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CONCLUSION

En travaillant sur les quais de Roanne, j'ai pu constater l'infranchissable distance qui sépare les mariniers et les débardeurs. Le silence dédaigneux des mariniers n'accuse pas seulement le mépris et l'hostilité, mais la crainte à l'endroit de journaliers auxquels se mêlent souvent des gens sans aveu '.

Généralement énergiques, travailleurs, doués d'une intelligence professionnelle très vive, exerçant sur les choses du métier un jugement très sûr, éprouvant le désir d'améliorer leur situation personnelle, de gagner et d'économiser pour acquérir un peu de bien,

I. V. ci-dessous, l'épisode des terrassiers du canal, à Vendin. — V. également, dans la Vie ouvrière, p. 182, 186, 187,

ayant l'esprit et le goût de la propriété, les mariniers sont tous défiants à l'excès, très dissimulés et pleins de ruse.

Très aptes à tenir leur emploi, susceptibles d'une éducation professionnelle qui leur permettrait d'intervenir utilement dans la gestion de leurs intérêts collectifs, ils demeurent cependant étrangers à cette culture, impuissants pour l'action, fertiles en conflits intimes, luttes et rivalités stériles, disputes et haines malfaisantes.

Le conducteur du bateau se croit le chef parce qu'il a la responsabilité des marchandises; le pilote, parce qu'il dirige le bateau; le charretier, parce que, sans lui, le bateau ne marcherait pas. De ces trois hommes, associés à une œuvre commune, aucun n'est investi d'une autorité sur les autres. Leur société nous fournit le type même d'une société anarchique. QLi'arrive-t-il ? lis se jalousent mutuellement; la collaboration apparaît à chacun comme une inacceptable soumission; tous veulent commander, nul ne consent à obéir. Complètement livrée à elle-même, leur petite société, image de la

grande, se dissoudrait aussitôt. Mais tout se passe en protestations de principe et en disputes verbales, et ils accomplissent, en fait, leur tâche : c'est qu'une autorité extérieure et supérieure intervient pour faire plier leurs volontés et pour coordonner leurs efforts, ils sont agis — lointninement, il est vrai, et d'une façon médiate, indirecte — mars enfin agis par une autorité contraignante que 1 égalité qui règne entre eux rend indispensable et bienfaisante. D'ailleurs, s'ils s'insurgent les uns contre les autres, ils ne s'insurgent pas contre cette autorité, car il leur reste encore trop de solide bon sens pour ne pas sentir fortement qu'elle leur est nécessaire. L'expérience le leur enseigne. La démonstration de cette vérité est enfermée dans la vie même qu'ils mènent. Elle leur paraît répondre à une nécessité évidente et exprimer directement la nature même des choses : leur travail ne peut être payé que s'il est productif, c'est-à-dn-e si les marchandises que le bateau transporte parviennent en un lieu donné dans un temps donné ; et l'autorité dont ils dépendent exige d'eux pré-

Gisement ce résultat '. Ils marchent donc, le bateau avance, le voyage s'effectue dans les délais utiles, parce qu'ils savent qu'il leur faut, sous peine de perte de leur emploi, arriver, à quelques jours près, en un lieu déterminé. La crainte de la sanction, la vision de ses conséquences redoutées, les amène à composer et les maintient dans le devoir.

Leur vie morale, parce qu'elle est soustraite à toute discipline de ce genre, nous offre le spectacle d'un désordre alimenté par tous les plus bas sentiments de la nature humaine. Sous l'empire de l'envie, l'orgueil, la colère, la violence, la vie en société de ces trois mariniers devient rapidement impossible. Leur individualisme antisocial, mais

I. Dans les grandes entreprises industrielles, au contraire, la spécialisation outrancièreet l'extrême complexité de l'organisation font perdre aux ouvriers le contact des réalités professionnelles. Ils pourraient les saisir dans et par l'association de métier. Mais cet organisme éducateur et coopérateur n'existe pas : les salariés ne sentent plus que les effets d'une discipline stricte à laquelle les mariniers échappent. L'indépendance dont ceux-ci jouissent facilite leurs rapports avec leurs employeurs : ils sont soustraits à un contrôle immédiat et personnel souvent irritant. Le caractère de leur travail permet de le conduire suffisamment à leur guise.et ce travail est modéré. Par rapport aux autres salariés, ils bénéficient donc de conditions exceptionnelles et vraiment privilégiées.

trop profondément nourri par l'instinct de l'égoïsme pour n'être pas essentiellement humain, transforme chacun d'eux en un loup pour ses semblables. Si leur vie morale s'est nettement infériorisée, leur intelligence n'a pas subi une moindre diminution : très bien doués, ils sont cependant stupides. Soustraits à l'action de l'Église et assujettis à l'État laïque, ils ont réalisé très vite un type voisin de ces échantillons inférieurs d'humanité que le vulgaire appelle « sauvages ^> et que les transformistes qualifient de «primitifs». Ils conservent cependant d'excellentes qualités qui attestent la supériorité de leur race, mais que neutralise le développement de sentiments et d'idées d'une origine différente.

Leurs défauts — volerie, tromperie, mensonge, médisance, colère, haine, ivrognerie, débauche — sont les défauts mêmes de notre nature qui n'en peut triompher que sous l'influence d'idées supérieures à cette nature et transmises par un organisme spirituel approprié. La classe ouvrière s'élèvera par ses propres efforts, pourvu du moins que l'Étoile conductrice des bergers ne lui soit pas

dérobée derrière les nuées de l'erreur. Leurs réflexions politiques ou religieuses mettent à nu le mécanisme de leur pensée et les influences qui s'exercent sur elle. Leur ignorance et leur réceptivité dans les questions religieuses sont les mêmes que dans toutes les autres questions dont dépend la prospérité, lexistence même de notre pays.

L'État se préoccupe davantage d obscurcir et de dégrader leur conscience que de livrer à leur activité matérielle, conformément à sa fonction fondamentale, un réseau plus complet de canaux bien entretenus. Aussi les herbes mauvaises et la vase des superstitions s'épaississent-elles dans leur âme. Ils retournent au culte des forces de la nature: une puissance mystérieuse, cachée dans Teau trouble, appelle, comme disait la Berrichonne éplorée, les ânes qui, glissant de la berge, s'abandonnent à la fée des eaux et lui donnent leur vie ; le charretier adresse une prière à la lune pour qu'elle le guérisse de son mal de dents. Ils redescendent, par les voies rapides d'une évolution régressive, à la religion naturaliste et aux pratiques supersti-

tieuses qui s'y associent. Ce retour offensif de l'idolâtrie — observable aussi chez les paysans — il serait aisé d'en déceler les manifestations significatives chez tous nos contemporains cultivés qui professent le scientisme ou en subissent l'influence. Le culte des forces naturelles, du soleil, de la lune, de l'eau, des éléments, redevient la substance de la métaphysique et de la théologie des savants comme des simples. A cette conception de l'univers s'ajoute inévitablement l'idée religieuse de la Société divinisée.

Enfin, glissant très vite sur les pentes de l'instinct, ils se fabriquent une morale indépendante déterminée par les images sensuelles qui ont envahi tout le champ de leur conscience : un hédonisme grossier, qui rend imminente la résurrection, sous des formes modernes, des cultes orgiaques, s'élabore dans et par les pratiques mêmes auxquelles ils sont descendus.

Ainsi renaissent spontanément dans le peuple, soustrait à la discipline éminente de l'Église, les idées et les mœurs d'un paganisme en gestation dans la pensée régressive

des philosophes et des scientistes du siècle dernier ; l'accord de la masse et de ses mauvais guides se fait tout naturellement sur un système d'idées inférieures et de basses pratiques qui consacre la déchéance d'une société.

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