‹ Les mariniersChapitre 38 sur 46 · N'du 10 août · texte numérisé non relu

N'du 10 août

dent du syndicat. Après avoir distingué les diverses catégories de bateaux et d'entreprises de batellerie ', M. Choteau écrit :

«.. Au moment où vont se discuter des questions aussi importantes, telles que la réforme de l'affrètement et le code fluvial de Iju batellerie, il fout au moins que l'on sache

1. « Il y a batellerie et batellerie. 11 y a tout au moins deux grandes catégories de bateaux et, si on doit dénommer ces deux catégories la petite et la grosse, les techniciens ne me démentiront certainement pas si j'indique que c'est le type de bateau de 38 m. 50 de longueur et 5 mètres de largeur qui doit marquer la limite entre ces deux catégories, puisque les bateaux de dimensions supérieures ne peuvent, de par leurs propoTtions, voyager que sur les cours d'eau pour lesquels ils ont été construits ; le rayon d'action de ces derniers est du reste très limité, car, en dehors de la Seine pour la région Paris-Rouen, et d'autre part le Rhône, fleuve impraticable pour le genre de bateau qui nous occupe, les autres cours d'eau aj'ant des écluses de grande dimension ne servent généralement que pour livrer passage aux bateaux de 58 m. 50...

»... Il y a aussi une batellerie artisante et une batellerie capitaliste, et ces deux dernières classes se confondent avec les deux premières catégories ci-dessus, car, s'il y a très peu de bateliers artisans dans la grosse batellerie, il y a par contre de nembreux bateaux appartenant aux capitalistes dans la catégorie dénommée petite batellerie... La première classe comprend les bateaux conduits par leurs propriétaires, et la deuxième les bateaux conduits par des contremaîtres ou pilotes... La petite batellerie est de beaucoup plus importante que la grosse. Ence qui concerne les classes de bateaux conduits par leurs propriétaires (classe d'artisans) et bateaux conduits par des contremaîtres (classe de capitalistes), leur nombre est sensiblement égal... »

que ce n'est pas un représentant de la petUe batellerie qui peut représenter la grosse, et réciproquement. De même que l'on ne peut se figurer un membre de la batellerie capitaliste ou travaillant constamment avec elle, représentant la batellerie artisante... »

M. Choteau semble oublier que, dans notre régime économique, la batellerie ne forme pas un corps organisé, et que, dans notre régime politique, les intérêts de la batellerie seront réglés, non, par ses représentants, mais par des Parlemen,ta ires, ignorant ses besoins et n'éprouvant pour eux que la plus complète indifférence. Mais M. Choteau ne considère pas un seul instant que la discussion et le règlement de « questions aussi importantes » doive ressortir à la batellerie elle-même. Daas un autre article du même numéro de son journal, je lis sn effet, sous le titre le G. G. B. ' au ministère des Travaux publics, le récit d'une « entrevue du président et de l'avocat-conseil du groupement avec M. Augagneur, ministre

iX"est-à»dire: le Groupement général de la Batellerie.

des Travaux publics ». On conçoit immédiatement quelle sympathie éclairée Augagneur peut éprouver pour la batellerie !

« Mercredi 20 décembre, M. Augagneur, député de Lyon, ministre des Travaux publics, a reçu MM. Choteau et d'Hooghe. L'entretien a duré plus d'une demi-heure » et a porté sur une proposition de loi Davaine- Bouvier, sur la réforme de l'affrètement et la question de l'hypothèque fluviale. ... M. Augagneur prenait des notes en les écoutant... Il a répondu ne pouvoir s'engager sans une étude préalable. .. Il a déclaré vouloir attendre les conclusions de la Commission nommée par son prédécesseur...

MM. Choteau et d'Hooghe ont vu ensuite M. l'Ingénieur en chef Dreyfus... Ils ont rapporté de cette entrevue l'impression qu'un homme de cette haute intelligence, s'intéressant sincèrement au développement du trafic fluvial ne pourra que travailler avec le plus grand dévouement au relèvement de la petite batellerie. »

On se demande, à voir ainsi béer d'admiration les chefs du G. G. B., s'ils sont dupes

ou complices. Pour avoir reçu un peu ^i'eau bénite de cour, ils se hâtent de rapporter pompeusement à leurs mariniers des impressions optimistes et vagues. Augagneur, ses prédécesseurs et ses successeurs, ne peuvent s'intéresser aux mariniersque dans la mesure où ceux-ci peuvent intéresser les intrigues du parti ministériel ou les intrigues personnelles du ministre. En dehors de ce point de vue, les ministres se moquent des mariniers autant que des Martiens ou des Botocudos. Je connais l'extrême défiance des mariniers et j'en recueillerai d'autres preuves ; Jean de l'Écluse a exposé leur ignorance impuissante et les tromperies dont ils sont victimes ; mais les mariniers ne connaissaient pas encore l'exploitation politicienne ; cette affliction leur manquait.

Le premier souci de syndiqués non dépourvus de toute expérience de la vie politique de notre pays et la préoccupation essentielle de directeurs d'un syndicat véritablement professionnel et soucieux des intérêts professionnels seraientdefuir le mondeofficiel. Les syndiqués pourraient, dans une société

normalement constituée, résoudre eux-mêmes les questions qui les concernent; seuls, ils ont qualité pour les traiter parce que, seuls, ils ont intérêtàleursolution et possèdent ou peuvent acquérir la compétence nécessaire. Mais hâtons-nous de reconnaître qu'une telle aptitude suppose la « Corporation » organisée, c'est-à-dire pourvue de sa constitution, de sa chartie, d'un statut que TÉtat parlementaire ne lui a pas donné et qu'il ne lui donnera jamais : il redouterait trop d'instituer un corps indépendant et compétent qui porterait atteinte à sa souveraineté universelle en îa limitant. Si les mariniers veulent vivre, cet État ravageur, lui aussi, veut vivre, dussent lès mariniers périr.

Dès le 6 janvier 191 2, V Étoile du Batelier, adressant ses souhaits à ses lecteurs, formulait le vœu de voir enfin se réaliser #les réformes si lon^teinps attendues et si ardemment désirées... nécessaires à notre cause méconnue, ou plutôt inconnue... La petite batellerie, comme sœur Anne, n'avait jamais vu rien venir. Cependant, confiante en son syndicat, elle a attendu avec patience

€t persévérance. Sa confiance ne tut pas mise en défaut et son attente ne fut pas déçae puisqu'il y a trois mois elle putse convaiTicre que ses défenseurs naturels, travaillant en silence- et sans perdre leur temps en promesses aussi mirobolantes qu'irréalisables, ont déposé sur le bureau de la Chambre des députés un projet de loi qui, s'il n'est pas encore voté <et pourquoi ne le serait-il pas à son tourP^a fait savoir à ceux qui ignoraient la petite batellerie, premièrement qu'elle existait, et ensuite qu'elle était complètement dépourvue de lois, c'est-à-dire ne pouvant se défendre qu'imparfaitement, malgré son courage à la tâche, contre ses exploiteurs qui sont légion et d'autant plus puissants qu'ils peuvent agir avec l'assurance de l'impunité... La petite batellerie syndiquée sera heureuse de ce résultat obtenu par leur syndicat... Les nonsyndiqués seront enchantés également des résultats obtenus par le G. G. B... Ce que le G. G. B. a obtenu avec 2.S00 bonnes volontés n'est rien en comparaison de ce qu il obtiendrait si toute la petite batellerie, c'està-dire s.ooo petits patrons bateliers lifrrts

consentaient à donner leur adhésion au seuî syndicat qui les a aidés... Que les 2.500 nonsyndiqués le comprennent et fassent leur devoir... »

Alors ils obtiendront deux fois plus d'entrevues avec le ministre, de nombreux projets de loi seront déposés sur le bureau de la Chambre qui, s'ils ne sont pas votés (et pourquoi ne le seraient-ils pas à leur tour ?), feront savoir aux personnes ignorantes des besoins de la batellerie que ces besoins existent ; et une loi sera adoptée, sans aucun retard, qui astreindra les enfants des mariniers à la fréquentation de l'école laïque sous peine d'amende, saisie et contrainte par corps (style Viviani), oudéchéance paternelle (style Reinach).

§ 2. — Lens.

Un certain nombre de péniches stationnent le long des rives du canal.

Sur le pont d'un bateau chargé et à destination de Paris, j'avise un homme et lui demande s'il consentirait à me prendre avec

lui comme passager payant. Il me répond qu'il n'est pas le patron, que le patron sera là « dans la soirée » et que je n'ai qu'à revenir lui parler. Je reviens à deux heures de l'aprèsmidi. Dès avant midi, m'apprennent les mariniers voisins, le bateau s'était mis en route !

Je m'adresse au patron d'une autre péniche, également chargée et à destination de Paris. Il murmure : « Oh! il faudrait y réfléchir... j'aurais besoin de voir...N> Et il s'éloigne.

J'avise un autre bateau. Il n' est pas encore chargé. Un marinier a la figure franche, ouverte, et qui paraît âgé de vingt-cinq ans environ, en repeint les flancs : « Vous prendre à bord? Oh! ce n'est pas possible : j'ai ma mère, ma sœur... Si vous pouviez trouver ailleurs? Ce sera bien difficile : je connais leur caractère, aux mariniers... ^> Comme il ne paraît pas se tenir sur cette réserve froide, un peu hostile, des autres bateliers, j'essaie de parler un peu avec lui des choses du métier. « Les petits bateaux du Berry ? fait-il. Oh 1 que c'est rare qu'ils viennent par ici ! Avec leur faible tonnage, ils ne feraient pas leurs frais. Même chez eux, ils sont appelés à

•disparaître lorsque la grande batellerie y pénétrera... La traction électrique ? C'est bon par ici, mais sur les canaux du Centre il n'y a pas assez d'activité ; elle ne paierait pas sa dépense... » Et il s'en va peindre le flanc oppfosé de la péniche pour la mettre entre 'lui €t moi, et se débarrasser de l'étranger qui J'importune.

Ces premières tentatives, à Douai et à Lens, sont très symptomatiques et particulièrement décourageantes. Mais c'est à Vendin, grand centre de batellerie, que je dois faire porter mes efforts.

§ 3- — Vendin-le-Vieil.

Vendin-le-Vieil, aux environs de Lens, est un port fort important. Un vaste bassin se <:reuse à quelques centaines de mètres du village et à moins d'un kilomètre de PontTà- Vendin. Les Compagnies minières ont construit près du bassin un port de chargement .pour leurs charbons. Des fours à coke s'éiè-

— lyi -

Tent sur la berge du cana:l, entre le port des Compagnies et la gare du chemin de fer.

Peut-être parviendrai-je à trouver Ih quelque péniche plus hospitalière, p^rmi les centaines <iui attendent à l'amarre ou celles qui passent à toute heure du jour. De nombreux estaminets et marchands d'articles de batellerie^e succèdent le long des quais; plusieurs logent et prennent des pensionnaires. On me conseille de minstaller chez l'un deux et de l'associer à ma recherche dïin marinier accueillant; on m'indique même très expressément un de ces logeurs.

Je m'y rends aussitôt et je demand'e une chambre. « Nous n'en avons pas. — Vous louez, cependant? — Mais non. — Comment 1 non ! On me l'a assuré et c'est pour cela que je suis venu. » Alors la femme avoue : «Nous ^vonsdeux chambres, en effet, mais elles sont occupées par deux pensionnaires. Allez donc chez Un Tel. 11 a des chambres. »

Je vais à l'estaminet indiqué. Mais la propriétaire assure qu'elle n'a pas de chambre et qu'elle ne loge pas. J'insiste : « C'est tel café qui m'errvoie. — Ah ! monsieur, j'ai seute-

ment une chambre et elle est occupée par les charretiers. »

J'avise un estaminet de belle apparence, surmonté d'un étage, et je me fais servir un café. On me regarde un peu de travers ; je sens une hésitation; mais, enfin, on me sert le café demandé : « Avez-vous une chambre libre ? Logez-vous? — Non. — Pouvez- vous m'indiquer un logeur ? — Oh ! nous ne savons pas... Plus loin... peut-être en trouverez-vous...»Et l'on s'informe: d'où je viens, quel est mon métier, où je travaille.

Je me risque dans un quatrième estaminet : «Pouvez-vous me louer une chambre ? » La femme reste sur place, silencieuse. Elle m'examine. Je ne suis pas vêtu comme un marinier: mon pantalon de velours, ma veste défraîchie, ma casquette fripée décèlent l'ouvrier des usines, des fours à coke peut-être où viennent tant de manœuvres étrangers au pays et suspects ; même ne serais-je pas quelque débardeur ou terrassier, un de ces chemineaux qui sont la terreur des gares d'eau et chemins de halage?.. Je renouvelle ma demande. Elle prononce alors sèchement:

«Non. — Pouvez-vous au moins m'indiquer un logeur ? — Je n'en connais pas. — Vous n'en connaissez pas? C'est étonnant. 11 y en a tout de même, dans le pays ! — Allez à la gare I fait-elle, hostile. Il y en a, là. »

11 est facile de juger de la défiance extraordinaire des mariniers par l'excès de défiance des commerçants qui sont exclusivement en relations avec eux. Leur caractère soupçonneux, d'origine professionnelle, est renforcé par le caractère naturellement peu accueillant des habitants de la province.

Décidé à renouveler encore ma tentative, je pousse la porte de l'estaminet suivant. L'homme et la femme se montrent moins farouches etplusadroits: ils n'ontactuellement pas de place ^^our m^ loger et ils me désignent un collègue qui loue habituellement des chambres. Profitant aussitôt de leurs meilleures dispositions, je m'enquiers des chances de succès que peut offrir mon projet de prendre place sur un bateau comme passager payant : «Je n'ai pas besoin d'être à Paris avant trois semaines ; d'ici là, je ne puis espérer trouver du travail ; je dépenserai

moins en péniche que si, le chemin de fer payé, je dois rester oisif à Paris où l'on a tant de tentations de dépenser... Et puis ça me fera voir le pays...» Leur visage ne laisse rien paraître de leur sentiment. Ils répondent, av^c une politesse évasive, qu'ils s'enquerront auprès des patrons bateliers qu'ils connaissent. Comme ils paraissent disposés à causer, je leur prends une consommation et leur demande si les bateliers sont syndiqués. «Ah 1 font-ils, il y avait un syndicat, mais ceux qui le dirigeaient ont barbotté dans la caisse ! Ça été 250.000 francs perdus ! Alors, vous comprenez, on se méfie maintenant... Ce syndicat-là disparu, on a voulu en faire un autre ; mais les syndiqués ne sont pas nombreux... Le siège du nouveau syndicat est à Douai. Nous faisions partie du premier syndicat : les estaminets de la marine et les fournisseurs d'articles de batellerie s'en étaient mis... C'est cinquante francs que nous avons perdus... deux années de cotisation... »

Je les quitte et me rends à l'estaminet qu'ils m'ont indiqué. Le patron aura une

chambre de libre, mais seulement la semaine prochaine. C'est un fervent syndicaliste. II déplore l'échec de l'ancien syndicat: « Il groupait 7.000 patrons de bateaux sur les 20.0QO patrons bateliers du Nord et il faisait 40.0GO francs de recettes par an. Mais il a été mal dirigé : on a voulu aller trop vite, fairetout à la fois ; et puis il yaeu du désordre, chacun puisait dans la caisse ; bref, on a mangé la grenouille... Aussi le nouveau syndicat n'a-t-il pas réussi à grouper 3.000 adhérents. En outre, deux ou trois autres syndicats lui font concurrence. Alors qu'est-ce que vous voulez faire PQuand il n'y a pas d'entente, pas d'union... >^Cequi tendrait à prouver que, si l'association professionnelle exprime les besoins objectifs les plus fondamentaux des gens de métier, l'initiative individuelle, laissée à ses seules forces, reste impuissante à la réaliser. L'association ne peut produire les effets que l'on en attend qu à la condition de grouper tous les intéressés. Laissés libres d'en faire ou de ne pas en faire partie, les uns se refusent à y entrer, les autres suscitent des associations concurrentes ; l'esprit

d'intrigue, l'ambition et l'espoir même de profits illicites s'exercent à l'exploitation lucrative des tendances associatives et des bonnes volontés. La solution libérale des syndicats facultatifs apparaît, à la lumière de l'expérience, comme ne pouvant permettre d'aboutir qu'à l'impuissance et au désordre. Les associations professionnelles devraient donc être envisagées comme éléments constitutifs de l'État lui-même. Mais considérer l'État comme un groupement de corps associés et coordonnés, et non plus comme une association d'individus isolés, c'est opposer, à la conception rousseauiste dont relève l'État moderne, une conception substantiellement différente dont la réalisation constituerait une véritable Révolution. Le problème économique est donc étroitement connexe au problème politique, à ce point que la solution en apparaît dès maintenant conditionnée par la solution de ce dernier.

Quand j'aborde mon projet de voyager en péniche, mon homme redevient silencieux. Il ne sort de sa réserve que pour prononcer quelques formules évasives: <s Sans doute...

peut-être bien... je demanderai... ça peut se trouver... on verra... »

Ce ne sont pourtant pas les bateaux qui manquent ! Quantité de Flamands : — Pactole, — Kîou-Siou, — Périple, — Agitée, — Olida, — Briska, — Perle, — Mélodie, — Trirème, — le Rocher, — Yatagan ; parfois un nom religieux : — Dei parce, — Dieu sur tout; ou une dénomination inspirée par l'actualité:— Rabat, — Fe:{. — Hanoi, — Général Dodds; — ou le nom d'une personne aimée: — Élie, — Marie ; ou un mot qui marque, soit la cause de l'acquisition du bateau : — Volonté, — Dixi, — Récompense, — Effet du travail, — soit le sentiment que sa possession fait naître : — V Espoir. — Voici des Belges : — Tibre, — Sorrente, — Manola, — Au petit bonheur, — Cherche à vivre ; — des bateaux de l'Oise : — Sans bile, — Cataclysme, — Dynaste, — Pactole , — un Berrichon : — Chanceux malgré tout.

Il est tout à fait exceptionnel d'apercevoir une toue, c'est-à-dire un chaland, un bateau non ponté. Ce sont presque exclusivement des péniches. La plupart appartiennent à de

ptlits patrons. Chacun dirige généralen^nt la sienne. Quelques-uns en possèdent deux ou trois; de petits nrmdteuTS. huit ou dix ; quelques grands affréteurs, cinquante et davantage. Les grandes Compagnies ne semblent guère représentées par ici. Le patron et sa famille vivent à bord. L'activité économique des mariniers revêt ainsi en majorité la forme de la petite propriété. Les salariés des grands ou moyens affréteurs, comme les petits propriétaires, vivent à bord en famille. M vie et le travail des mariniers apparaissent presque exclusivement sous la forme familiale : c'est l'homme, la femme et les enfants qui accomplissent les besognes nécessaires; ils se font parfois aider par un salarié, pilote ou charretier, pour quelques heures ou quelques jours, ou même pour toute la durée du voyage.

Tous ces mariniers passent sur leur bateau la plus grande partie de leur temps. Je ne les vois descendre à terre que pour leurs affaires ou pour se distraire. Ils ne fréquentent pas les villages voisins, mais seulement les estaminets de la marine : là, je les coudoie.

mais sans jamais pouvoir entrer,même superficiellement, en rapport avec eux ; un marinier ne parle qu'à un marinier ou aux débitants ou commerçants de la Marine; ceux-ci souvent sont d'anciens mariniers ou de petits affréteurs. Toute cette population du bassin ne se rend aux villes voisines que pour des achats plus importants ou pour les marchés d'affrètement. Je ne rencontre de mariniers, ni à Pont-à-Vendin, ni à Vendin-le-Viefl, mais seulement sur les quais et dans les estaminets du bassin. Quatre de ces estaminets possèdent une salle de bal où fréquentent les jeunes gens, le dimanche.

Le marinier s'isole donc du reste des hommes, des terriens. Non seulement il s'en défie, mais il les méprise. En voici un exemple. Les péniches du Nord sont dépourvues d "écurie ; quand elles ne se font pas remorquer par la traction électrique, comme en Artois (un petit remorqueur à trolley court sur rails le long du canal), le patron loue pour la journée des chevaux et un charretier. Celui-ci n'est pas, comme dans Je Centre, un marinier chargé de conduire

l'attelage ; c'est un charretier étranger à la batellerie et qui jamais ne montera sur un bateau. Je marche à la hauteur d'une péniche qui utilise dans ces conditions la traction animale. En croisant un autre bateau, le câble de halage l'accroche légèrement. Le patron remorqué entre en colère et injurie le charretier : « Pouilleux, val... Espèce de sans le sou 1... », faisant passer dans ces mots à la fois le mépris du marinier pour le terrien et le mépris du petit propriétaire, de l'homme qui a un bateau, pour le salarié qui ne possède que son travail, conduit des chevaux et marche tout le jour.

Je passe mon dimanche aux abords du bassin où sommeillent l'Artésois Bien-Gagné, les Belges yolonté de Dieu et Gagne-Pain, les Flamands français Début, — Saint-Pierre, — Confiance en Dieu, — Dieu pour tous, — Providence, — ^N.-D. de Liesse, — Dieu de don, — yontonté^ de Dieu don, et combien d'autres dont les dénominations banales ne méritent pas d'être retenues.

i. Sic.

Les mariniers ont mis un maillot de laine neuf ou renouvelé leur chemise bleue à pois blancs ou fleurettes blanches, arboré leur plus belle casquette de drap bleue à visière vernie, revêtu un complet de drap bleu ou noir, et remplacé, par des chaussures de cuir, leurs grossières galoches ou leurs pantoufles de tapisserie à damier minuscule.

Ils ont consacré la matinée à des travaux de propreté ; l'après-midi et à la nuit, ils se répandent dans les estaminets et fréquentent les bals. Les cabaretiers se plaignent qu'ils ne viennent qu'en petit nombre, ces annéesci : « Le syndicat, m'expliquent-ils, avait fait monter le fret à 7 et 8 francs ; depuis sa débâcle, le fret est redescendu à 4 francs et 5 francs ; les bateliers ont peu d'argent ; ils s'abstiennent de toute dépense. » J'en rencontre néanmoins quelques-uns qui font une partie de billard, d'autres qui vident une chope de bière. Tous, à l'exception d'un très petit nombre de Belges, sont de la Flandre française et de l'Artois. Ils ont soigné leur tenue, de leur mieux. Une grande jeune fille au teint brûlé vient prendre une consomma-

tion avec son père, sa mère et son jeune trère : elle a frisé au petit fer ses cheveux blond filasse. Dans les salles de bal sévit le piano mécanique, mais les danseuses sont extrêmement rares ; je n'y vois même, à mainte reprise, que la fille du propriétaire delà salle. Les jeunes gens et les hommes dansent entre eux, tournent à la plus grande vitesse possible, jusqu'à parfois perdre l'équilibre et rouler à terre ; ou bien ils font cavalier seul, sautant lourdement, s'étudiantà prendre des poses prétentieuses ou pivotant à la façon d'une toupie. Leurs allures sont massives, raides, pesantes, maladroites, brutales. Ils se heurtent^avec violence, culbutent et risquent de briser dans un choc les pièces du mobilier que Ton a eu l'imprudence d'oublier là. Des reîtres! On ne saurait imaginer l'excès du contraste de leurs danses grossières et disgracieuses avec l'incomparable élégance^ la souplesse, la grâce qu'y déploient les marins de Provence.

A l'approche de la nuit, seul dans le coin d'une de ces salles qui venait de se vider de sa biuyante clientèle, je me hâtais de griffon-

ner quelques notes. Après un peu de temps, mon attention est éveillée par ôgs mots jetés à très haute voix, intentionnellement^:

«... Mais oui, la Sûreté passe tous les jours... Rien de nouveiiu ? qu'elle fiait, hein ?... Oui... ça sent la Sûreté par ici... » Deux trimardeurs, qui travaillent à la réfection des quais du canal, non loin d'ici, se sont installés depuis quelques minutes dans le coin opposé à celui que j'occupe, et ce sont eux qui parlent ainsi en m'épiant du coin de lœil. Un ouvrier qui écrit l... étranger au pays... ni marinier, ni terrassier... bien suspect... un de la rousse 1...

Mais c'est l'heure du « souper » *. Ik prennent pension ici même, j'avais averti le patron que je souperais chez lui. Il a disposé sur une table trois couverts et nous prie de prendre place. Je m'assieds entrre les deUiX hommes qui. tout en causant, me sondenl de leur mieux, s'in formant de quel pays je viens, du métier que j'exerce, du travail qiUie

I. Dans le Nord delà France, toutes les classes de la société appellent dîner le repas de midi, et souper le repas doj soir. Dans le Centre, ces façons de parler sont propres i la. classe rurale.

j'ai trouvé dans la région, de mes projets : toutes choses dont ils n'ignoraient rien ; pendant que j'écrivais, ils s'étaient enquis à mi-voix auprès du patron de l'estaminet, que j'avais dû renseigner précédemment pour lui demander de me trouver passage sur un bateau. Mes deux voisins de table portent trente et quarante ans environ. C'est le plus âgé qui conduit la conversation et l'enquête. « Eh bien ! tenez ! fait-il comme s'il était convaincu de la sincérité de mes réponses ; justement un bateau du Centre est passé cet après-midi ; il descend sur Paris ; il est très chargé et ne va pas vite. Partez demain matin de bonne heure, suivez le canal, vous le rattraperez sûrement. Peut-être qu'il vous acceptera ! Vous êtes bien mis... » (relativement à un trimardeur, mais mal mis par rapport à un mineur ou un marinier endimanché) <i...çâ vous donne plus de chance de succès. » Nous avons fini de manger la soupe et le bœuf, je lui offre une chope. Il accepte. Son copain ayant disparu, nous nous asseyons dans un coin de la salle. «... Je serais heureux si vous réussissiez, il faut s'aider! J'ai

voyagé, moi aussi, j'ai travaillé à Paris et dans les environs. J'ai connu la débine, moi aussi ! J'ai plus d'une fois couché dehors, allez! sur les routes... même l'hiver par la neige... Aujourd'hui encore, j'ai des dettes que je n'arrive pas à payer... Et pourquoi ? Pour des bêtises... parce que j'ai fait la noce, quoi !... Mais partez demain, de bonne heure. Ce bateau... » Et il recommence longuement, indéfiniment, sans arrêt, à me répéter les mêmes explications...

Il cherche visiblement à me retenir. Il sait que je dois aller jusqu'à Pont-à Vendin pour regagner mon auberge. Il n'est pas loin de dix heures... Je finis par me lever et prendre congé de lui. Mais, d'un mouvement vif, il s'est mis à mon côté: « Je vais vous conduire un bout de chemin >>, fait-il, d'un ton ferme. Il est déjà dehors, avec moi. Et son compagnon, qui certainement guettait cet instant-là, surgissant de l'ombre, se retrouve soudain près de nous, sur le quai désert.

Personne dans le voisinage J'ai près d'un kilomètre à parcourir le long du canal. Le chemin de halage est sur l'autre bord ; par

ici, c'est l'encombrement des marcliandises débarquées, des bois destinés aux galeries des mines voisines et qui font de grands tas perdus dans l'ombre. La nuit est épaisse : sauf au voisinage des fours à coke, distants de quelques centaines de mètres, et dontle reflet rougeâtre colore au loin les ténèbres, c'est partout une obscurité lourde qui s'appesantit sur le canal et sur ses bords. En face, de l'autre côté de l'eau, quelques cafés jettent dans la nuit leur clarté trouble et le piano d'un bal se fait entendre...

<nJ€ vous laisse, dis-je, je traverse dans le bachot... — Du tout ! du tout ! s'écrie l'homme avec vivacité, votre chemin pour regagner votre auberge, c'est par ici ! » Et il le répète avec une insistance quelque peu impérieuse. Je réplique que je le sais, mais qu'avant de rentrer je veux faire un tour sur l'autre rive. « Ah ! )> laisse échapper le trimardeur avec un accent qui trahit le désappointement. Je m'éloigne vivement : à quelques pas, dans La lumière versée par la porte de l'estaminet, le passeur m'a aperçu et me fait signe...

Sur l'autre berge, je me hâte de disparaître

dans la nuit et de gagner à toute vitesse le village.

Je ne puis rien affirmer. Mais ces deux hommes ont manœuvré de façon plus que suspecte. Ils ont visiblement tenté de m'imposer leur escorte dans des parages obscurs et déserts, sur le bord même de l'eau. Ils m'ont pris d'abord pour un mouchard, puis sans doute pour un ouvrier muni de papiers et de quelque argent qui seraient de bonne prise et de prise facile. On comprend donc que cette population de trimardeurs, débardeurs et terrassiers inspire aux mariniers, qui les rencontrent habituellement dans leur voisinage immédiat, la plus vive défiance et la crainte: il s'y mêle souvent des malfaiteursqui n'hésitent pas à attaquer un marinier ivre ou attardé et à volera bord de péniches mal gardées.

Le lendemain matin, de bonne heure, je pars à la recherche du bateau signalé la veille,. — certain que la demande d'un inconnu ne sera pas agréée, mais désireux de noter les formes du refus.

Un peu au delà de Pont-à-Vendin, j'aperçois sur l'autre rive mes compagnons de dimanche soir: ils font partie d'une équipe de sept hommes qui halent à la corde une péniche. Au bout de deux heures de marche assez rapide le long du canal, je rattrape « le Berrichon », comme disent volontiers, de tous les bateaux du Centre indistinctement, les gens du Nord. Des véritables bateaux du Berry, aux dimensions si réduites, ils disent, avec une nuance de sympathie dédaigneuse et amusée, « les petits Berrichons ».

... C'est une grande péniche : elle s'avance lentement entre les rives désertes. L'homme et la femme se tiennent près du gouvernail. « Excusez-moi! je dois descendre sur Paris pour gagner le Centre; j'ai travaillé aux mines de Lens et je me rends aux mines de la Loire... sans être autrement pressé... Voulez-vous me prendre avec vous? Je vous paierai pension à l'avance et vous donnerai un coup de main. . » L'homme ne m'a pas laissé achever : tournant les talons, il s'est éloigné jusqu'à l'avant du bateau. La femme me répond très poliment: «je ne vois pas

l'avantage que vous trouvez à ne pas prendre le chemin de fer... » Puis, avec la finesse naturelle à son sexe, elle colore d'une raison son refus : « ... La difficulté serait de vous loger... Nous ne le pourrions pas.. Les enfants occupent avec nous la cabine du milieu et le charretier la cabine de l'arrière... S'il n'y avait pas les enfants, on pourrait s'arranger... Mais, avec eux, vous voyez que ça n'est pas possible... » C'était, au contraire, très possible, s'il lui avait plu, la cabine d'arrière étant assez grande pour loger plusieurs personnes. Mais il était inutile d'insister. Le refus et sa modalité valaient d'être connus: l'homme m'a répondu par un silence mécontent et une attitude impolie ; la femme a résolu la difficulté poliment et avec adresse. ... Le jour suivant, la pluie tombe sans arrêt jusque vers le milieu de l'après-midi. Je rencontre, à ce moment-là, sur le quai, le terrassier de dimanche soir, des bouteilles vides sous le bras : « Avec ce sale temps, explique-t-il, on n'a pas pu travailler aujourd'hui : six francs de perdus. Avec ça, une cuite: cinq francs de boisson. Voilà le bénéfice

-de la journée... » Onze francs : cela explique •qu'il « ait des dettes et n'arrive pas à les payer », comme il me le confiait avant-hier.

Je me hasarde à faire quelques tentatives auprès de mariniers dont les bateaux sent à l'amarre, attendant leur tour de charger.

«Ah! me répond, d'un air bienveillant et prudent, lun des patrons; c'est que ça ne s'est jamais fait!... Savez- vous nager?... à cause des accidents... Si seulement vous étiez du métier... ou si vous pouviez vous occuper des chevaux \ Tenez! voyez donc les deux bateaux, là-bas; ils sont chargés et vont partir pour Paris.»

Je m'y rends. Le patron n'est pas là. A ma demande, la femme sourit en secouant la tête : «Non. Cela ne conviendra pas à mon mari . . . Voyez-vous, nous sommes en famille. . . Et puis, nous avons tout le personnel qu'il nous faut... >>

Je m'adresse à un bateau voisin. « ... Non, nous n'avons besoin de personne... »

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