‹ Les mariages de la créoleChapitre 51 sur 71 · UNE NOUVELLE VENGEANCE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE VENGEANCE

périls. Elle n'avait jamais réellement aimé : peutêtre un amour profond l*eàt-il guérie de celle faiblesse, peut-être y avait-il en elle un foyer tout prêt à s'enflammer ; mais était-ce bien le capitaine Raymond qui devait y porter Tétincelle sacrée.

Virginie, quoiqu'elle n'eût aucun goût pour son futur mari, n'opposa pas de résistance aux volontés de M. Poulet. Elle n'eût pas eu le courage de lutter contré qui que ce fût, à plus forte raison contre son père !

Un mois après la demande de Raymond, Virginie Poulet faisait son entrée dans le petit salon bleu du capitaine. Celui-ci était enchanté^de son mariage. Sa femme ne le contrariait en rien : elle lui coupait son zeste, lui bourrait sa pipe, la lui allumait même au besoin et lisait silencieusement quand son mari ruminait, écrivait, dessinait, corrigeait, grattait et suait à grosses gouttes sur son fameux canon modèle. — Le rêve du capitaine était réalisé! — Il avait dix mille livres de rente de plus et, sous la main, une jeune femme gentille et complaisante, sans volonté et toujours disposée à lui être agréable. Quelle heureuse vie c'était que celle-là pour un capitaine de quarantedeux ans, qui avait des goûts tranquilles! Quels plaisirs variés il trouvait, le soir, dans son petit salon bleu, passant tour à tour de sa pipe à son

grog, de son grog à sa femme et de sa femme à son canon : le capitaine Raymond s*estimail le plus heareux des hommes! Toute sa personne avait subi une transformation... Il semblait avoir grandi d*un pied, tant il se tenait droit... Il avait pour ses subordonnés, augmenté encore la collection de ses jurons. Les canonniers tremblaient en entendant, de loin, la voix du terrible capitaine, qui n'était terrible qu'en apparence, car il éiait juste et bon pour les soldats; mais sa justice et sa bonté affectaient des formes tellement rudes, qu'on le craignait comme le feu. Dans les commencements, Virginie s'effraya un peu des blasphèmes du capitaine; mais elle était femme et elle vit bientôt que d^rière le soldat brutal et grossier, il y avait un homme qui devenait tous les jours plus amoureux d'elle et, au bout de deux mois, si elle Pavait voulu, Virginie aurait pu mener par le nez l'inventeur du canon à jet continu! Mais Virginie était trop paresseuse pour se donner la peine d'exprimer une volonté : elle aimait bien mieux se laisser conduire que de conduire les autres. Elle avait beaucoup de la chatte, moins les griffes. C'était une de ces natures molles et nonchalantes, qui ne sont pas méchantes, mais qui ne sont pas bonnes non plus... Elle n'aimait pas son mari; mais elle le subissait sans trop d'ennui... Il la dorlotait, la

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câlinait et elle se laissait faire avec plaisir, comme la chatte fait son ronron^ en fermant les yeux, sans regarder seulement qui la caresse. — Elle n'embrassait pas souvent le capitaine; mais elle se laissait embrasser tant qu'il le voulait. M. Raymond , lui, Tadorait! Ce qui n'avait été pour lui qu'une affaire agréable et commode dans le commencement devint peu à peu une véritable passion. Jusque-là, il n'avait connu que les amours de garnison, amours passagères s'il en est, où le cœur n'entre pour rien, ni d'un côté, ni de l'autre; amours qu'on oublie au bout de huit jours et qu'on traite par dessous la jambe. Dans la vie des camps, il n'avait jamais pensé qu*à son métier, qu'à son devoir. Officier modèle, guerrier inti;^pide, toujours occupé de stratégie, d'armes et de calculs abstraits, le capitaine Raymond était arrivé à quarante-deux ans, sans se douter que, vis-à-vis d'un amour vrai, il faut baisser pavillon. Son cœur, de bronze jusque-là, se fondit tout à coup. II était touché, bien touché, lui, le guerrier, lui l'inventeur du canon-revolver, touché par une enfant de vingt ans et percé de part en part. Mais à mesure que son amour grandissait, à mesure que la passion l'envahissait , à mesure aussi le capitaine jurait-il, tempétait-il et était-il ravi! Virginie était toujours présente à sa pensée.

Il ûe savait pas rentrer dinar» sans lui apporter un bouquet ou des bonbons » ou autre chose qui prouvât à la jeune femme qu'il avait pensé à elle.

— Tonnerre... une marchande de fleurs idiote, une... une... qui m'a fourré ce bouquet dans les mains ! Vieille sorcière ! Puisque je Tai ,

mille mortiers! Il faut qu'il me serve Le

veux-lu, Virginie? Ah! fichtre de...! tu le porteras à table, ma chérie, ma petite ravigotle... Ah! bigre! j*ai une faim à fendre Tarche !

Les choses eu étaient là, quand le capitaine reçut une lettre encadrée de noir... Il la lut tout pensif. Quand il releva la tète, Virginie vit une larme dans ses yeux.

> — Qu'y a-t-il? Tu pleures, toi, mille bombes! dit Virginie qui s'amusait à cueillir, de temps en temps, une fleur modeste dans le jardin des jurons du capitaine.

— Un vieux brave! II a été un père pour moi! Fichtre! Enfin il est mort à cheval, mille squelettes de Bédouins ! Son fils m'écrit... Il est triste... il me demande à passer un semestre avec nous... Il est de mon âge, sambleu! Je l'aime comme un frère! Je vais lui écrire que nous l'attendons, mille millions de bombardes! Nous ferons notre piquet le soir Tu le

Ué vm VENGEÂNGE NOUVELLE.

recevras bien... c'est on frère! Sacré nom!.,. Un vrai celui-là!

Et pnisqne je retronye un ami si fidèle. Ha fortune va prendre une face nouTelle.

Tout fut mis en Pair pour recevoir dignement le frère d*armes du capitaine! On meubla, on tapissa une chambre au second étage» qui lui fut destinée pour tout le temps de son séjour... Et, pendant que le capitaine Raymond versait des torrents de blasphèmes sur ses obscurs décorateurs, monsieur le lieutenant en premier, Edouard Launoy, traversait la Méditerrannée et prenait le chemin de fer à Marseille !

Quel était ce lieutenant en premier qui avait nom Edouard Launoy?

Nous vous le dirons en quelques lignes.

Le lieutenant Launoy n'avaît pas quarante-deux ans, comme Tannoncait Raymond dans un petit accès de vanité pardonnable à un capitaine amoa« reux fou de sa femme. Edouard n'avait que trentesept ans. Cette différence de cinq années en faisait un tout autre homme que le mari de Virginie.

Cest surtout, passé la trentaine, que Ton s'aperçoit que quatre ou. cinq ans de plus ou de moins comptent dans la balance. Un jeune homme de vingt ans est du même âge, aujourd'hui, qu'un autre de vingt-quatre.. « mais un homme de trentesix ans n'est plus le même qu'un homme de quarante. — Pourquoi? Je n'en sais rien! mais, cela est. — Il est vrai que, plus on avance dans la vie, moins cette différence est sensible : une fois la soixantaine sonnée , le vieillard de soixante-deux ans n'est pas plus jeune que celui de soixante-cinq. Les jeunes gens aiment le plaisir, les vieillards aiment le repos et ce ne sont pas cinq ans de plus ou de moins, tant qu'ils sont dans l'une ou Tautre de ces périodes, qui les empêchent de se livrer aux goûts particuliers à chacune d'elles. Mais à ce pont de la vie qui s'appelle la maturité et sur lequel on paie des deux côtés : en illusions, pour entrer, en résignation pour sortir, — à ce pont si dangereux à franchir, chacun se dispute ardemment la voie... C'est le pont d'Ârcole de Texis* tence ! Or nos deux oiBciers y étaient entrés d'une manière différente... Le capitaine Raymond, qui n'avait jamais eu d'illusions, était passé saiis payer; mais Edouard avait laissé au guichet fatal un premier et unique amour. Il avait aimé, passionnément aimé, une femme qui s'était ri de

son amour. •. Il avait possédé cette femme et elle Tavait quitté sans pitié, pour se prostituer à un ténor eu renom. Alors il avait scellé son cœur et s'était dît : « Je n'aimerai plus! »

Il ne faut pas dire jamais » comme chante la chanson, et ceux qui prétendent qu'on n'aime réellement qu'une fois dans la vie, m*ont toujours fait Teffet de superbes égoïstes. — J'ai interprété cette phrase ainsi : — si c'est une femme qui parle, — on n'aime jamais quune fois veut dire simplement ceci : « J'ai inspiré une profonde passion à X... l\ s'étourdit... Je l'ai trompé... bafoué... Moi, je ne l'aimais pas ! Mais Lui il est frappé au cœur... Je suis son premier et son dernier amour, on n'aime jamais qu'une fois !» — Si c'est un homme, au contraire, cette formule peut s'expliquer de celte manière : « Je suis son premier amant, moi, qui ai eu plus de maîtresses qu'Alexandre Dumas n'a de décorations! Elle m'a planté-Ià! mais elle s'étourdit... Elle ne pourra jamais m'oubher, on n'aime jamais qu'une fois! »

Cet axiome m^a toujours fait sourire dans la bouche de la plupart de ceux qui l'emploient : On n'aime jamais quune fois ! Au paradis , il y avait Adam , qui était beau comme l'antù que ! — Eve , qui était assez gracieuse , au

dire de ceux qui Tout vue... Eh bien , — elle s*est fait cueillir des pommes par un affreux serpent... On n'aime jamais qu'une fois! — Si c'avait été une vipère, ce serait lui qui aurait commencé! — On n'aime jamais qu'une fois!

Donc, le lieutenant Launoy avait dit : « Je n'aimerai plus! » Il avait dit cela, d'une petite voix flùtée, en dégustant un verre de malaga, chez le chef d'un bureau arabe...

Mais je m'aperçois que je ne vous ai pas encore tracé le portrait d'Edouard, le lieutenant en premier d'artillerie montée qui ne doit plus aimer jamais, jamais !

Vous savez son âge, trente-sept ans... Mais trente-sept ans blonds et bleus. Voilà pour les yeux et les cheveux... Une taille bien prise, quoique annonçant une légère tendance à l'obésité pour plus tard!... de jolies dents^ moustaches en crocs et impériale menue^ mais fine comme de la soie cardée... Épaules large, bras nerveux^ mains fines et petits pieds, voilà l'homme physique.

Au moral, il jouait de la flûte, cultivait les muses et était aussi bon soldat que le capitaine, mais d'une autre façon... Il était mielleux, ne jurait jamais et aVait quelque chose de féminin dans sa manière de juger les choses. Du reste, brave et d'une loyauté indiscutable^ il n'avait jamais

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eu d^ennemis... Il n'empêchait personne de jurer, buvait un peu moins que ses camarades et croyait à l*amour immuable et éternel. Personne ne le raillait. Les officiers, pour la plupart, aiment les amours faciles, mais ils respectent tout ce qui ressemble à une passion vraie... Ils comprennent tous le parfait amour^ seulement ils n*ont pas le temps de se livrer à cet exercice, Edouard Launoy avait pratiqué le parfait amour et on lui pardonnait bien des petites choses à cause de cela.

— Ce diable d'Edouard, disait un jour le gros major Giittmann, il m'inquiète... Il change à vue d'œil... Je n'ai jamais été amoureux et j'en remercie Satan... Ce gaillard-là n'aura jamais un ventre comme nous!

Et il allongea une tape fraternelle, coup de seconde, au capitaine trésorier.

La mort de son père avait achevé de rendre Edouard Launoy intéressant, et ce fut d'un air vraiment sentimental qu'il aborda son vieil ami le capitaine Raymond, en arrivant à Besançon.

— Pauvre Edouard, sacré nom... Ton père, vois-tu! ah! ton père! Cornes du diable! Bon soldat! oh! gueux de Bédouins... quand mon canon sera fini! Sacré mille boulets... nous rirons! Ici, Virginie... Embrassez-vous!... Plus fort! Hein, c'est à moi, ça... un trésor... mais

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