Études, p. 82, note
Le chapitre consacré aux mariniers du Nord, inutile ? Jugement sévère et un peu prompt ! Ce chapitre ajoute, au contraire, au tableau de la vie des mariniers bien des traits que le chapitre précédent ne fournissait pas: détails sur l'existence des bateliersen station, sur leurs occupations, flâneries et distractions, la finesse ingénieuse et variée avec laquelle ils imaginent des prétextes nouveaux pour écarter l'intrus, la préoccupation des mères de prémunirleurs enfants contre les inconvénients du vagabondage et de l'oisiveté et de leur assurer instruction et éducation, l'exploitation de l'ignorance des mariniers dans lescontraîsqu'ilsdoivent signer, la pénétration des mariniers par la politique sous le couvert des intérêts professionnels, le contact immédiat et toujours redouté des débardeurs, manœuvres et vagabonds, et bien d'autres menus traits dont la signification n'échapperait pas à un esprit moins dédaigneux des contingences expérimentales.
La multiplicité des conclusions procède du désir de mettre de l'ordre dans les faits et dans les idées qu'ils suscitent ou éclairent et de n'avancer qu'avec prudence vers les affirmations définitives. L'observation prise ne comporterait-elle qu'une page, elle appellerait encore une conclusion, fûtce d'une ligne. Il y en a et il doit y en avoirautant que d'études distinctes. Ceux-là seuls peuvent rester surpris de ces habitudes courantes dans la pratique des sciences d'observation, qui sont
étrangers à leur discipline. En bonne méthode expériinentale, toute observation partielle appelle une conclusion limitée au groupe homogène de faits analysés. La conclusion générale se dégage de ces diverses conclusions partielles dont elle groupe les traits principaux avant que d'en accuser p'.us nettement les tendances et esquisser les vérités essentielles auxquelles elles conduisent.
La présence d'un appendice ne trouble pas la composition d'un ouvrage puisqu'il lui reste, par définition et par nature, extérieur, tout en lui ajoutant quelque chose. S'il lui est extérieur, il ne lui est pas étranger : il le complète. La contribution que l'appendice des Mariniers apporte à l'étude d'un sujet aussi peu connu valait que les deux brèves études auxquelles il est consacré fussent analysées.
Le grief énoncé contre la composition du livre serait peut-être moins contestable s'il s'agissait d'une œuvre littéraire. Mais, dans un travail scientifique, les règles de la rhétorique cèdent le pas aux règles de l'observation. Il s'agit ici, par dessus tout, de prendre et de rapporter des observations : la forme littéraire d'un récit dont toutes les parties s'équilibreraient et dont tous les éléments fusionneraient dans un ensemble harmonieux doit rester subordonnée à la forme que la notation des faits observés impose. Si l'étude concrète d'un groupe ouvrier contient une observation abondante et une observation brève, elle
comportera un chapitre long et un chapitre court; on n'abrégera pas le premier et l'on n'allongera pas le second pour le plaisir d'un lecteur qui éprouve le besoin de feuilleter un livre dont les différentes parties couvrent des surfaces de papier sensiblement égales. On ne se proposera pas de faire des observations au mètre. On se gardera, par amour de la symétrie, de faire des fausses fenêtres.
Mais que vaut, considérée en elle-même, la méthode employée ? Quelle est sa portée ?
M. du Passage lui reproche d'abord Tétroitesse de son champ d'action : a A la suite d'un séjour « parmi les débardeurs des quais de Roanne», M. Valdour « est revenu vers Paris sur une « péniche où il jouait le rôle de passager payant, « dans le costume d'un ouvrier en quête de tra- « vail. Le voyage a duré deux semaines et demie ; <\ le cercle d'observation comprenait presque « uniquement le personnel du bateau : trois « hommes et une femme ; et le point de vue « économique était à peu près négligé pour lais- « ser place à l'enquête psychologique et morale. *< Ces données sont nécessaires pour fixer la porxs tée des pièces recueillies » (i).
Remarquons, pour apprécier la valeur de ces réserves, qu'elles concernent moins la méthode
i. Études, p. 78.
que l'usage qui en a été fait dans l'espèce considérée. Encore ne s'imposeraient-elies, dans ce cas particulier, que si l'étude sur les mariniers était présentée comme complète et définitive. Or, il va de soi qu'une telle étude suppose toute une série d'enquêtes sur chaque groupe régional de mariniers.Laisser entendre que j'ai pu prendre position contre une pareille évidence, c'est m'attribuer une absurdité qui procure au censeur l'occasion d'un triomphe par trop facile. Une première recherche sur un groupe professionnel ne peut fournir qu'une contribution à la connaissance de cette profession : j'ai d'ailleurs pris soin de l'indiquer à la page 3 de l'introduction. Ce qui n'implique pas que cette contribution ne puisse déjà suffire à mettre sur la piste des principes généraux et même à placer en évidence plusieurs d'entre eux, car l'individuel reflète le général et l'universel se retrouve dans l'accident.
On allègue, il est vrai, que «le point de vue « économique était à peu près totalement négligé « pour laisser place à l'enquête psychologique et « morale ». Autant supposer que l'observateur a abordé le terrain d'observation avec le dessein préalablement arrêté de limiter son enquête à certains aspects du sujet et d'étendre ses conclusions à la totalité des aspects que le sujet présente . Rien ne serait plus propre à fausser l'observation : celui qui l'entreprend ne doit pas avoir d'autre intention que de retenir tout ce que Tex-
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périence lui livrera. Si, dans le chapitre II, le côté économique paraît « à peu près totalement négligé », c'est que, dans la réalité de la vie des individus qui y sont observés, il tient une place très médiocre. Il s'agit là, en effet, de salariés satisfaits de leur sort. Cela valait la peine d'être retenu. Le point de vue économique prend, au contraire, plus de place dans les préoccupations des mariniers petits propriétaires, rencontrés dans le Nord, étudiés au chapitre III, et dont les réflexions confirment les renseignements fournis par Jules de l'Ecluse dans une brochure que l'appendice analyse.
Le soin avec lequel M. du Passage souligne le petit nombre de personnes que transporte le bateau nous fait un peu trop paraître notre contradicteur comme mû par le secret désir de « fixer » à peu de chose « la portée des pièces « lecueillies ». Comme si la quantité des renseignements et leur portée étaient nécessairement en rapport avec le nombre des personnes observées! Notre censeur concède, il est vrai, qu' « il paraît bien... que plusieurs v> de ces pièces «ont vraiment une valeur d'ensemble» (i). Mais il néglige de corriger l'impression excessive que la formule « trois hommes et une femme» pouvait produire. Ce n'est pas assez d'écrire que « le cercle d'observation comprenait presque uniquement » ces
quatre personnes : il faut préciser, pour être équitable, que ce personnel du bateau entrait, au cours du voyage, en contact avec d'autrts mariniers qui se révélaient semblables aux mariniers avec lesquels vivait l'observateur. Les observations recueillies se prolongent donc en perspective bien au delà de ses compagnons permanents et immédiats.
Le censeur omet totalement, d'ailleurs, de faire état de la prise de contact de l'observateur avec les bateliers du Nord. 11 en accorde dédaigneusement mention, quatre pages plus loin, en note (i), et pour traiter ces observations complémentaires de « détails trop longs parce que peu instructifs», mais qui, avec les conclusions et les appendices, permettent «sans doute d'atteindre plus rapide- « ment les 240 pages du petit livre. .. ; tout cela « ressemble trop aux procédés de remplissage « employés par des reporters pressés de voir « grossir leur copie ». M. du Passage saura désormais que ces publications de « Vie ouvrière » n'ont pas le caractère d'une entreprise de librairie : l'auteur n'exécute pas sur commande des travaux « pj'essés » et payés au mètre carré de papier noirci ; n'ayant recherché aucun avantage matériel, il accepte le privilège d'acquitter les frais d'édition. Si 240 pages ne suffisent pas à l'appétit critique de M. du Passage, M. du Passage en