‹ Les mariages de la créoleChapitre 52 sur 71 · UNE VENGEANCE NOU^IJUB. S · texte numérisé non relu

UNE VENGEANCE NOU^IJUB. S

un trésor numéro un... Tu vas goûter le vin blanc, nom d*un tonnerre».. Virginie, si Victoire rate le salmis, je lui crève Tœil gauche avec sa dernière dent! Pauvre vieux!... et le cœur?... ah! je vois ta mine... toujours déconfit... pour une... suffit! Pas mauvais, le blanc, hein? Viens voir ta chambre.

Et il emmena son ami dans son nouveau logement. Virginie avait été surprise de Tarrivée du jeune et blond officier, qui paraissait avoir dix ans de moins que son mari... Elle Tavait dévisugé en un seul coup d*œil, coup d'œil de femme ennuyée, c'est tout dire... et elle Tavail trouvé charmant!... Et puis, son mari lui avait tant de fois parlé de ce pauvre ami, son frère d'armes, le fils du meilleur des hommes et qui avait été trompé par une drôiesse... une... une... une scélérate, enfin! à qui il avait donné sa vie tout entière, qu'elle avait soudain pris intérêt à ce pauvre blessé de Tamour, cœur doublement orphelin et qu'elle se promit de faire tout ce qu'elle pourrait pour lui rendre son séjour à Besançon agréable.

On était en ce moment en plein été... Le lieutenant en premier, le capitaine et Virginie ne se quittaient point. Le deuil de Launoy lui interdisait de trop longues stations au café des officiers, mais des promenades aux environs de la charmante ville de

Besancon... les visites aux antiquités architecturales dont regorge la Franche-Comté, les dîners improvisés dans les fermes , les déjeuners au jardin du capitaine» faisaient un dérivatif sufSsant aux douleurs d'Edouard. Souvent, le soir, le capitaine Raymond se sentait pris d*un fougueux désir de travail. ••

— Nom de..., s*écriait-il , je crois que je le tiens cette fois... Fichez-moi le camp tous les deux... allez courir les champs. Je veux donner un coup de lime à mon canon.

Il s'enfermait alors dans le salon bleu, écrivait, corrigeait, dessinait, gravait, grattait, et la femme et le lieutenant, bras dessus, bras dessous, allaient faire des couronnes debluets etdechrysantèmes... C'était bien, tant que le jour éclairait les champs; mais, peu à peu, la nuit tombait, chaude, embaumée, mystérieuse et , assis sur quelque talus , ou au pied de quelque taillis, les jeunes gens causaient... Or de quoi causer quand ou est jeune tous deux, seuls tous deux, que la nuit est tiède et que les derniers chants du rossignol viennent caresser votre oreille ! Virginie et Launoy causaient donc d'amour... ou plutôt, Launoy... car Virginie écoutait attentive le récit des péripéties diverses de cette passion qui avait tué le cœur d'Edouard. Jamais elle n'avait entendu pareille musique...

Elle avait bien lu des roroaDs^ nous Pavons dit; mais quelle différence du roman écrit au roman psirlé. Launoy avait Torgane suave et sympathique, et, quand il lui racontait sa première rencontre avec celle qu'il devait adorer plus tard , quand il lui disait comment il avait senti soudain tout son être remué par une commotion électrique, et comment une voix intérieure lui avait dit : «C'est celle-là, c'est celle que tu aimeras pour toujours ! » — alors, Virginie était troublée, émue, agitée! Jamais, ni les clercs de maître Augustin Poulet, ni le capitaine Raymond, ne lui avaient dit rien de semblable. Quand elle revenait de ces promenades à deux, elle était oppressée, elle avait envie de pleurer, son cœur lui faisait mal dans sa poitrine et elle rêvait, derrière un rideau, dans Tembrasure d'une croisée , de serrements de main furtifs, de billets roses glissés au bal, de fleur tombée par la fenêtre et de toutes ces petites choses, qui sont les confitures dont les amoureux du genre Launoy couvrent les premières tartines de l'amour. Pauvre lieutenant! sa tartine, à lui, était tombée du côté beurré! Il ne pouvait s'en consoler! — Si elle avait été aimée ainsi! elle? — Si, au lieu du capitaine canon , elle avait rencontré tout d'abord le lieutenant joueur de flûte, poétique et sentimental, qui paraissait avoir dix ans de moins queson mari^

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et qui était bien plus joli garçon que tous les elercs de Tétude de son père! si !... si !..

De son côté, Edmond Launoy^ sans se rendra compte de ses sentiments » éprouvait un grand charme à se trouver seul avec Virginie et c'était toujours avec plaisir qu^il entendait son ami les prier de lui ficher la paix, pendant la soirée. Ils s^eufuyaient tous les deux, comme deux écoliers en vacances, et les causeries reprenaient leur train... Ils ne se trouvaient à leur aise qu'ensemble. La société du capitaine les gênait. Il jurait, parlait machines de guerre, avancement, promotions... et cela les agaçait profondément. Us auraient voulu continuer leurs entretiens sur l'amour sans bornes et Tunion immortelle des cœurs. Mais le capitaine, — s'il aimait passionnément sa femme, — était complètement étranger à toutes les petites théories marivaudées de Launoy : il aimait sincèrement , mais à la façon du soldat , tandis qu'Edouard avait des tendances à la mythologie, à la bergerie, qui touchaient les cordes sensibles de Virginie.

Le capitaine Raymond ressentait pour Lanuoy Taffection la plus réelle et la plus dévouée; aussi lui ouvrait-il son âme en pleine liberté et, mari amoureux, commettait-il, à chaque instant, des indiscrétions, auxquelles ses jurons accoutumés

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donnaient plus de valeur encore! Ces indiscrétions ne laissaient pas qne de faire rêver le lieutenant en premier. Le capitaine, tout loyal qull fût, n'avait pas la pudeur de son bonheur. Il poussait quelquefois à Textréme ses confidences conjugales et Launoy lui disait souvent :

— Âh I capitaine, tu vas trop loin?

— Eh I fichtre ! Donne-moi donc la pai^t ! Tu es mon ami, nom d'un pétard ! Mon frère« mille couleuvrines! Il n'y a pas d'indiscrétions avec toi, mille chameaux! Tu es le vieux de la vieille des vieux, nom d'une batterie enclouée aux cosaques , Figure-toi donc...

Et, une fois parti, le capitaine ne s^arrétait plus.

Il résulta de tout cela, que la fin du semestre approchant, Edouard Launoy était amoureux fou de la femme de son ami et que celle-ci était toute prête à adorer le lieutenant! Mais, rien ne trahissait au dehors, cettfe double passion, éclose dans le mystère. Les deux jeunes gens ne s'étaient jamais dit un mot sur ce sujet périlleux ; mais leurs regards avaient parlé! Enfin! il était temps que Launoy partit.

Le capitaine Raymond devait être aveugle jusqu'au bout. Un jour, à déjeuner, on lui remit une lettre qui le fit bondir sur sa chaise. Il lança, n. so

à bout portant» cioq ou six jurons...! Et» sautant au cou de Launoy ébahi, il lui dit, en Tétranglant presque :

— J'ai réussi ! Nom d'un tonnerre» embrassemoi ! Embrasse Virginie... plus fort que ça ! Tiens» animal» brute! Tiens» mon vieux! Voici ton bre vet de capitaine... et dans mon régiment encore !... Hein!... Tu remplaces» au choix... entends-tu? Au choix! au choix!... le capitaine Croisé» de la quinzième... Ah! animal! nous ne nous quitterons plus... Ventre de moine! Barbe de capucins! Mais ris donc» vampire! — Ris donc, Virginie !... Cest le plus beau jour de ma vie depuis que je t'ai épousée, ma petite ravigote... Tu auras un cachemire blanc pour ma peine... Tonnerre!... Mille cartouches!... Sabre du diable!.... Mitraille de l'Etna , de THécla, du Vésuve et de lophicléide! Si tu n'as pas la rosette dans un mois» mille pintes de vitriol» je ne m'appelle plus Raymond!

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La prit trop jenne, bientôt s*en repentit. (Le Sire de FramboisyJ)

— Non y nous n^avions jamais aimé jusqu'à présent !

Gaïn, qn'as-tn fait de ton frère?

Trois ans se son^ passés !

Rien n*est changé dans la maison de Raymond; il est commandant, voilà tout! — Toujours jurant, travaillant au fameux canon incomparable, le commandant Raymond se regarde comme le plus heureux des mortels. Sa femme vient de ]ui donner une jolie petite fille ; son ami et son commensal Edouard Launoy a été le parrain de Tenfant, et Virginie, parfaitement remise, est plus aimable pour lui que jamais. Une bonne grosse nourrice du Jura

m um veNGBAiicfi nouvelub.

est venu demeurer à la maison. .. Le soir d^hiver, où nous revoyons nos personnages, les trouve tous les trois dans le petit salon bleu.

Le grog bout» les pipes fument. Raymond et Launoy jouent dix sous en cent cinquante, et Virginie surveille les pipes et les verres, tout en lisant un livre nouveau.

Voilà Fexistence publique.

Mais il se passe des scènes navrantes dans la coulisse. — Launoy est, depuis longtemps, Tamant de Virginie. Cet homme, jusque-là loyal, honnête et pur, a commis ce crime hideux de déshonorer la maison de son meilleur ami !... Il se repent, il méprise Virginie; il se fait horreur à lui-même! Mais cette femme lui a dit un jour : « Si tu me quittes jamais, je dis tout à Raymond et je me tue avec ta fille! » Et il a peur... non pas d'un duel, non pas de la mort ! Il a peur du désespoir de son ami ; il ne veut pas que cette petite fille, que Virginie dit être de lui, soit la victime d'une révélation. Il con* naît sa maîtresse : il la sait capable de tout dans sa folie, et il continue à jouer un rôle honteux, entre ce mari confiant et cette femme affolée. Car Virginie Taime : oui, cette petite créature si facile, si légère... elie aime! Elle aime de toutes les forces de son âme... Elle aime avec passion, avec délire le capitaine Edouard Launoy, et rien ne lui coûtera

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pour le conserver. En vain lui répète-t-il qu'ils sont infâmes tous deux ; que ce qui n*a été qu'un égarement passager devient un crime en se prcdongeant... Elle ne veut rien entendre. — Elle est femme et elle aime ! Que lui importent les susceptibilités de son amant!... Elle ne voudrait pas qu'il eût une maîtresse, et elle le tuerait sur la preuve d'une trahison. Cependant, elle trouve tout naturel d'appartenir, à la fois, à ces deux hommes, qui sont constamment ensemble! — Elle ne comprend pas queLaunoy ne lui soit pas reconnaissant de ce qu'elle 'foit : elle hait son mari... oui, elle le hait, depuis qu'elle aime Edouard, et, chaque fois qu'elle se montre attentive, empressée pour lui, elle s'ima* gine faire un immense sacrifice à son amant, et elle s'étonne qu'il ne la remercie pas à genoux des bontés qu'elle a pour son mari!... Le cœur des femmes est insondable. Une fois qu'il est envahi par l'amour, il ne reconnaît plus de lois morales ! La femme qui aime ne raisonne plus qu'au point de vue de son amour : c'est tout pour elle, le reste n'est rien... Cette existence de mystère, ces craintes continuelles de surprise , tout ce qui désole et humilie Launoy, lui est presque indifférent. C'est elle qui trouve tous les moyens, qui invente toutes les ruses, qui prévoit tous les dangers, et qui écarte tous les obstacles. S'il

est parfois gêné en présence du commandant» Virginie, elle, est toujours calme et souriante.

Quant à Edouard, il change à vue d'œil... Le remords le ronge, et, parfois, il reste la nuit entière dans sa chambre, la tête dans ses mains, les yeux fixes, et il pense :

— Ainsi, voilà où j'en suis venu, à quarante ans ! à voler la femme de mon frère d'armes, de celui que mon père me donna pour compagnon dès ma jeunesse... Cet homme qui m'aime, qui se jetterait dans le feu pour moi... cet homme, à qui je dois mon avancement, ma croix d'ofScier... Officier sans honneur, faux ami... Judas et Caïn à la fois! Voilà ce que je suis, moi , Edouard Launoy, trois fois porté à Tordre du jour de l'armée! Dérision! Tout le monde me croit honnête... Tout le monde m'honore , et cependant , bien des gens qu'on dégrade sur la place publique, l'ont moins mérité que moi ! C'est affreux ! Je suis maudit!

— Non, tu n'es pas maudit! Je t'aime !

C'est Virginie qui a trouvé le moyen de venir passer une partie de la nuit auprès de son amant. Quelques gouttes d'opium lui ont procuré quelques heures de liberté.

— De l'opium! s'écrie Edouard... mais à quelle dose?

— Oh ! très peu. N'aie pas peur, méchant ! Tu Faimes donc mieux que moi, cet homme... Il n'en mourra pas ; non ! ajoute-t-elle en serrant les poings, non! il n'en mourra malheureusement pas!

Edouard est interdit devant cette rage concentréç... il a peur de Virginie... mais elle est déjà à ses genoux, belle d'amour effréné, et ses yeux fixés sur les siens ont bientôt reconquis leur funeste empire.

Amour, beanté, le temps moissomie!

Après le sonrire, les plenrs...

On aime an jour, le glas résonne :

Adieu, Tamonr, adien, les fleors.

— Fichez-moi le camp tous les deux ! s'écriait le commandant, un soir du mois de juillet. Je vais agrandir la bouche de Tranche-Montagne !

Le canon avait été baptisé d'avance de ce nom harmonieux.

Les deux complices sortirent et se retirèrent précipitamment vers la route... puis, tournant la maison, ils y entrèrent par le jardin et s'enfermèrent dans un petit kiosque, où des rideaux épais ne

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permettaient pas aux regards indiscrets Âe pénétrer.

— Enfin, nous pouvons causer librement, mon bien-aimé! dit Virginie, en jetant son chàle et son chapeau sur une table.

— Mais, es-tu sûre?

— Tu es fou ! Jamais il ne se dérange quand il travaille à son canon... As-tu réfléchi à ma lettre?

— Oui... mais songes-y... Fuir tous les deux, emmener Tenfant... Quel scandale! Ce pauvre Raymond est capable d'en mourir.

— Ne t'occupe pas de lui.

— Silence! on marche dans rallée...

— Tu te trompes... Regaftde plutôt...

Elle souleva le rideau; il n'y avait personne dans rallée.

— J'ai toujours peur... Âh! quelle vie misérable!

— Je te comprends... Oui, notre existence est afireuse, et c*est pour cela qu'il faut y mettre on terme... Écoute-moi bien... J'ai cent mille francs à moi, dans ma poche.

Gomment ! c'est impossible !

— Je les ai , voilà le fait... J'avais deux cent mille francs de dot. Je n'en prends que la moitié... c'est généreux... Tu as cinq mille livres de rentes... nous serons riches.. • Nous partirons, cette nuit,

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si tu veux, et quand il se réveillera, et il se réveillera tard, je t'en réponds... nous serons à Lyon. Nous prendrons une chaise de poste, et nous serons dans deux jours à Turin... Tu enverras ta démission ce soir même... L^enfant couche à côté de la nourrice ; nous remporterons sous ton manteau.

— Mais, Virginie... c*est une folie... Je ne puis...

— Ne me dis pas que tu refuses... Edouard, je t'aime! je ne puis vivre ainsi... Je suis ta femme à toi, à toi seul! Ton enfant t'appelle... Veux-tu donc le laisser élever par un autre... Nous serons heureux tous les deux... bien heureux... Je t'aimerai tant !

Larmes , baisers , sanglots, tout fut mis en œuvre. . . Launoy fléchissait... Mais Virginie se jetant, éperdue, au devant de lui, s'écria :

— Tu consens, tu consens! Ah! qu'un baiser scelle cette promesse.

Un baiser retentit dans le kiosque; mais, en même temps, la porte vola en éclats, et le commandant Raymond parut sur le seuil... Il était pâle comme la mort... Sa voix était ferme cependantet, pour la première fois de sa vie, presque douce.

— Ah ! vous partez ce soir, dit-il eu se croisant les bras.

Votre vie oo la mienne!

L^entrée du commandant avait foudroyé les deux amants. Incapables d'un mouvement» ils restaient enlacés^ quand Raymond s'approchant, les sépara doucement et continua ainsi :

— Et ma fille n'est pas à moi ! C'est à dire que, là-dessus, Dieu seul sait la vérité! Ah! vous avez fait de belles affaires... Mon amour et mon amitié se sont tournés à la fois contre moi, et, comme une fichue bête... je n'ai rien vu! Ëh bien, comment ça va-t-il s'arranger? Ça n'est pas réparable, et, entre deux ofiSciers, un duel est inévitable... C'est làdessus que vous comptiez, peut-être... Je ne parle pas de toi, Edouard... je parle d'elle! Elle se dit : < Si Edouard tue Raymond, si Raymond tue Edouard, il en restera toujours un, et celui-lâ j'en fais mon affaire... Si le survivant est Edouard, la tâche est facile... Si c'est Raymond, il y aura un cheveu... Mais il a vingt-deux ans de plus que moi, et je ne suis pas béte ! » Voilà ce qu'elle pense ! — Toi, qui vaux mieux qu'elle, tu ne saurais, malgré ce que tu as fait, aimer la femme qui t'aurait

poussé à tuer ton meilleur ami... Moi, je ne Taime plus parce qu'elle est cause que deux frères vont s'égorger pour une... Vrai, ça me contrarie... J'étais plus à mon aise le jour où j'ai reçu mon premier coup de sabre, en te préservant avec mon corps! Tu vois... je n'ai pas de colère... Je souffre pour toi et pour moi... Quant à elle, elle ne compte plus ! Mais comment arranger ça !.. . Parle Edouard, l'aimes-tu assez pour te battre avec ton frère... Paimes-tn assez pour ne pas comprendre aujourd'hui dans quelle impasse elle nous a fourrés tous les deux?... Voyons, parle ! nous n'avons pas peur l'un de l'autre... Causons, mon ami... assieds-toi, Virginie... n'aie aucune crainte... Je jurais quelquefois, c'est vrai ; mais je ne t'ai jamais ni frappée ni insultée... Assieds-toi, entre ton mari et ton amant... c'est ta place... Parle, Edouard, aidemoi à sortir de là, mon vieux.

Et le commandant, après avoir installé Virginie, à moitié morte de peur, sur l'ottomane, montra un siège à Edouard et s'assit lui-même sur un fauteuil. Pendant quelques secondes, tous trois gardèrent le silence; Virginie avait laissé tomber sa tête dans ses mains.

— Commandant, dit le capitaine Edouard, prenez ma vie.

— Non, je ne tuerai pas le fils de celui... Ah!

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cristl! il a eu de la chance de mourir en pleiae bataille. Nous ne mourrons peut-être pas ainsi... Il n'aurait pas fait ça, ton père!...

— Commandant, je suis à vos ordres...

— C'est tout ce que tu trouves... Ça n'est pas' riche d'invention... mais je t'aimais comme mon frère, comme mon enfant, malheureux 1 Et tu as déshonoré ton nom... pas le mien! Comprends donc que, si on savait ça... les vieux, les vrais... ils ne te toucheraient plus ta main. Mais, moi! Ils me tendraient les bras... ils me diraient : « Tu as eu affaire à un faux, à un misérable... Nous te plaignons! Prends tes invalides, mon commandant, et viens dîner à la messe commune... Tu as voulu tàter du mariage... Tu en avais le droit... Un serpent s'est glissé sous ton toit... Reviens aux vieilles culottes de peau et buvons à la santé des honnêtes gens ! » — Voilà ce qui me désole : j'ai le beau rôle, moi... et ta mauvaise mine me le dit bien... Tiens, Virginie va se trouver mal... mène-la à la maison... Moi, je vais faire un tour... Je trouverai quelque chose... Il faut que nous sortions convenablement de cette position ! C'est curieux, mon ami... j'ai adoré cette femme-là... Eh bien, elle me répugne tant aujourd'hui, que je ne sens plus rien pour elle! — Je ne blague pas... rien ! — Toi, c'est autre chose... mais nous sommes

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des hommes!.. Emmène-la, et jusqu'à demaîo ou jusqu'à cette uuit, n'en parlons plus... Je vais réfléchir... C'est embêtant, tout ça I

Ce pauvre commandant, ce commandant-Tempête, ce jureur émérite, avait parlé tranquillement, ne lâchant un mot qu'après l'avoir trituré à sa guise... Il semblait plus étonné que furieux 1 — La lividité de sa face prouvait bien que son cœur était inondé du sang de la jalousie; mais il devait y avoir en lui un autre sentiment encore qui combattait celui-là et lui permettait de conserver son sang-froid!..

La seule chose qui effrayât le plus Virginie et Edouard, c'est qu'il ne proféra pas un seul de ses jurons ordinaires, dans cette espèce de réquisitoire improvisé. Cependant, une fois qu'il eut quitté le kiosque, Virginie, s'élançanl vers Edouard, lui prit les deux mains avec passion, eu s'écriant :

— Parlons tout de suite... il va sortir... il fa dit... Partons, sans l'enfant.

Sans l'enfant !

Ce dernier mot fit tressaillir Edouard : celte femme n'avait que de la passion... elle n'avait pas de cœur.

— Jamais! dit-il. Nous appartenons à Raymond... Nous ne sommes plus maîtres de nousmêmes !

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