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I. Un autre batelier m'a tenu le même langage

Plus loin, j'avise un patron batelier : <^ Connaît riez-vous un bateau prêt à partir pour Paris et qui me prendrait comme passager payant ? — Ah ! il peut bien y en avoir, dans le tas !... Demandez donc cela à Thomas qui tient un estaminet : il connaît beaucoup de monde... »

Les pourparlers, à l'estaminet, ont traîné pendant plusieurs jours pour aboutir à un résultat négatif. Lorsque j'y vais pour la première fois, je ne trouve que sa femme : Thomas est absent pour toute la journée, appelé par ses affaires à un marché d'affrètement. Elle m'assure qu'elle l'entretiendra de mon projet le soir même et que, s'absentantle lendemain, il pourra, le surlendemain, me donner une réponse. Mais, le- surlendemain matin, le patron m'avoue n'avoir pas été mis au courant de mes désirs. 11 accueille mes explications sans manifester d'étonnement ni formuler d'objections et me promet d'en parler à divers bateliers qu'il connaît ; il me donnera réponse le soir même. Mais, le soir, il est sorti, et sa fille m'invite à revenir le lendemain soir. En m'en allant, je ren-

contre, pour I2 troisième fois depuis notre première conversation, le marinier qui m'a adressé à l'estaminet : chaque fois que je le croise, il feint de ne pas me voir ; alors je lui adresse quelques mots au sujet des démarches que je fais et qu'il a provoquées ; il écoute, émet quelques vagues paroles ou sons inarticulés et poursuit sa route. Manifestement il ne tient pas à ma société. Il est marinier et je ne le suis pas. Le quatrième jour, je reviens fidèlement à l'estaminet : pas plus que la veille, Thomas n'est là ; il est venu, est reparti et n'a laissé aucun renseignement pour moi. Sa fillette médit: «C'est rare qu'on trouve... » Le cinquième jour, rien encore. Persévérer eût été d'une vertu très vaine.

Je me présente chez un affréteur, muni d'un mot de recommandation : on me donne comme un ouvrier de confiance, que l'on estime et que l'on désire aider. Prudent, l'affréteur me répond : « Si vous vous arrangez avec mes mariniers, je n'y vois aucun inconvénient ; mais je ne puis intervenir ; c'est leur affaire... » Il m'indique deux

de ses bateaux qui sont chargés et sur le point de partir. Je les trouve sans peine. Les commis ' m'accueillent fort poliment, mais m'opposent un refus : ils invoquent pour prétexte Timpossibilité de me loger. Ils me conseillent dem'adresser à un « Berrichon» (en réalité, une péniche du Bourbonnais), qui est en chargement et ne tardera pas à redescendre sur Paris.

Seule, la femme est à bord. « Ah 1 s'exclame-t-elle joyeusement, vous avez travaillé à Roanne! Vous êtes de par là ? Comme je comprends que vous ne puissiez vous habituer à ce pays-ci ! On n'entend rien à leur langage ! ... Et par Dunkerque, c'est bien pis !.. . A Roubaix également, ils parlent plus mal qu'ici... Et quelle débauche ! on a peur d'y aller... Et puis, on ne trouve pas à acheter de la nourriture comme par chez nous, des lapins, de la volaille... Et puis... les gens du Nord... » Elle fait une grimace et ne précise pas davantage sa pensée. Mais elle s'écrie aussitôt avec un accent de contentement :

I. Quand le patron du bateau n'en est pas propriétaire, on l'appelle contremaître ou commis.

LES MARINIIRS \)

« Ah 1 on voit bien que vous êtes de par chez nous ! vous parlez comme nous !... » Elle dit que le métier de marinier offre bien des désagréments : « On souffre de la pluie, de la chaleur, du froid... Mais, ajoute-t-elle, on est son maître 1... » Bile ne demande pas mieux que de me rapatrier. « Toutefois » — réserve bien naturelle — « ça dépend de mon mari. » Elle m'explique qu'ils n'ont avec eux qu'un •étranger à leur famille, le charretier. L'attelage, suivant l'usage du Centre, est à bord ; mais ils ne peuvent en user dans le Nord, les règlements les obligeant alors à recourir à la traction électrique ou aux entreprises locales -de traction animale.

Un de ses enfants, un garçon de onze ans, s'approche de nous et répète en riant un jeu de mots obscène que vient de lui apprendre un camarade de son âge. Sa mère le reprend vivement pendant que nous voyons son compagnon colporter cette saleté de bateau en bateau, l'adresser indistinctement aux enfants et aux femmes qui rient en lui faisant de gros yeux. La Bourbonnaise hausse les épaules : « Qiiel ennui d'être obligé de

laisser les enfants courir ! Mais que faire ?... Ils auraient également grand besoin d'apprendre à lire. Pour la plupart, nous ne savons pas lire et nous signons des contrats sans connaître ce qu'ils contiennent... Mais, où leur faire apprendre à lire ?... Nous sommes quelques jours là, puis en route. lî faudrait les mettre en pension, et ça coûte trop cher pour nous, nous sommes obligés de regarder à la dépense... Et puis, même quand on sait lire, il y a tant de choses dans ces contrats qu'on ignore souvent à quoi l'on s'engage ; il arrive que, par la suite, on regrette d'avoir signé... »

C'est là une des grandes plaies du métier. Plus d'un affréteur sans scrupule profite de ce que le marinier ne sait pas lire ou ne peut pas comprendre ce qui lui est lu, pour lui faire signer un contrat où sont introduites des clauses si désavantageuses que le marinier ne les aurait jamais acceptées s'il les avait connues ou avait pu en déterminer la portée. Grâce à la réunion des mariniers en association professionnelle, tous les contrats pourraient être soumis, avant l'échange des

signatures, à l'examen du conseil juridique du syndicat. Les mariniers associés ne seraient plus victimes des manœuvres frauduleuses que leur isolement, leur ignorance, et leur inexpérience juridique rendent faciles.

La Bourbonnaise charge le garçonnet de trie conduire à son mari qui travailleen ce moment sur un autre quai. Tout en marchant, l'enfant me demande si je sais lire : « Moi pas ! » ajoute-t-il avec une parfaite indifférence. Il passe ses journées à vagabonder sur les quais entre les piles du bois apporté par les bateaux pour le boisage des mines. Des bateaux restent huit et quinze jours à attendre leur tour de charger du charbon. Le personnel, désœuvré, erre adroite et à gauche. Les enfants de dix à quatorze ans, mêlés aux jeunes gens de quinze à vingt ans, flânent, bavardent, oisifs, et, abandonnés à euxmêmes, descendent tout naturellement les pentes de leur nature. Tout ce monde de la batellerie, rigoureusement fermé auxgens du dehors, se développe ainsi, étranger presque complètement à toute culture intellectuelle et morale. Ses préservatifs découlent exclusi-

vement de ses habitudes professionnelles : isolantes, elles le gardent des contaminations extérieures ; familiales, elles lui imposent la discipline correspondante. A elles seules, les conditions objectives de l'exercice du métier lui fournissent d'utiles correctifs et une force éducatrice : la nécessité d'un certain travail, de la prévision et de l'économie, une responsabilité réelle, une autonomie individuelle limitée, mais fortifiée, par In permanence de la vie familiale et la cohésion de fait du groupe professionnel. Mais on conviendra que. pour être réellement agissantes, ces conditions favorables n'en comportent pas moins d'énormes lacunes par où s'expliquent tous les défauts du marinier, ses infériorités et jusqu'à sa pauvreté matérielle : ignorants, ils sont exploités ; isolés, ils se corrompent. Leurs qualités personnelles et proportionnelles ne portent pas leurs fruits parce que la profession n'est pas organisée et que ceux qui l'exercent ne reçoivent pas la culture nécessaire.

A peine ces réflexions ont-elles rapidement traversé mon esprit que nous nous trouvons

en présence du patron de la péniche bourbonnaise : un petit, à l'nir rusé et sournois. Il me laisse à peine le temps de m'expliquer : « C'est entendu, fait-il. Vous viendrez avec nous. Pour le prix de la nourriture, on s'arrangera toujours . Et puis, si vous nous aidez, vous la gagnerez, votre nourriture... » Et, é!(isant demi-tour, il s'éloigne... C'est drôle, comme ça marche bien... ça marche trop bien . .. Son charretier, tout près, me regardait plutôt de travers... Un autre marinier nous écoutait, me fixant d'un air un peu narquois... La femme me rejoint... Elle n'a plus sa physionomie ouverte et joyeuse de tout à l'heure. Elle me dit, sur un ton aimable, mais où l'on devine des réticences : « ...Revenez demain... nous verrons... Nous déciderons demain... » Quelque commère ou marinier des bateaux voisins lui aura fait le mot. Depuis tant de jours que je cherche autour du bassin, ne recevant que des refus, tout le monde connaît mes projets et sans doute on ne se dérobe pas sans un motif précis que je ne saisis pas encore nettement. Le garçonnet, survenant : « Maman, le charretier demande

pourquoi nous prenons cet homme avec nous ? — Parce que ça nous plaît, répliquet-elle, et ça ne le regarde pas. »

Le charretier me soupçonne peut-être de chercher à lui souffler sa place. Qu'il craigne d'être remplacé en cours de route, et il va: certainement menacer ses patrons de lesquitter tout de suite s'ils me prennent à bord. Cette mise en demeure constitue son uniquemoyen de défense contre l'intrus qu'il suppose susceptible de lui enlever son gagnepain. Mais il reste acquis que la femmesemblait avoir déjà changé d'avis avant de connaître cette menace : d'autres influences, ont dû agir sur elle...

En effet, le lendemain,j'enregistre un nouvel: échec. « On regrette beaucoup, me dit la-. patronne en enveloppant le refus des explications qu'elle juge les plus convaincantes, maisça n'est plus possible... voyez-vous... parce que... » (elle baisse la voix comme pour me faire une confidence) « mon mari vient de partir pour Douai pour ses affaires, je l'y rejoindrai dans quelques jours quand le bateau sera chargé, et alors... vous comprenez... je

ne peux pas vous garder comme pensionnaire: mon mari est jaloux !... — Ah ! s'écrie une autre femme de marinier qui, tout comme celle-ci, avait largement dépassé l'âge canonique,... ces hommes! ils sont tous comme ça ! et ils le deviennent davantage en vieillissant ! — Oh ! le mien, réplique avec bienveillance l'ingénieuse Bourbonnaise,... ill'était plutôt davantage quand il était jeune. Mais il l'est encore bien !. . . » Et elle ajoute, pour se débarrasserde moi complètement et me quitter sur une preuve de bonne volonté : « Allez donc voir sur l'autre quai. Il y a un Berrichon chargé qui va partir demain. L'homme est seul avec sa femme. Ils ont une chambre de libre. Ça m'étonnerait si vous ne faisiez pas affaire avec eux... »

Lesté de ces encourageantes paroles, je me hâte vers le « Berrichon » indiqué, qui est une péniche de la Brie. Mais le patron ne me laisse pas aller jusqu'au bout de mes explications. Il paraît au courant de mes diverses tentatives et, dès les premiers mots, se hâte de m'assurer que la chose est impossible parce qu'il « ne peutîime loger». Il me con-

seille de m'adresser à un autre bateau briard qu'il me désigne : <■<, Le patron est seul. Vous avez chance de vous entendre avec lui . »

Je parviens à le joindre, le lendemain seulement. Il me semble, lui aussi, connaître mes projets. Il m'interrompt dès mon entrée en matière : <s Je ne puis vous prendre avec moi, rapport à la nourriture. Je suis seul, je mange comme ça se trouve : de la viande s'il y en a à acheter, et c'est moi qui la fais rapidement cuire ; du fromage et du pain si je n'ai rien de plus ; quand j'ai cb'ti,\c mange cJfti... Ah! il y aurait une femme pour nous faire à manger, ça irait tout seul ! Pour le couchage, il y a ce qu'il faut, là, dans l'écurie qui est vide : un bon lit inoccupé, avec son sommier, matelas, draps et tout. ..Mais c'est pour la nourriture !... S'il y avait une femme.,. »

Les autres disaient : impossible, parce que nous sommes en famille, il y a une femme 1 voyez donc un homme seul ! Et celui-ci, qui est seul, s'écrie: impossible, parce que je suis seul î s'il y avait une femme !

La preuve en est surabondamment faite : on m'écarte par système et sous n'importe

quel prétexte, Ce patron briard aurait dû être satisfait de trouver un compagnon qui paierait son passage et sa nourriture tout en l'aidant à faire la cuisine et à conduire le bateau. Il n'en est rien : il se préoccupe par-dessus tout de ne pas associer à son travail et à sa vie un homme étranger à la batellerie.

Je me rends néanmoins, muni d'une lettre de recommandation, chez un affréteur, aune dizaine de kilomètres de Vendin. « C'est très facile, me dit-il. J'ai justement là un bateau que l'on achève de remettre en état. Il sera en mesure de partir à la fin de la semaine. »

Il m'y conduit, appelle la femme de son Vi contremaître » et lui demande s'il lui convient de me prendre comme pensionnairejusqu'à Paris. Elle accepte aussitôt, avec empressement, semble-t-il. Je paierai 3 fr. 50 par jour, « le prix que paie le pilote...» Elle me donnera la plus belle cabine, la cabine du milieu. Je pourrai même y apporter du mobilier si j'en ai à transporter! Son mari n'est pas là en ce moment, mais elle est certaine de son assentiment. Ils sont Flamands français.

L'homme, aidé de son fils, conduit la péniche. Je m'installerai ri bord la veille du départ. Qiiand part-on ? L'affréteur, me dit la Flamande, dans son jargon, « t'écrira quand on partira, et vous n'aurez qu'à venir avec vos affaires, tu coucheras dans cette chambre-là».

On le voit, c'est extrêmement simple. Comment ai-je pu jusqu'à ce jour essuyer autant de refus ! A l'estaminet voisin où je déjeune, deux consommateurs parlent des ouvriers d'une usine peu éloignée t «Ce qu'ils en boivent, du genièvre ! et du trois-six ! J'en connais un qui s'enfile, chaque jour, un litre de trois-six pur! .. Lundi, je l'ai trouvé dans un fossé, mort. Il pleuvait à verse. Je le réveille i il m'eng... I »

Je reviens par le chemin de halage, tout contentde l'heureux résultat de ma démarche. En un certain endroit, le canal était encombré de bateaux en stationnement et de bateaux en circulation. Comme il est fréquent et fréquemment inévitable, deux de ceux-ci se heurtent légèrement en se croisant. Les mariniers échangent aussitôt des injures : « Dégourdi ! Empaillé!», crie l'un. Et l'autre:

« Va donc apprendre à jouer du piano !...Tu ferais mieux d'aller charger du bois à cinquante-cinq sous !»Et cela continue tant que leurs voix peuvent porter. Durant que leurs bateaux s'éloignent lentement, ils crient tant qu'ils peuvent, l'essentiel étant de ne pas rester court ; se taire équivaut à s'avouer vaincu et il convient de sauver l'honneur devant tous les témoins ; au bruit de l'altercation, le pont des péniches voisines avait aussitôt cessé d'être désert.

Trois jours plus tard, je retourne chez l'affréteur. Il est absent, Je me rends au bateau. La femme s'y trouve seule. Elle ne répond pas à mon «bonjour»... «Quand partironsnous? » Silence. Je répète ma question. « Sais pas ! » fait-elle, maussade, et elle me tourne le dos.

Le soir même, la péniche quittait le chantier pour le bassin de chargement. Je ne l'apprends que lesurlendemain, lorsque je reviens aux informations. Je me hâte au bassin. Dès qu'elle m'aperçoit, la femme me crie, d'un ton tranchant : « Inutile de venir !Je ne peux pas vous prendre!.. . » L'air humble, qu'elle avait

pris à la première entrevue à laquelle assistait l'affréteur, et l'attitude froide, qu'elle avait gardée lors de la seconde entrevue où j'étais seul, mais près du bureau du propriétaire, ont fait pince à un visage franchement hostile ; le ton est insolent, agressif même : « ...Impossible ! Mon mari ne veut pas ! — Comment cela ? Vous m'avez donné votre parole ! — Ça se peut. Mais je ne suis pas seule, je suis mariée et mon mari ne veut pas. — S'il ne veut pas, ce n'est pas d'aujourd'hui. Voilà cinq jours que vous avez accepté ; je vous ai revue avant-hier et vous ne m'avez pas dit que votre mari refusait. Vous deviez le^avoir tt vous devez comprendre qu'en me faisant perdre du temps pour rien, vous m'avez, fait tort. — Ah! ben ! c'est possible. Mais non mari ne veut prendre personne 1 On est m famille 1 Et d'abord, c'est pas jusqu'à ?*aris que 1 on va ! — Eh bien 1 là où vous /ous arrêterez, je prendrai le train. — Preneze donc tout de suite ! vous serez plus vite "endu I »Et, pour couper court à la discussion, elle disparaît dans l'intérieur de sa Déniche.

Le premier jour, elle avait accepté^ n'osant refuser à l'affréteur. Le troisième, elle n'avait plus dit — oui — mais n'avait pas encore dit r— non — n'ayant pas quitté le voisinage immédiat de celui dont son mari dépend. Maintenant qu'ils sont à un kilomètre de distance, elle me signifie leur commune volonté. Les mariniers n'acceptent de vivre qu'avec les mariniers. CesFlamandspouvaient gagner au moins deux francs par jour sur le prix de ma pension ; cet avantage pécuniaire leur était d'autant plus sensible qu'ils venaient de passer en chantier de longues semaines pendant lesquelles le contremaître n'était plus payé que quatre francs par jour. Ils aiment mieux renoncer à ce gain plutôt que d accepter avec eux un étranger à la batellerie. 11 n'est certainement pas de corps de métier plus fermé que celui des mariniers.

Un de mes amis, ayant tenté une démarche en ma faveur auprès de deux affréteurs de Douai, en a reçu la même réponse: « C'est impossible. Les mariniers ne prennent à bord que des mariniers. » Ils ont ajouté que, cepenpendant, je pourrais peut-être me faire ac-

cepter comme charretier, par un « Berrichon ». Hn effet, à deux reprises au cours de mes recherches, des patrons bateliers m'en ont parlé. Mais je n'aurais pas su soigner et conduire leur attelage.

Je raconte mes échecs successifs à une personne que ses occupations mettent en rapport constant avec les mariniers. Sa conviction est que leurs refus systématiques tiennent surtout à ce qu'ils me prennent pour une <<, casserole » ; je leur serais complètement suspect, non seulement à Vendin où ils se sont communiqués cette impression de l'un à l'autre dans tout le bassin, mais bien au delà ; ils ont en effet l'occasion de se voir, plusieurs fois par semaine, aux divers marchés d'affrètement de Douai, Béthune et Valenciennes, où ils se transmettent toutes les petites nouvelles et tous les « potins ». Je lui demande : « Casserole au bénéfice de qui? — De n'importe qui! de l'administration d'État.d'un affréteur, d'une Compagnie de navigation, d'un syndicat s'ils ne sont pas syndiqués et, s'ils sont syndiqués, d'un syndicat autre que celui auquel ils appartiennent... Le

marinier est défiant à l'excès, très ignorant, peu intelligent et fort orgueilleux : il méprise celui qui n'a rien ou le simple ouvrier ; il se considère comme quelqu'un et un peu comme un monsieur. Avec cela, fort en gueule et chapardeur, car, pour lui, chaparder n'est pas voler... »

Ce jugement résumait une expérience de vingt années : vingt ans de contact direct et continuel avec les mariniers. Or, j'avais relevé chez les mariniers du Centre, en vivant dixhuit jours avec trois d'entre eux, tous ces traits de leur caractère. Ce résultat accuse nettement la valeur de la méthode concrète. Son emploi me permet même de rectifier l'opinion que je rapporte, en ce qui concerne le p'^u d'intelligence qu'on leur attribue. Ceux que j'ai connus m'ont, au contraire, paru doués de beaucoup d'intelligence et de finesse. Mais rien ne ressemble plus à l'inintelligence qu'une intelligence inculte. En les qualifiant de gens « peu intelligents », il faut préciser : cette infériorité ne provient pas d'une sottise native, mais du défaut de culture et de l'isolement professionnel, c'est-à-dire d'un rétrécissement

du champ de l'intelligence dîi aux conditions objectives actuelles du métier \

1. Mon auberge de Vendin présentait la caractéristique de toutes les auberges ou estaminets de la région : on ne sait pas faire la cuisine, on n'aime pas en faire et on n'en fait pas. Beaucoup d'estaminets portent sur leur enseigne l'indication: « Restaurant. » Vous entrez : on vous répond que Fon ne sert pas à manger. Dans les auberges où l'on donne à manger, le client de passage ou le pensionnaire ne trouve jamais qu'une nourriture improvisée au dernier moment, une grillade quelconque faite à la poêle, rapidement, et qualifiée de « bifteck » ; avec cela, des « frites ». A midi, on sert toujours une soupe au bouillon gras, mais que l'on assure être « maigre puisqu'elle a e'té dégraissée ». Ma logeuse me donnait habituellement, le soir, une salade et, soit de la viande froide, soit du jambon, soit des sardines à l'huile. Elle me montra, un jour, un gros jambon de campagne qu'elle venait d'acheter: « Comme c'est commode! me dit-elle. Quelqu'un arrive : du jambon et une salade, ça fait son souper I »

Au moment de monter dans le train, je remarque, sur le mur de la gare de Vendin, cette inscription tracée à la pointe d'un couteau :

République di financiers et de voleurs!

Une autre main a ajouté:

et dHmbéciles!

Vendin est exclusivement ouvrier : ouvriers des champs, des mines, des fours à coke, mariniers. Plus anciennement, on n'eût jamais lu cela ; à tout le moins, la formule aurait été rayée. Il y a quelque chose de changé dans le sentiment populaire.

LES MAI. INIkKS 14

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