‹ Les mariages de la créoleChapitre 50 sur 71 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Moo colonel, tu D*as pas Pair content!

(SCfilBE.)

Le colonel Raymond est aujourd'hui un homme de cinquante-sept ans , grand , robuste et portant haut la tête , vrai type de soldat , il jure , sacre et tempête, tant qu'il se trouve en compagnie d'officiers. Il vide sa chope d'un trait, fume une pipe d'écume, montée en vermeil, qu'il a gagnée à une poule militaire, et il s'est battu comme un lion à toutes les affaires auxquelles il a assisté. Sa poitrine est constellée de décorations et de médailles. Il est fort comme un Turc , — si toutefois il soit vrai que les Turcs soient des hercules privilégiés ! — Il est adroit à tous les exercices du corps : —

à répée, ses dégagements passeraient dans l*al* liance d'une jolie femme et il abat les hannetons à tous coups avec ses pistolets d*arçon. — Sa voix est rude et quand il crie marche! sur le Champ de Mars, il y a toujours un ou deux carreaux de brisés à rÉcole militaire. Il est veuf, et il a mis sa fille unique, une charmante blonde de douze ans, dans une bonne pension de province, à Besançon, je crois. Il vit en véritable ofBcier. Le service et le café, il n'a pas d'autre occupation. Quoique âgé de cinquante-sept ans, il ne se pique pas de sagesse, et comme sa fortune lui permet d'être généreux, il se pose encore de temps en temps en Céladon. Un cachemire à la petite Z. des Délassements , une broche à la grosse X. du Cirque Impérial; une robe de mérinos à la petite marchande de violettes Y. et quelques soupers chez Bordier avec la gourmande Z. qui dévore si galamment les huit douzaines d'huitres d'Ostende; tous ces cadeaux prouvent le faible du colonel pour les brebis égarées qui ont laissé leur laine candide à tous ses buissons... d'écrevisses... de Paris. — Cependant, au milieu de sa vie si bien remplie, il a quelquefois des moments de rêverie passagère... Ainsi, au milieu d'une manœuvre, — entre deux carambolages ou même, dans un doux têle-à-tête, — on l'a surpris plongé tout à coup dans une complète distrac-

UN£ VËNGifANGE NOUVELLE. 215

(ioo, les yeux fixes et comme absorbé par un souvenir fâcheux; mais cçla ne durait que fort peu de temps... Il secouait bien vite la télé, passait la main dans sa longue barbiche , et suivant la circonstance, s'écriait : < Balh! au diable : c'est fait! c'est fait! Par quatre batteries attelées, en avant! — Passez-moi le blanc, capitaine. — Tu es la plus jolie fille que je connaisse ! »

Ses amis, et ils sont nombreux, car, à part sa brusquerie, c'est le plus gai compagnon de la terre, ses amis, disons-nous , sont habitués à ses petites absences et n'y attachent aucune importance : seulement ils Tont surnommé te colonel c'est fait! c'est fait! mot qui sert toujours de conclusion à la petite cri^e que nous avons signalée.

Mais nous qui cherchons partout des sujets d'éludé, nous avons attribué ce « c'est fait! c'est fait! » à quelque action passée du colonel Raymond , et nous avons eu la curiosité de remonter en arrière et de nous renseigner à ce sujet. Gomment avons-nous su ce que nous allons raconter? c'est là notre secret... qu'il suffise de savoir que nous n'inventons rien et que, hormis les noms, bien entendu ! — tout est de la plus scrupuleuse vérité.

Eu 18... M. Raymond n'était que capitaine d'artillerie et beaucoup moins viveur qu'aujour-

d'hui. Il travaillait alors à un traité sur je ne sais plus quel canon de son invention , un canon merveilleux, parait-il, et qui devait tuer dix fois plus vite et dix fois plus que tout autre, une quantité donnée, de gens dressés à cet efifet. Il allait peu au café, ne courait pas la prétentaine et songeait à se marier. Quoi de plus naturel ! Il avait quarante-deux ans, dix milles livres de rente, cinq campagnes, trois honorables cicatrices, était capitaine et s'occupait de Tamélioration du genre humain par la voix harmonieuse des pièces de vingt-quatre. C'était le moment où jamais de prendre femme» Il rêvait un joli petit intérieur... Il se voyait, l'hiver, au coin de son feu où bouillottait Teau d'un grog éternel , travaillant à sa petite machine , tandis qu'une jeune et charmante femme à lui, à lui tout seul ! coupait , de sa blérnche n^ain , les zestes de citron et lui bourrait sa pipe d'écume montée en vermeil ! — Tout cela dans un petit salon bleu, — qui est-ce qui n'a pas rêvé un petit salon bleu? — en robe de chambre, en calotte grecque et les pieds dans une chancelière en peau d'ours ! — Le capitaine n'en resta pas au projet ; il résolut d'arriver le plus tôt possible à l'exécution... Il aimait à ce que les choses, une fois décidées, marchassent promptement et sûrement, son canon le prouve du reste! Un^ seule chose le retarda de quelquesjours.il ne

savait pas avec qui se marier. Il allait quelquefois dans le monde ; mais , jusque-là , il a*avait remarqué aucune femme. Le capitaine Raymond se promit de faire attention au beau sexe , — il disait le beau sexe! — la première fois qu'il irait au bai du préfet de Besançon ; et, comme c'était un loyal militaire y il se tint parole. Il arriva chez le préfet à dix heures, en sortit à minuit, et décida, à son petit coucher, qu'il était amoureux fou de mademoiselle Virginie Poulet, fille unique de M. Augustin Poulet, notaire, veuf, et qui donnait200,000 francs de dot à sa fille. Le lendemain le capitaine Canon, — pardon! — pardon! le capitaine Raymond, en grande tenue , pénétrait dans Tétude de M. Poulet et lui demandait la main de mademoiselle Virginie, qui ne se doutait pas de son bonheur. Le notaire a]^nt attentivement lu les divers papiers dont s'était muniie capitaine,'et ayant constaté que les dix mille livres de rente annoncées étaient bien réelles, serra cordialement la main du brave militaire, en le nommant son gendre. Au dîner, le notaire apprit à sa fille qu'elle allait se marier; Virginie voulut répliquer; son père la pria gracieusement de se taire. — Aussi promptement que le capitaine avait décidé qu'il adorait Virginie, aussi promptement le notaire décida-t-il que sa fille adorait le capitaine.

218 UNE VENGEANCE NOUVEIil^-

Mademoiselle Virginie Poulet avait viogt aqs à peine. Elle n'était pas ce qu'on appelle une beauté; mais elle plaisait tout d'abord par sa douceur et 39 placidité. De taille moyenne, mais fine et ronde, elle avait, sans excès toutefois, une opulence de forme qui devait la rendre désirable à une certaine classe d'hommes. De beaux yeux, d'un bleu douteux, mais qui étaient fort séduisants et dont elle savait habilement se servir; une bouche adorable, des dents magnifiques, un nez quelque peu retroussé et un menton à fossette formaient un ensemble piquant et sa coiffure à la Sévigné lui allait à ravir : de^ boucles blondes se jouaient sur son visage blanc et rose, laissant par instant à découvert de petites oreilles pleines de finesse et de transparence. Les pieds et les mains étaient ordinaires. Quant à son caractère, il n'était ni bon , ni mauvais. Elle avait perdu sa mère fort jeune et avait été élevée jusqu'à dix-sept ans au couvent, où elle n'avait jamais mérité de reproches bien sérieux, tout en n'y remportant aucun succès éclatant. Depuis trois ans qu'elle était revenue chez son père, elle subissait le joug d'une vieille servante maîtresse, à qui M. Poulet, le notaire, laissait toute autorité dans la maison. Elle ne voyait son père qu'aux heures de repas et quand il la conduisait au bal ou en soirée. Le reste du temps , elle faisait ce qu'elle voulait... de la tapis-

série, dn crochet ou de la gymnastique sur son piano... D'autrefois, elle lisait des romans... Elle sortait quand elle voulait, toujours suivie d'un domestique, soit pour aller à la messe, soit pour faire des visites à ses bonnes amies; mais, pour tout ce qui regardait l'administration de la maison, elle, n'avait aucune voix au conseil. La vieille servante régnait despotiquement chez le notaire. Virginie avait le cœur tendre, selon l'expression usitée, elle avait déjà ébauché trois ou quatre petits romans avec les jeunes clercs de M. Poulet... mais elle possédait au suprême degré l'art de dissimuler son petit manège. Sa figure ne disait jamais rien des secrets de son cœur. — Privée des soins d'une mère, elle avait toujours renfermé ses impressions en elle-même et , il faut l'avouer , sa petite tête ne conseillait pas très bien son petit cœur. Je ne dis pas qu'elle fût capable de gros péchés mortels... mais elle était bien légère et elle avait certaines tendances à l'abandon qui devaient souvent exposer sa sagesse à de singuliers combats. Nous n'insisterons pas longtemps à ce propos. Virginie était une femme, comme il y en a beaucoup : son cœur n'était pas vaillant dans le danger, il ne savait pas ou ne voulait pas se défendre ; mais, s'il était souvent vaincu , il se consolait facilement de ses défaites et s'exposait bien vite à de nouveaux

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