‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 10 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

« sans aucune dissension, et, ce faisant, Dieu vous as- « sistera et bénira vos entreprises, »

Malheureusement Ribaut parti, le capitaine Albert pas plus que ses soldats ne se souvinrent longtemps de ses excellents conseils : « C’est l'ordinaire des hommes lesquels ne peuvent demeurer en un état, et aiment mieux se ruiner que n’attenter toujours quelque chose de nouveau... Ils entrèrent donc en partialités et dissensions qui prirent leur origine d’un soldat nommé Guernache lequel, à ce qui m'a été récité, fut assez cruellement pendu par son propre capitaine (Albert) et pour assez maigre occasion, lequel capitaine, usant encore de menaces envers les soldats francais qui étaient demeurés pour lui obéir, et qui par aventure, comme il est à présumer, ne lui obéissaient, fut cause qu'ils se mutinèrent, d'autant que, le plus souvent, il mettait ses menaces à exécution dont ils le pourchassèrent tellement qu’enfin ils le firent mourir... Cependant ils commencèrent à bâtir un petit brigantin en espérance de revenir en France, s’il ne leur venait secours. Le brigantin terminé, le vent survint si à propos qu'il semblait qu'il les invitait à se mettre en mer, ce qu'ils ne différèrent. Mais enivrés de la trop excessive joie qu'ils avaient de retourner en France, ou bien privés de toute providence et considération, sans avoir égard aux vents inconstants et à an moment muables, ils se mirent en mer avec si maigres victuailles que la fin de leur dessein se trouva malheureuse et désespérée. » Ce qu'on peut avec toute raison regarder comme un juste châtiment de la révolte et du meurtre du capitaine Albert.

« Après done qu'’ilseurent navigué le tiers de leur che-

min, ils furent surpris de calmes si ennuyeux qu’en trois semaines ils ne s’avancèrent pas de vingt-cinq lieues. Pendant ce temps, les vivres se diminuèrentet vinrent en telle petitesse qu'ils furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil ‘par jour, qui sont peut-être la valeur de douze pois. Encore tel heur ne leur dura que bien peu, car tout à coup les vivres défaillirent, et n’eurent pour plus assuré recours que les souliers et les colets qu’ils mangèrent. Quant au boire, les uns usaient de l'eau de mer, les autres de leur propre urine, et demeurèrent en telle désespérée nécessité l’espace d’un fort long temps, durant lequel une partie mourut de faim... Les survivants enfin vinrent en ce dernier désespoir que quelques-uns d’entre eux proposèrent qu’il était plus expédient qu’un seul mourût que tant de gens périssent.…. Ce qui fut exécuté en la personne d’un nommé Lachère, duquel la chair fut partie également à ses compagnons, chose si pitoyable à réciter que ma plume même diffère de l'écrire. Après si long temps et ennuyeux travaux, le bon Dieu, usant de son accoutumée miséricorde, leur changea la tristesse en joie, et leur fit paraitre la terre dont ils furent si excessivement réjouis que le plaisir les fit demeurer longtemps comme insensés. »

Ainsi finit ce lamentable épisode si admirablement raconté par le vieil historien ; je n’ai pu mieux faire que de le citer textuellement, sauf quelques retranchements qui rendent le récit plus rapide.

1 Blé de Turquie.

Odifeuse agression.

Or, pendant que les malheureux, embarqués sur le brigantin pour revenir en France, en étaient réduits à de si terribles extrémités, Laudonnière faisait voile pour l'Amérique, chargé par l’amiral Coligny de porter des secours aux colons. Arrivé, le 45 juin 1564, à l'entrée de la rivière que, lors du premier voyage, on avait appelé la Æivicre de Mai, il trouva le Fort abandonné et ruiné et décida qu’un autre serait construit mais à deux lieues de l’embouchure du fleuve.

Les Indiens témoignèrent une grande joie du retour des Français qu'ils fêtèrent par les cris répétés de : Antipola! antipola Ï (ami.) Ils s’empressèrent aussi de leur montrer qu'ils avaient respecté La colonne naguère élevée par Ribaut. « Nous la trouvèames, dit Laudonnière, environnée de couronnes de laurier et à ses pieds force de petits paniers de mil qu'ils appellent en leur vulgaire Tapaga Tapola. Hs la baisèrent lors à leur arrivée et nous supplièrent de faire de mème. » Le paraousti ou cacique Satouriana vint rendre visite à Laudonnière, et, serrant ses mains avec un air de grande affection, lui présenta ses enfants dont l’ainé était chargé d'offrir au capitaine un lingot d'argent. Satouriana se montra plus empressé encore le lendemain quand le Français lui vint rendre sa

visite. « Nous le trouvämes à l'ombre d'une frescade ", accompagné de bien quatre-vingts Indiens, et paré pour lors à l’Indienne, c'est à savoir d’une grande peau de cerf accoutrée en chamois, et peinte en compartiments d’étranges et diverses couleurs, mais d’un portrait si naïf et sentant son antiquité, avec toutes les règles compassées au juste qu'il n’y a si exquis peintre qui y sut trouver à reprendre, tant est le naturel de ce peuple étranger parfait et bien conduit que, sans aide ni faveur aucune des arts, il peut, par le moyen de sa première mère, contenter l’œil des artisans, voire de ceux qui par leur industrie peuvent trouver à redire ès choses les plus parfaites. »

Le paraousti voulut faire présent à Laudonnière de sa belle peau de cerf et lui prodigua, autant et plus que la veille, les témoignages d'affection mais peut-être pas complètement désintéressés. Dans les discours du chef, à chaque instant revenait le mot : 7himogona! Thimogona! prononcé avec un accent et des gestes qui ne permettaient pas au Français de douter que le paraousti désignàt ainsi des ennemis et de ceux qu’il avait en plus grande haine : « Dont m’étant apercu, pour me le rendre plus affectionné, je lui promis de l’accompagner de tout mon pouvoir s’il voulait les combattre ; chose qui le contenta tellement que dès lors il se promit la victoire sur eux. » Promesse inconsidérée que Laudonnière fut prompt à regretter ; car lorsque, quelque temps après, le paraousti, prèt à se mettre en campagne, en envoya réclamer l’exécution, le Français s’excusa en disant que les travaux du fort exigeaient sa présence et celle de tous les siens ; il

! Abri de feuillages.

ajouta «que pour son amitié, il ne voulait pas acquérir l'inimitié de l’autre. » Le paraousti «ne s’en contenta fort » et s’il ne le montra pas ouvertement, il garda un profond ressentiment du refus.

Laudonnière, mieux conseillé par la réflexion, comprenait maintenant son imprudence, et que la politique la plus sage dans sa position était celle de la neutralité, comme le rôle le plus noble, le plus glorieux celui de médiateur en s’efforçant de maintenir ou de rétablir la paix entre les Indiens. Cette politique qui était celle du bon sens comme de la justice chrétienne, Laudonnière malheureusement ne sut pas y rester fidèle. Séduit par des espérances qui n'étaient qu'illusion, par des promesses qui ne devaient pas se réaliser, il consentit à envoyer un secours de vingt-cinq arquebusiers au cacique Outina, le chef le plus important de la confédération des Apaches.

Le concours des Français décida de la victoire, mais ce résultat éveilla la défiance des Indiens, de nos alliés mêmes, qui témoignèrent du service rendu une médiocre reconnaissance et qui surtout ne fut pas de longue durée ; car, à quelque temps de là, d’autres soldats dont Outina pourtant avait demandé le secours « furent assez mal traités par lui et au lieu de les mener contre Astina, il les fit marcher contre ses autres ennemis. Par quoi étant de retour au fort, fàchés et aiguillonnés au possible d’une telle moquerie, ils me firent leurs plaintes et me donnèrent à entendre qu’ils étaient presque morts de faim. »

Par une première et fausse démarche, Laudonnière s'était aliéné les Indiens, même amis en apparence, et qui en venaient à considérer les Français comme des

auxiliaires non moins dangereux que puissants et dont il fallait tâcher de se débarrasser à tout prix. «Ces Indiens, traitres et méchants de nature, et connaissant notre famine étrange, nous vendaient les vivres si chèrement qu'en moins de rien ils nous tirèrent toute notre marchandise que nous avions de reste. Qui pis est, craignant d'être forcés de nous, ils n’approchèrent plus de notre fort que de la portée d’une arquebuscade. Là ils apportaient leur poisson dans leurs petites almadies ‘jusques auxquelles nos pauvres soldats étaient contraints aller, et le plus souvent, ainsi que j'ai vu, se dépouiller de leur propre chemise pour avoir un poisson. Que si quelquefois ils remontraient aux sauvages le prix excessif qu'ils prenaient, ces méchants leur répondaient brusquement :

— Si tu fais si grand cas de ta marchandise, mange-la et nous mangerons notre poisson.

« Puis ils s’éclataient de rire et se moquaient de nous à gueule béée ; dont nos soldats, perdant toute patience, eurent souvent envie de les mettre en pièces et leur faire payer le tribut de leur folle arrogance. »

Dans ce langage se trahit une irritation qui n’est pas tout à fait selon la justice ; car les Indiens étaient dans leur droit en élevant, pour les étrangers, le prix de leurs denrées qu’ils avaient commencé par donner et dont maintenant ils trouvaient bon de tirer un meilleur parti. Puis au lieu d’accuser si vivement les indigènes, Laudonmière ne devait-il accuser lui-même et ses Français de leur imprévoyance? car là, comme ailleurs, guerriers ou chasseurs plutôt que cultivateurs, ils avaient compté

! Barques en écorce,

80 LES MARINS FRANUAIS.

sur les échanges où sur leurs arquebuses pour se procures des vivres, quand ils auraient dù se hàter de défricher le terrain naturellement fertile autour du fort et des habitations et faire des plantations et des semis afin de s’assurer Les ressources d’une récolte abondante avant l'hiver et la saison des pluies où les Indiens se retirent dans l’intérieur des forêts.

Puis ces naturels que Laudonnière qualifie « traitres, dissimulateurs, méchants, » il oublie ce que lui-même a dit en maint endroit de leur bon accueil d’abord, de leurs cordiales dispositions dont il eùt dû profiter comme naguère Bethencourt, pour tàcher, en les éclairant, en les instriisant, de les arracher à leurs superstitions, à l'idolâtrie et les amener par la lumière de l'Évangile à la vraie civilisation. Maïs on ne voit nulle part dans sa narration qu'il se soit beaucoup préoccupé de cet intérêt qui pour lui devait être le premier de tous, et si le calviniste dévot invoque le Seigneur, fait chanter des psaumes à ses soldats, il ne semble pas, d’après son récit au moins, qu’il fût très-impatient d'amener les sauvages à prier avec eux. Léry, sous ce rapport, témoigne tout autrement de zèle.

La misère, croissant toujours, provoqua parmi les colons et les soldats des mécontements qui aboutirent à un vrai complot dont un bas officier du nom de des Fourneaux, se fit le chef. Les mutins pénétrèrent un matin dans la chambre de Laudonnière qui, surpris et malade d’ailleurs, ne put se défendre. Ils se saisirent de lui et le conduisirent à bord d’un navire dont ils s'étaient erm*parés et, en le menaçant de la mort, ils arrachèrent au capitaine l'autorisation d’arracr deux brigantins afin

de se procurer des vivres dans les colonies espagnoles. Laudonnière, à coup sûr, pensait que ce serait par des échanges et autres moyens légitimes. Les séditieux trouvèrent plus facile et plus commode de faire une descente, soit à Cuba, soit à la Jamaïque, et de s'emparer de tout ce qui se trouvait à leur convenance. Mais par l'adresse et l'énergie du gouv:rneur de la Jamaïque, un moment prisonnier et qui sut leur échapper, contraints de fuir, ils revinrent assez peu triomphants à /a Caroline (le fort). Mais là, déjà, un envoyé du gouverneur de Cuba les avait devancés pour se plaindre énergiquement des actes de piraterie commis au préjudice des hahitants de l’île et demander justice.

Rétabli dans son commandement par des officiers et les soldats fidèles, Laudonnière, auquel les mutins, après leur déconvenue, offraient de faire leur soumission, jugea qu’un exemple de sévère punition était nécessaire. Par son ordre, quatre des plus coupables et que leurs compagnons n’essayèrent même pas de défendre, furent saisis, garrottés et amenés à terre; condamnés à être pendus, ils furent exécutés immédiatement. Cet acte de rigueur cependant ne suffit point aux Espagnols qui au fond, jaloux de la création de notre établissement, voulaient sa ruine à tout prix et malheureusement tout Le précipitait vers ce triste résultat. Les vivres manquaient de plus en plus, bien qu’on eût fait prisonnier Outina pour forcer ses sujets à apporter au fort du mil et du poisson : «Si bien que notre recours fut aux racines que la plupart des nôtres faisaient piler dans les mortiers : les autres prenaient du bois d’esquine, le battaient et en faisaient de la farine, laquelle ils faisaient

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