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Prenez ! servez-vous

silence règne sur nous. Le conducteur dévore l'affront. Jamais un « homme » ne lui a parlé sur ce ton de commandement tranchant et sec. Il est dès lors convaincu d'avoir affaire à un agent secret de la Compagnie et qu'il doit se taire de crainte d'un malheur. Jusqu'à Saint- Mammès, Mathieu sera désormais poli avec moi, et sa femme me prodiguera de petites attentionset de bonnes paroles. Ainsi s'achève de se dévoiler leur âme : plats et serviles à l'égard de ceux dont ils attendent ou craignent quelque chose, ils se montrent arrogants et durs pour un inférieur et prêts à le calomnier afin de s'éviter un léger ennui.

L'après-midi, le pilote étant à terre, Léon se répand en invectives contre lui, << ce pouilleux qui nous a tous empouillés » ! Il m'appelle: <s Venez voir!... Je l'ai guetté, le vieux 1 11 a tout de même changé de chemise et j'ai découvert sous une bâche celle qu'il a quittée... Regardez ça, s'il y en a, des poux I et de quelle taille !... » Jurant et pestant, Léon va reporter dans sa cachette l'infecte, crasseuse et grouillante chemise.

Il est temps que le voyage s'achève. Les

esprits sont trop surexcités... Le canal s'allonge en une solennelle perspective, entre deux rangs de hauts peupliers, comme une royale avenue d'eau, majestueuse et mélancolique, qui semble conduire aux terrasses fleuries et aux eaux jaillissantes de quelque Versailles inconnu...

Saint-Mammès. — Nous devons tous nous séparer ici. Le chaland ne quittera le port que pour entrer en Seine, remorqué par un vapeur jusqu'à Paris. Seuls, le conducteur et sa femme accompagnent le bateau et son chargement.

Il est sept heures du soir lorsque nous amarrons à Saint-Mammès. Tout le long du quai, les débits se succèdent, happant les mariniers. A côté du comptoir, les musiques et loteries automatiques à deux sous sollicitent le joueur, l'ivrogne, le marinier joyeux d'avoir achevé son voyage. Dans le même débit, le vieux pilote dépense cinquante centimes à divers appareils : comme un enfant, il tient à se faire jouer quelques ritournelles qu'il écoute d'un air béat. Le cabaretier a ins-

LES MARINIERS lO

tallé un nouvel orgue mécanique, étincelant de dorures et de verroterie : mes compagnons ne peuvent détacher les yeux de ce chef-d'œuvre d'horreur qui ferait hurler un chien bien élevé et mourir d'envie un roi nègre, et qui les plonge dans l'admiration. Nous prenons deux tournées avant le dîner et une autre après avoir mangé, mais rapides et silencieuses, car chacun songe déjà à ses petites affaires : le lien occasionnel qui a réuni ces hommes pendant près de trois semaines est déjà rompu ; leur intimité n'est plus que le mauvais souvenir d'une inimitié qui ne se prescrira pas.

Le lendemain matin, dès cinq heures, nous sommes debout. Le père Mathieu, plus matinal encore, avait déjà remplacé par un safran neuf le safran brisé. Entre cinq heures et dix heures, avant que je n'aille prendre le train, nous buvons encore, en différentes tournées d'adieu, chacun six petits verres d'alcool et deux verres de vin.

Au cours de dix-huit jours de navigation, ma part de dépenses de cabaret s'est élevée à dix francs. J'étais cependant un ouvrier sans

travail. Mais il semble que rien ne puisse soustraire l'ouvrier à l'obligation conventionnelle de se ruiner et de ruiner sa santé chez les marchands d'alcool et de vin.

Néanmoins, en apprenant que le chiffre de ma quote-part n'est pas plus élevé, une personne qui connaît à fond les mariniers pour avoir continuellement affaire avec eux, m'assure que mes compagnons doivent être considérés comme de très modérés buveurs.

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