentir qu'il agirait sagement en donnant sa démission de syndic des manufacturiers. Le vieillard s'exécuta, après avoir longtemps hésité, tergiversé, lutté envers et contre tous ; Magarthy pesait de tout son poids sur son intelligence et sur son cœur. Elle lui fit commettre alors une infamie, un crime même. A la mort de Tenfant d'Etretat, madame du Tilleul, qui connaissait le mariage de Mézélie avec le fils de M. Tayeur, avait réclamé à Magarthy la fortune qu'elle lui avait promise lorsque Mézélie se marierait. Celle-ci lui avait ri au nez. Alors, la vieille tante avait menacé Tayeur d'un scandale public. Elle révélerait, disait-elle, à madame Tayeur ses relations avec Magarthy, la naissance et la mort de l'enfaot d'Etretat. Elle lui donnait huit jours pour réfléchir, Poussé, conseillé par Magarthy, Tayeur, qui était l'ami d'un personnage alors très influent, obtint de faire enfermer la pauvre complice, comme atteinte d'aliénation mentale.
La disparition de la du Tilleul ne rendit pas la tranquillité à Tayeur. Le bruit public grandissait toujours. Il avait essayé de lui tenir tête, de le vaincre, de se rendre maître de l'opinion par une sorte de coup d'État. Il donnait des fêtes splendides, fêtes ruineuses, sans précédent, comme luxe, — des fêtes de millionnaire en démence; mais tout
encombrés qu'ils fussent, ses salons n'en étaient t^as moins déserts, si Ton considère le but que s« proposait Tayeur. En effet, aucune femme comptant dans la société parisienne, n'avait voulu s'y montrer, aucun homme important n'avait osé y conduire sa femme ou ses filles. Le malin du bal, deux ou trois cents billets d'excuse, alléguant les prétextes les plus futiles, étaient déposés che2 Tayeur. Quelques-uns de ses collègues, ou de ses employés, obligés par la nature même de leurs fonctions, de se nK)ntrer là et qui ne faisaient qu'entrer et disparaître, heureux d'être débarrassés bien vile de celte icorvée malsaine, joints au monde intéressé des boursicotiers, remplissaient seuls les salons princiers du vieillard, désolé de la désertion de tous les gens à la présence desquels il attachait une si grande importance et pour lesquels il avait spécialement fait des frais exorbitants.
Le soir, une atmosphère de réprobation régnait dans ces salons; on se dispersait de bonne heure, à deux heures, tout était fini. Magarlby restait isolée, les moins scrupuleux osaient à peine Taborder. Sa contenance restait ferme cependant. Toute la journée, au contraire, c'était comme une procession de visites chez madame Tayeur. A chaque instant, une voiture s'arrêtait devant le perron, c'était toujours pour madame Tayeur eu pour ses filles. La
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pauvre femme, malgré sou intelligence ne comprenait rien à tout cet empressement du matin et à cette abstention systématique du soir. li y avait, en effet, dans cette conduite des amis les plus honorables de la bonne danie, de quoi Tétonner profondément. Elle cherchait en vain la raison de cette manière d'être presque universelle. En effet, c'était comme un mot d'ordre donné à tous et observé par tous. Dans la simplicité de son âme vertueuse, madame Tayeur était à mille lieues de la vérité. Elle ne pouvait se douter que ce fût par mépris pour l'inqualifiable conduite de son mari, qu'on la mettait, elle, pour ainsi dire en quarantaine. Car tout ce monde était discret et ne donnait pour justifier son absence aux soirées du financier que les raisons banales qui sont toujours à la disposition de chacun. Une migraine, une invitation anticipée, l'arrivée d'un parent de province... que sais-je? Tous les mille prétextes de tradition en pareil cas étaient adoptés pour la circonstance.
Cependant la situation devenait de jour en jour plus tendue. Cela ne pouvait durer ainsi, et la vérité devait finir tôt ou tard par éclater, car chaque jour amenait un nouvel affront pour la créole qui frémissait de rage et s'en prenait au pauvre Tayeur qui n'en pouvait mais. On souffletait Tayeur sur les deux joues, tout en voulant ménager
sa femme, que chacun respectait, que chacun plaignait. Presque tous les jours, des invitations arrivaient à l'adresse de toute la maison Tayeur et les billets portaient, par exception, le nom de tous les membres de la famille...; mais presque invariablement, le nom de la baronne de Talin était omis dans toutes ces lettres. Fêtes ofiScielles ou fêtes privées, la créole était mise sans pitié de côté parce monde qui ne pardonne pas certaines situations impossibles, et cet ostracisme de parti pris rendait la métis furieuse et Tayeur à moitié fou. Les personnes qui la saluaient ou qui lui rendaient son salut lorsqu'elle était avec M. Tayeurouavec sa fille, affectaient de ne pas la connaître ou la reconnaître lorsqu'elle était seule. Il était impossible de pousser plus loin le dédain, et la ligue formée contre la maîtresse de Tayeur, loin de perdre de ses conjurés, augmentait en force tous les jours. C'était une croisade muette de toute une société révoltée du cynisme d'une coquine, contre ce commerce adultère qui soulevait d'indignation tout le monde des honnêtes gens !
Poussé, harcelé par Magarthy, Tayeur fit des tentatives insensées pour faire lever l'interdit qui pesait sur cette femme. Il s'humilia et se déconsidéra davantage encore aux yeux de ses meilleurs amis en sollicitant, en quêtant, pour nous servir
19t LES 1IAKU6ES BB LA CHÉOU
da mot propre, des relations pour la quarteronne. Partout il fut éconduit, poliment il est vrai, mais de façon à ne pas l«i inspirer Teqvie de renouveler ses demandes. L'histoire d'une invitation de bal qui lui a coûté 50,000 francs, est bien connue eC a couru tout Paris. Mais son argent même n etaii pas toujours un passe- port suffisant, et sMl avait réussi une fois, il échoua devant certaines susceptibilités qui ne voulurent pas se laisser acheter ou circonvenir, comme le marquis de B. . . , par exemple, qui, gêné dans une liquidation, cherchait 200,000 francs à emprunter. Tayeur eut vent de cela; il connaissait le marquis de B... dont la famille est une des plus considérées du Poitou, et il courut aussitôt lui faire ses offres de services.
— Monsieur le marquis, lui dit Tayeur, je sais que vous êtes sur le point de faire un em« prunl, et je viens me mettre tout à votre disposition.
Le marquis était enchanté, car Tayeur ne lut imposait que les conditions les plus douces... il lui rendait un service désintéressé et cela ravissait le vieux gentilhomme, tout en l'étonnant un peu. Mais au moment de signer le contrat, son étonnement cessa. La condition verbale de Tayeur était celle*ci. Une invitation pour la baronne de Talin... Le marquis refusa.
LES MARUGfiS DE LA CRÉOLE. 193
— Je VOUS prêterai sans intérêt, murmura le vieillard éperdu.
— C'est encore trop cher, dit le marquis en haussant les épaules. Et il tourna le dos à Tayeur, qui sauta tout suffoqué dans sa voiture, où il fut sur le point d'avoir une attaque d'apoplexie.
Quelques amis, peu nombreux, et d'un rang assez piètre, ont consenti cependant à recevoir la créole, mais Tayeur sait ce que lui coûtent ces concessions! ! Les amis en question ont besoin de lai, aujourd'hui, et ils en auront encore besoin demain. Tayeur est dans une voie déplorable. Des parents désintéressés, des amis dévoués, ont bien essayé de l'avertir. Ils ont voulu lui montrer le gouffre béant ouvert sous ses pas. Peine inutile. Le vieillard a méprisé les avis, et Magarlhy a cherché, par tous les moyens, à se venger de ces donneurs de conseils. Semblable aux voyageurs qui se trouvent pris dans les sables mouvants, le vieux millionnaire s'enfonce tous les jours de plus en plus, dans le tourbillon funeste où il s'est engagé. Sa perte est imminente, car la vérité comme la calomnie de Basile, se dresse tous les jours plus menaçante. Semblable à ces terribles incendies des savanes de l'Amérique, ce n'est d'abord qu'une touffe qui brûle, puis deux, puis trois, puis, tout d'un coup le feu s'étend sur toute la plaine, le vent le chasse
devant lui^ rincendie accourt, comme une armée rangée en bataille, augmente à chaque instant et finit par vous entourer de toutes parts.
Tayeur ne sait plus où donner de la tête, — il craint que sa femme n*ouvre enfin les yeux, l'attitude que le monde a prise doit infailliblement amener la découverte de la hideuse réalité. Il sent qu'il faut prendre un parti et faire la part du feu. Il propose donc à Magarthy de lui trouver un vieux noble ruiné, qui reconnaîtra les enfants, répousera, et disparaîtra le lendemain pour un voyage de longue durée, moyennant une pension viagère du vieux financier. Ce mariage mettra enfin sa réputation à Tabri de toute médisance et donnera à Magarthy, ce dont le monde se contente quelquefois, un masque convenable, un déguisement de convention, un nom réel, en tous cas.
Tayeur trouvera-t-il ce qu'il cherche? Parviendra-t-il à sortir du guêpier où il a donné tête baissée? Nous l'ignorons, et laissons à la Providence le soin de décider.