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I. Nom du pont de poupe

une tache particulièrement grave ou importante, intéresse toute la nation et revêt le caractère de fonction sociale : qu'une fonction sociale ne peut pas être mieux accomplie que par une famille ou des familles consacrées à ce travail et spécialisées dans son exécution ; et qu'enfin l'idée de fonction sociale entraîne un devoir correspondant qui saisit chaque génération nouvelle et s'impose à elle comme une obligation à laquelle elle ne peut se soustraire. Il exprime là son propre sentiment professionnel et raconte à la fois son histoire personnelle et l'histoire de ses compagnons. Eux, ils l'écoutent en l'approuvant de la tête : le vieux pilote ajoute ainsi son autorité à celle du vieux conducteur; le jeune charretier unit son affirmation à la leur, tout en laissant lire dans son regard qu'il a d'abord reçu une leçon de ses anciens, et avec la docilité due aux vérités que l'on a toujours professées, mais auxquelles on renouvelle sa foi.

L'affirmation de l'hérédité de la charge de bourreau suscite l'expression des opinions individuelles sur le caractère particulier de cette charge et son utilité : « Après tout, c'est

un métier comme un autre, déclare le charretier.— Et puis, appuie le conducteur, puisqu'il faut que quelqu'un fasse ça ! — Moi, affirme le pilote, ']' trouve que celui qu'a tué. faut qu'y soit tué ! »

La pente naturelle de la conversation les conduit à parler de crimes. Ils se rappellent mutuellement quelques faits-divers qui les ont particulièrement frappés : « Vous savez bien, dit le charretier, ce garçon de ferme qui a tué la fille de son maître, a caché le corps dans le grenier et s'en est servi pendant huit jours ?... — Oui, répond le conducteur, et y en a ben des pères qui ne tuent pas leur fille et qui s'en servent ! — C'est de la saloperie ! conclut le pilote, mais ça ne manque pas... » Et ils citent quelques faits de ce genre qu'ils connaissent.

Notre menu est quelque peu monotone et dénote chez la patronne la ferme volonté de nous assujettir à la sobriété la plus stricte. Le matin, à cinq heures, avant de partir, nous buvons du café. A huit heures, nous mangeons une soupe, un morceau de pain et du fromage et nous buvons un verre devin.

A midi, le menu se compose de soupe, un très petit morceau de viande bouillie, salade, fromage, vin, café. A quatre heures, nous prenons un morceau de pain, du fromage et un verre de vin. A sept heures, la soupe, un œuf dur, du pain et du vin. Le pilote, le charretier et moi, nous payons deux francs par jour : il reste à la patronne un beau bénéfice. Mais son âpreté au gain ne va pas tarder à produire ses effets inévitables.

...«On va p't-être voir les moines.. . avec leur capuchon... », murmure le conducteur pendant que le bateau coule sans bruit entre les murailles frémissantes des peupliers. Je m'en vais sur le chemin de halage et le charretier me dit : « Vous allez p't-être voir des moines ! » Sa voix a perdu l'expression de rage qui l'animait contre les curés; elle semble même traduire une nuance de sympathie respectueuse. « Des moines ? Qu'est-ce que c'est? demandé-je. — Ben ! cest comme des curés, répond-il avec calme. Ils sonthabillés quasiment en marron. ~ Qu'est-ce qu'ils font ? — lis travaillent, me dit-il gravement,

ils cultivent la terre. v> Ainsi s'explique son nouvel état d'esprit : pour tous les gens du peuple, travailler, c'est travailler manuellement ; le travail intellectuel leur est si étranger que, pour eux, il ne constitue pas un travail ; et comme ils aiment et respectent le travail, il semble que le charretier, lui aussi, éprouve comme une affection secrète et un respect mal contenu pour ces travailleurs.

« Mais c'est une congrégation, m'écrié-je. Je croyais que le gouvernement les avaittoutes chassées. — Ah ! pas celle-là! réplique-t-il avec vivacité... Y peut pas, vous comprenez ! Ces gens-là, y n' font pas de mal ! Même y font vivre tout le pays, y donnent à tout le monde dans la contrée !... — Mais les Chartreux faisaient vivre plus que tout un département et le gouvernement les a-bien chassés. — Les Chartreux ?interroge-t-il. Qu'est-ce que c'est?

— Ceux qui fabriquent la chartreuse. — Où c'est qu'y étions, les, Chartreux ?— Dans les montagnes de Grenoble. Et on lésa chassés.

— J'en savais ben rin. »

Après un moment, il reprend : « Les moines, ici, on les voit quelquefois dans les champs.

dirait un chef d'équipe. Tous les commandements se font par signes : ils ne causent jamais, ils ne sortent jamais. C'est comme des prisonniers, quoi !... La nuit, ils sont enfermés chacun dans un box, comme les chevaux... J'ai visité le couvent.. Des prisonniers, j' vous dis !...»II appuie avec force sur ces mots. Et, après quelques instants où ses réflexions s'élaborent, il s'exclame : <\ C'est pas possible ! c'est des gas qu'ont fait descrimes qui se mettent là-dedans !... » Ce qui se dégage automatiquement du travail intérieur de sa pensée, c'est donc la conclusion préparéedans des conciliabules secrets et répandue dans les conversations particulières, les conférences publiques et les journaux, par des émissaires disciplinés. La vie du monastère lui inspire une admiration contenue : vie de travail et, très évidemment, de travail désintéressé ; vie aussi de privations, et bien plus dures que les siennes propres et que celles de tous les hommes de peine qu'il connaît ; vie qu'il soupçonne tout entière soulevée par une idée très haute, mais une

idée qui lui demeure étrangère, inaccessible, à lui, élève de lécole du calviniste Buisson, jeune homme tout pénétré par les influences spirituelles de l'État laïque. Aussi ne peut-il plus comprendre. Et il ne comprend pas : ces moines qui, ayant brisé tous les liens qui chargent les autres hommes, s'estiment libres autant qu'il est possible de l'être sur terre, il les considère comme des prisonniers et il accepte de croire que les criminels vivent dans le monastère et non hors de ses murs, libres dans le monde et maîtres dans l'État.,. Il accepte de le croire ? Non. Il se résigne à le croire, n'apercevant pas d'autre solution à l'énigme qui se pose à lui et l'irrite. Son exclamation se nuançait très visiblement d'une interrogation.

11 poursuit, se commentant pour se convaincre et questionnant en paraissant affirmer : « Vous pensez ! quelqu'un qui aurait fait un crime irait lÙTdedans, personne le trouverait!... ni vu ni connu... — Avec ça ! m'écrié-je.Vous imaginez-vous que l'on entre là comme dans un moulin? Qui vous êtes et d'où vous venez, le supérieur s'en informe.

— Ah ! dame ! c'est juste... J'y avais pas pensé... »I1 pense si peu ! et à si peu de choses ! L'opinion à laquelle il se rangeait ne venait pas de lui, ne le satisfaisait qu'à moitié, restait superficielle et éclatait sous la plus simple remarque. Contre les sottises intéressées et les basses calomnies, propagées par calcul et avec méthode, son bon sens, pour peu qu'il Tût aidé, reprenait ses droits. Nous apercevons bientôt la cheminée et les bâtiments de la brasserie annexée au monastère ; nous approchons des constructions basses et grises de l'abbaye ; le bateau glisse le long des prairies et des champs déserts. C'est l'heure du repas. Les hommes semblent gagnés par le grand silence où vient s'éteindre le murmure des feuilles tremblantes. Ils ne bavardent plus comme de coutume. Ils tournent àdemi la tête vers les bâtiments solitaires; ils y attachent leurs regards. « Les moines ne sont pas dehors, on ne les verra pas», dit enfin, à mi-voix, le conducteur, et, s'arrêtant net de manger, il explore des yeux les alentours. «Par exemple, ajoute-t-il avec un petit rire muet, il vaut mieux ne pas passer

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ici la nuit ; on ne peut pas dormir ; ils ne s'arrêtent pas de sonner... — Ah! s'écrie la femme, c'est du monde qu'a bon cœur ! Ils donnent à tous ceux qu'ont besoin !... Tenez! cette maison, là-bas, il Font fait construire pour l'éclusier d'à côté quand il a pris sa retraite !... — C'est parce qu'il se faisait enc... par les moines ! » s'exclame le pilote dans un gros rire. Et tous de jeter un regard envieux sur la petite maison. « La première fois que je suis entré là-dedans, reprend le pilote redevenu sérieux, j'avais quatorze ans. C'était pour acheter du tabac. . . car ils tenaient lebureaudetabacàce moment-là... Eh benlils m'ont donné des fruits tant que j'en pouvais porter ! » Il dit cela d'un ton ferme et que Ton sent encore pénétré d'une reconnaissance que cinquante années n'ont pas prescrite.

<\ Oui 1 appuie la femme, et il y avait un gros morceau de pain pour tous ceux qui achetaient du tabac et qui avaient besoin de pain... et du bon pain, fait par eux... Une année que les mariniers ont été pris par les glaces, il les ont nourris des mois, eux et leurs bêtes, pour rien !... Eh ben ! quand les

mariniers sont partis, y en a qui y-eux-z-ont foutu des sottises, aux moines 1... Mais, vous savez, y a des mondes, on les bourrerait ben par la tête et par le cul qu' ça serait le même prix 1... Et puis le gouvernement leur a pris le bureau de tabac 1 Et c'était du bon tabac qu'on trouvait chez eux ! meilleur que tous les autres 1... » Elle parlait avec une indignation croissante : l'indignation la soulevait et elle haussait le ton.

A son tour, mais à voix presque basse et comme se parlant à lui-même, le conducteur nous dit : « Ils avaient aussi la fabrique de bière... qui est là... et un grand moulin., . et une ferme...» Après un moment de réflexion, de la voix posée qui convient à l'explication de faits historiques, il reprend : « Mais.en 77, le gouvernement a voulu leur faire payer des impôts comme tout le monde. Il a chassé tous les couvents parce qu'ils ne voulaient pas obéir à la loi. Celui-ci a vendu la ferme, le moulin, la brasserie, abandonné le bureau de tabac, accepté les impôts et la patente, et alors, comme il s'était conformé à la loi, le gouvernement l'a laissé. »

Dans son esprit s'est fait un travail analogue à celui qui s'était fait dans l'esprit du charretier : ne pouvant comprendre que des gens qui travaillent et font le bien soient inquiétés, frappés et volés par le gouvernement chargé, par définition, de protéger les honnêtes gens et de punir le vol et les voleurs, il est logiquement conduit à accepter une explication quelconque de cette anomalie ; or il a trouvé, dans la lecture des journaux officieux, la fable d'une révolte contre les obligations de droit commun et pour le maintien de privilèges qu'aucune charge exceptionnelle ne justifierait.

L'explication qu'il a retenue est la plus récente. Mais tous les faits historiques, emmêlés et confus, subissent une contraction abréviative : la perspective des trente-cinq à quarante dernières années se raccourcit et s'aggrave de substitutions de dates et d'événements ; l'idée de refus de l'impôt se rapporte à l'opposition soulevée par le droit d'accroissement, 'impôt d'exception dû à la bienveillance de la République modérée ; la proscription des congrégations, en vertu

de la loi de 1901, lui est inconnue, tout comme les décrets Ferry, plus anciens de vingt ans; mais toutes ces mesures violentes et extraordinaires, il les rapporte à l'année « 77 » qui est celle de la première grande poussée d'anticléricalisme et dont les agitations ont laissé dans le vague de ses souvenirs une trace précise, un ferme point de repère. Sur tout cela flotte l'idée positive du devoir suprême d'obéissance aux lois, si répandue au temps de l'application de la loi de 1901 contre la liberté d'association : à ce moment-là, le gouvernement, par toutes les forces dont il dispose pour faire l'opinion, a crié et répété que la loi est au-dessus de tout, au-dessus du droit et de la conscience ; il la divinisait à l'heure même où elle devenait éminemment méprisable. La lecture quotidienne du Petit Parisien a vraiment trans- ' formé ce bonhomme en un citoyen « intégral et conscient ».

Après un nouveau silence, la femme hoche la tête : « Ah ! ils ont encore des terres !... Y a des fortunes là-dedans !... — J' vas vous dire, explique le conducteur. Ceux qui ont de

la fortune, et qui entrent là-dedans, apportent leur fortune et elle y reste, Alors ils ne font rien : ils sont des chefs. Mais ceusses qui n'ont rien et qui entrent là-dedans, ils travaillent comme des m.artyrs! ils travaillent dur, ils font tout: c'est des martyrs!... Parce que, vous le comprenez, c'est là-dedans comme ailleurs!... * »

Ce fut la conclusion. Pendant des années et des années, ils ont passé et repassé devant ces champs et ces murailles, sentant qu'il s'y déroule une vie extraordinaire et supérieure, mais sans la comprendre ni éprouver la curiosité des'en instruire relie leur demeure mystérieuse et interdite. La femme conserve le souvenir des tendres charités, « du bon pain fait par les moines » et qu'ils donnent aux passants ; le vieux pilote, de ces fruits qu'il en reçut, «tant qu'il en pouvait porter », à l'époque si lointaine de ses quatorze ans ; ils

1. Chacun sait que le régime cistercien (comme, à des degrés divers, toute constitution monastique)''est un communisme e'galitaire. Les prêtres, comme les frères, sont astreints au travail manuel; l'abbe', ainsi que le dernier des moines, couche au dortoir et doit généralement à des austérités plus rigoureuses la dignité dont il est revêtu.

s'étonnent tous que des gens si bons soient traités comme des malfaiteurs ; ils sentent vaguement que des événements, qui ont retenti jusqu'en ce lieu et semé la ruine, ne concordent pas avec leur idée de la justice ; mais ils ne peuvent discerner ni les faits, ni les causes ; tout cela se perd dans un inconnu obscur. Leur ignorance absolue des réalités politiques, leur indifférence pratique à l'égard du sort des moines, le besoin de leur esprit précis de trouver une explication positive quelconque aux faits qu'ils constatent, les amènent à accepter, provisoirement au moins, avec les motifs que le conducteur, lecteur de journaux, en a reçus et leur transmet, le commentaire qu'il imagine de la société monacale en projetant sur elle leur commune expérience de la société civile : il y a des riches et des pauvres, les premiers commandent et ne font rien ; les seconds obéissent et travaillent comme des martyrs. Ils acceptent cela qui est tout ce qu'ils connaissent de la vie; mais leur inquiétude du mystère n'en est pas dissipée, et, pendant que le bateau s'éloigne, ils gardent longtemps le silence,

détournant plus d'une fois la tête pour poser sur les murs gris du monastère un regard qui interroge encore...

§ 2. — Menaces de conflit.

L'influence de l'abbaye cistercienne s'est exercée sur les mariniers pendant tout un jour : à son approche, à son voisinage immédiat et durant que nous nous en éloignions. Une fois dissipée l'impression qui s'en dégageait, il ne reste que le brutal éveil du mécontentement qui couvait depuis le début du voyage et qu'a fixé la dernière réflexion du conducteur: les uns ne font rien et commandent, les autres travaillent dur et sont des martyrs. Le pilote et le charretier estiment que le conducteur les exploite. Quand il se trouve à l'écart, ils échangent rapidement, à voix basse, leur sentiment sur sa rapacité ; ils chuchotent que nous ne lui coûtons pas la moitié du prix de pension que nous payons. Ces petits apartés commencent le soir du quatrième jour de navigation et, le lende-

main, se multiplient. Mathieu, le conducteur, qui n'ignore pas que nous ne pouvons être contents d'être nourris de soupe, pain et fromage, à raison de deux francs par jour, feint de ne prêter aucune attention à ces conciliabules : pure tactique de sa part; il tend l'oreille et, à distance, nous surveille étroitement.

Après déjeuner, le pilote se plaint qu'on lui ait donné « des z'haricots en cette saison où ils poussent v>, parce qu'alors « ils vous poussent dans le ventre et ça vous f... des coliques. — Vous n'avez pas vu, ajoute le charretier, le père Mathieu et sa femme? quand on a fini de manger et que l'on est parti travailler ou se coucher ? y s' font de la petite cuisine pour eux! et de bons morceaux!... Puis, la mère Mathieu m'a pris pour ses poulets de l'avoine que j'ai achetée pour les ânes ! Et ses poulets, c'est pas nous qui les mangerons ! Elle les engraissera jusqu'à Paris!... Mais j'ai retiré mon avoine de l'écurie et je l'ai cachée sous la bâche... D'ailleurs, conclut-il, Mathieu, c'est un Berrichon! ^>

Le pilote va prendre sa place au gouver-

nail et je continue de marcher sur le chemin à côté de l'attelage. Le charretier rumine ses réflexions et, de temps à autre, traduit son effervescence intérieure par une phrase qu'il me jette sur un ton de rage. Ah ! il ne prise guère les Berrichons, le charretier charolais ! Et il ne mâche pas ses mots ! « Vous voyez bien le conducteur? c'est un Berrichon !... Eh bien! tous les Berrichons, c'est de la soie pur coton ! de la vraie viande à chien ! l' choléra, quoi!... Ah! j'aime pas ces gens-là!... » Je me garde de troubler le travail tumultueux de sa pensée. Après un long silence, il reprend : <s II ne tient pas compte de ce qu'on lui passe* !... Le pilote couche avec nous sur la paille pour lui faire plaisir !... Mais il a droit à un des deux lits de la cabine ! . . . le lit d'en haut !... — C'est pas commode pour les patrons mariés, lui fais-je remarquer. Le nôtre est là avec sa femme. — J'en connais qui ont trois enfants ! Tous les cinq occupent ensemble le lit du bas ! le pilote a le lit du haut ! et le charretier aussi y a droit s'il n'y

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