‹ Les mariniersChapitre 27 sur 46 · I . Des concessions qui lui sont faites · texte numérisé non relu

I . Des concessions qui lui sont faites

a pas d'écurie où coucher! alors ils occupent tous deux le lit d'en haut !»

Qiielle promiscuité ! On en imagine sans ; peine les conséquences. Quel remède ? On ne peut rien espérer de notre État s'il n'a besoin d'exploiter l'électeur, et l'on ne doit ■ pas attendre d'un Htat digne de ce nom qu'il : abandonne ses préoccupations naturelles ' pour se soucier d'assurer un lit aux mariniers. : L'association professionnelle, sérieusement --dirigée, pourrait aviser aux mesures nécessaires. Une Compagnie, qui ne verrait pas dans son personnel que des hommes à produire des bénéfices, s'estimerait tenue à de strictes obligations envers eux. Celle-ci ne semble pas chercher à s y soustraire : mes compagnons me disent que les bateaux qu'elle construit comportent, à l'avant, une cabine avec couchettes affectée aux mariniers célibataires, la cabine de l'arrière restant exclusivement affectée au logement du conducteur et de sa famille. C'est une appréciable amélioration.

Loin du conducteur, le pilote et le charretier disent de lui pis que pendre. Le con-

ducteur présent, ils lui font bon visage. Ils n'y ont pas intérêt, ne dépendant de lui en aucune manière ; mais ils obéissent à leurs habitudes de duplicité; ils ne réussissent d'ailleurs pas à tromper leur ennemi. Lorsque nous nous retrouvons à table à l'heure du repas, je ne pourrais soupçonner leur animosité contre le conducteur si je ne les avais entendus penser tout haut devant moi, quelques instants auparavant. Ils parlent avec lui comme s'il n'y avait aucun sujet de désaccord entre eux, et il leur répond de la même manière. Ils se montrent enjoués, aimables même les uns pour les autres. La conversation ne languit pas. C'est leur prochain qui en fait tous les frais. Il n'y est question que de mariniers qu'ils connaissent, mais ils en connaissent un assez grand nombre pour pouvoir en parler presque tout au long du voyage. Il s'agit d'un tel qui ne dessaoule pas des deux jours qu'il stationne au port d'arrivée, de tel autre qui s'oublie sans cesse au cabaret où. sa femme a coutume de venir le chercher en l'injuriant, de femmes qui s'enivrent, de femmes qui se

laissent «jailler »\ de femmes infidèles, de quelques-unes qui changent sans cesse d'amants, de couples que l'on croyait à tort mariés. Ils parlent, comme d'une chose naturelle ou amusante^ de toutes ces misères : dans ces commérages sans fin, qui n'épargnent aucune réputation, n'apparaît pas la moindre idée d'une moralité supérieure désirable ou possible. Leurs habitudes morales sont l'œuvre de leur milieu abandonné à luimême et le fait des circonstances auxquelles ne com.mande plus aucune discipline. Leurs défauts ne sont pas ceux qui naissent des grandes agglomérations ouvrières, mais ceux de la nature humaine livrée à toutes ses tendances régressives. Citant un camarade qui, logé dans une auberge de village sur les bords du canal, était parti en volant le cadenas de sa chambre, ils ne le blâment pas d'avoir volé,mais ils se plaignent de lui parce que, depuis ce temps-là, l'aubergiste ne veut plus] loger de mariniers. Leur conversation avec les cabaretiers présente le même caractère d'inlassable médisance.

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