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I. Ils appellent ainsi la barre du gouvernail

ment à d'autres soupçons dont la nature, pour le moment, m'échappe. « Faites bien attention, me recommande le pilote, lorsque vous poussez la béquille en dehors ! vous pourriez tomber à l'eau ! » En effet ! la barre, poussée à fond, déborde beaucoup les flancs du bateau et le plancher convexe se dérobe fort insidieusement sous le pied.

Mes compagnons ressemblent étroitement au paysan — qu'ils dédaignent — par le langage, la prudence, la défiance, les finasseries et l'esprit de ruse. Ils ignorent complètement l'argot des villes ; comme les gens deschamps . ils disent moue, toué, de Yiau, un siau, un batiau, une chieiivre (chèvre), une treue (truie), un écbardon, ben, rin,f irons, y-^-avtons, sept-i- hommes, cinq-^-enJants.

Ils chaparderaient sans scrupule : ils parlent entre eux, à mots couverts, de camarades qui font le commerce d'allumettes de contrebande. L'un d'eux ajoute, entre ses dents : « Si je pouvais mettre la main sur un lapin ou une volaille pour notre déjeuner !... »

Seul. le conducteur lit quotidiennement un

journal, le Petit Parisien. Le charretier, en conduisant ses ânes, tire quelquefois de s^ poche une feuille de chansons populaires dont il relit avec délices les plus malpropres. Tous les trois sont complètement ignorants de ce qui dépasse les limites singulièrement étroites de leur métier : ils restent étrangers, même le lecteur habituel du Petit Parisien, aux affaires générales du pays, à ses intérêts et aux agitations de la politique. Ils n'en sont pas moins réputés capables d'intervenir utilement dans la direction de l'État. Notre gouvernement « démocratique >> repose sur cette fiction. Mais s'il est, en apparence et verbalement, le Gouvernement de tous, il se réduit. en réalité, au Gouvernement de quelquesuns.

Mes compagnons, qui n'ont aucune action personnelle et réfléchie sur les affaires de l'État, subissent les conséquences de l'activité de ceux qui dirigent l'État. Cette activité n'étant calculée, méthodique et continue qu'en matière spirituelle, c'est la conscience de mes compagnons qu'elle remanie, pétrit et informe. Au cours de ce voyage, le pilote.

qui est le plus âgé, se montrera indifférent au conflit clérical, le conducteur anticlérical modéré et le jeune charretier violemmentanticlérical. Je marchais sur le chemin de halage et le charretier me contait quil lui fallait faire des économies pour aider son frère, en ce moment sans place, et qu'ensuite il achèterait deux cochons pour sa mère à qui il avait déjà donné deux chevreaux, quand, entendant dans le matin très clair vibrer doucement au loin les cloches d une église, il s'écrie : « Un cochon de pendu à la cloche ! un moine ! Tous les moines vont y passer l'un après l'autre ! » L'idée de « moines >> lui traverse l'esprit parce que nous approchons de l'abbaye cistercienne de Sept-Fonds, et, l'idée de «moines » éveillant celle de « curé », il reprend : « Une fois, en voyage, j' vois, à minuit, passer sur la route, à bicyclette, un curé. Ah ! j'crie : qu'est-ce qui f... à c't'heurelà ici, c' vieux bouc !... >> Nous atteignons une écluse près d'un petit village : <s Dans ce patelin-là, continue-t-il, il n'y a pas plus de vingtcinq habitants, mais il y a vingt-sept voleurs; le curé compte pour trois ! » Nous nous

hâtons au cabaret. La cloche de l'église se met à sonner : s< Allons, bon ! s'écrie-t-il, encore un curé de pendu ! — Non, fait le piloie, qui est accouru boire, c'est son sacristain ! ^> D'autres mariniers sont attablés autour de quelques litres ; l'un d'eux, tout jeune, raconte en riant à ses camarades : <•<. ... Quand on lui demandait : le Père est-il Dieu ? Il répondait : oui. Et quand on lui demandait : le Fils est-il Dieu ? il répondait : Quand le Père sera mort !... » Ce sont les jeunes qui parodient le catéchisme ou injurient les curés. Ferdinand Buisson avait raison de dire, au cours d'une conférence qu'il donnait aux ouvriers de Lyon, lorsque j'y travaillais : « ...Ah! l'école laïque! Elle a fait petit à petit son chemin ! Elle porte ses fruits maintenant !.,. »

Le conducteur échange quelques propos amicaux avec le cabaretier, avec l'éclusier. Tous se connaissent, comme souvent aussi mes compagnons de voyage connaissent et interpellent, au croisement d'un bateau, ceux qui le montent.

L'écluse franchie et le rite des libations

accompli, nous amarrons le bateau et nous nous asseyons à table . La femme ne mange pas avec nous, rhais après nous, et elle nous sert. Nous y tenons à peine, dans ce très petit espace laissé libre entre la levée ' et la cabine. Un charbon roule du foyer sur le plancher. La patronne le ramasse : « Ce feulà, ça peut s'éteindre, mais le feu qui est mis par la foudre, ça ne peut pas être éteint. » Son mari est habituellement taciturne. Mais à peine deux verres de vin sont-ils ajoutés à ceux du cabaret que sa langue se délie : «Dans la famille Deiblerv>(dontil venait sans doute de voir le nom sur son journal) « on est bourreau de père en fils, et, s'il n'y a pas de fils, c'est le gendre qui succède. Le fils ouïe gendre ne peut pas refuser cette charge. Il y est forcé. v> Il dit cela d'un ton fermement approbateur, appliquant évidemment aux Deibler, dont il venait de lire que le père, le fils et le gendre étaient bourreaux, ses propres idées sur l'hérédité professionnelle. Ce qui s'agite obscurément dans sa pensée, c'est qu'une tâche quelconque, et à plus forte raison

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