I. Chatouiller
Un d'eux leur parle d'une femme âgée:« Ah! -celle-là ! si vous l'aviez connue dans sa jeunesse! Étant jeune fille, un jour qu'elle avait un peu trop bu, elle s'est disputée avec sa mère et elle lui a donné un coup de poing ■qui lui a mis un œil au beurre noir ! » Rien n'est oublié et tout est répété .
Il n'y a pas plus de dimanche pour le bateau €n voyage que de jours ouvrables pour le bateau -au bassin. Le repos est déterminé par les périodesd'attente du fret, le chargement etdéchargement du bateau, comme la durée du travail est mesurée par la durée du voyage. Chaque nuit, à deux heures du matin, le charretier se réveille^ va à l'écurie soigner ses bêtes et revient s'allonger sur la paille. A quatre heures, il attelle et le bateau reprend sa marche silencieuse jusque vers midi. A une heure et demie ou deux heures, nous nous remettons en route jusqu'à sept ou huit heures du soir. Nous couvrons ainsi une vingtaine de kilomètres par jour-, à raison de deux kilomètres par heure en moyenne:
beaucoup de temps se perd aux écluses, sur-
tout si d'autres bateaux nous obligent à y attendre notre tour. Pendant plusieurs heures chaque jour, je m'assieds, oisif, sur la bâche, ne gardant bientôt plus que le sentiment confus et très doux de la fuite du rivage et des heures ; le paysage et le temps s'écoulent comme de monotones etglissantes images dans la torpeur d'un demi-sommeil ; quand je me laisse envahir par ce sentiment, il me semble que je vais m'enfoncer et disparaître dans une existence confuse qui ne serait plus qu'un songe indéfiniment répété. Le bateau coule avec lenteur, sans que son mouvement se sente, sur l'eau toujours remplie d'arbres imaginaires et bordée par l'ombre des roseaux. De chaque côté, les prairies se déroulent dans l'étendue des plaines ou au pied des collines. Mais que nous traversions les monts du Forez, les coteaux du Charolais, les plaines du Bourbonnais et du Nivernais, ou les monts du Morvan, mes compagnons ne se préoccupent que de savoir si le foin sera abondant et si son bon marché leur permettra de nourrir à bon compte leurs animaux.
Le métier s'acquiert assez vite, encore qu'il faille beaucoup d'expérience pour le pratiquer habilement. 11 exige moins d'effort que d'adresse. Tenir la béquille dans les parties droites et désertes du canal n'est qu'un jeu. Le jeu se complique dans certaines courbes rapides et répétées, et bien plus encore si l'on y croise bateaux ou péniches. C'est alors que s'affirme la supériorité des vieux praticiens. D'un coup d'œil, ils mesurent les distances et prévoient les effets du gouvernail. La plus légère erreur occasionnerait un choc fâcheux : les canaux, très étroits, sont souvent réduits encore par les herbes et la vase que laisse accumuler leur mauvais entretien, et les dimensions des bateaux sont calculées pour occuper toute la place libre. Le pilote m'a d'abord abandonné la béquille dans les parties droites, puis dans les courbes à grand rayon ; ensuite il m'a permis de passer' les petits bateaux berrichons, et enfin quelques péniches : mais il se tient alors près de moi pour me suppléer au moindre risque