TOME
où bien y avait en chacune soixante mille hommes, se commencaient à clore, et se trouvèrent les chrétiens, qui n'étaient pas sept cents, en my eux... Or, regardez la grande folie et outrage ; car s’ils eussent attendu le roi des Hongres, ils eussent fait un grand fait, et par eux et leur orgueil fut toute la perte... Mais à vrai dire, ils firent, avant qu’ils chussent au danger de leurs ennemis, grande foison d'armes. » (FROISSARD.)
Telle est la version du plus grand nombre des historiens et qui paraît la véritable quoiqu’elle soit contestée par l’auteur (ancien) de la vie de Boucicaut qui s’appuie, dit-il, «du témoignage des plus notables en vaillance et chevaliers qui y fussent et qui sont dignes de croire (créance); le comte de Nevers et tous les seigneurs et barons français, avec tous les Francais qu'ils avaient menés, arrivèrent devers Le Roi tout à temps pour :ux et même en très-belle ordonnance. » Il attribue, lui, ja perte de la bataille uniquement à la prompte fuite des Hongrois « lesquels communément ne sont pas gens arrêtés en bataille et ne savent gréver leurs ennemis, si ce n’est à cheval, traire (tirer) de l'arc devant et derrière toujours en fuyant. Quand ils virent cette entrée en bataille, par peur du trait, commencèrent une grande partie d'eux à reculer et eux traire en sus comme làches et faillis de cœur ‘. »
Quoi qu'il en soit, les Français, qu’ils se trouvassent dans cette extrémité par l'abandon de leurs alliés ou par leur propre témérité, ne perdirent pas courage, « et tantôt, pour assembler aux Sarrasins,'frappèrent avant...
! Vie de Boucicaut, par un contemporain, (Anonyme.)
peu étaient contre si grande quantité. Mais ne croyez pas que pourtant ils reculassent et gauchissent, ains tout ainsi comme le sanglier, quand il est atteint, plus se fiche avant tant plus se sent envahi, tout ainsi nos vaillants Français vainquirent la force des pieux et de tout, et passèrent outre comme courageux et bons combattants. »
Entre les plus braves se distinguait l’amiral Jean de Vienne auquel avait été confié l’étendart sacré. « Et la bannière de Notre-Dame que les Français ont accoutumé de porter en bataïlle, bàilla le connétable à porter à messire Jean de Vienne, amiral de France, pour ce qu’il était le plus vaillant d’entre eux et qui plus avait vu. »
Mais les croisés à la fin, quoique tous combattissent en uéros, se virent accablés par le nombre : «car tous les environnèrent et envahirent de toutes parts si mortellement que plus ne purent se défendre. Et quelle merveille ! car plus de vingt Sarrasins étaient contre un chrétien. Et toutefois en occirent plus de vingt mille : mais au dernier ne purent forcoyer ! Hà ! hà! quel dommage et quelle pitié! » Quelques-uns d’entre eux seulement, ceux-là en particulier qui s'éta'ent montrés les plus présomptueux et les plus téméraires, cherchèrent leur salut dans la fuite. L’amiral, n'ayant pu les retenir ni par prières ni par menaces, et se voyant presque seul sur le champ de bataille au milieu des monceaux de morts et de mourants, un moment parut s'étonner, mais tout aussitôt revenu à lui-même, il s’écria :
— À Dieu ne plaise, compagnons, que nous ternis- . sions ici l'honneur de notre nom!
Et élevant l'image de Notre-Dame qu'il avait tou-
jours maintenue fermement de sa main gauche, tandis que la droite frappait sans relàche avec la hache ou avec l’épée, il donna de l’éperon à son cheval et se précipita « au plus dru des ennemis » qui lui barraïent le chemin et se dressaient devant lui comme une épaisse muraille. Peu s’en fallut cependant qu’il ne parvint à se frayer un passage à travers leurs innombrables escadrons où il fauchait si largement et faisait d’effroyables trouées laissant derrière lui les cadavres par monceaux. Six fois, il releva l’étendart de la Vierge qui s'était abaissé sous la grèle des flèches et des traits ou la violence du choc. Enfin, l’héroïque chevalier, son casque brisé, sa cuirasse faussée en maint endroit, percé luimême de flèches et de coups de lances et couvert de blessures en tel nombre qu’on ne les eut pu compter, vit son cheval mortellement atteint s’affaisser sous lui; et entrainé dans la chute, il tomba sanglant sur le sol où bientôt il expira. Mais de ses deux bras déjà raiïdis par la mort, il serrait encore la sainte bannière que les Sarrasins n’arrachèrent pas sans peine à ce cadavre. D'ailleurs les barbares eux-mêmes ne purent se défendre d’admiration pour cet héroïsme ; car ils témoignèrent de quelque respect pour ces nobles dépouilles. Le corps fut mis à part et reçut les honneurs de la sépulture, ce qui permit plus tard de le rapporter en France où il fut enterré dans l’abbaye de Bellevue ‘, Là déjà se trouvait le corps de Guillaume de Vienne qui avait fait modestement inscrire sur sa tombe : C? gt Guillaume, père de Jean de Vienne.
! Miocèse de Besançon.
La Floride.
« L’amiral de Châtillon, seigneur plus désireux du . bien public que de son propre, ayant connu la volonté du Roi, son prince (Charles IX) qui était de faire reconnaître les terres neuves, fit en toute diligence équiper des vaisseaux propres pour ce fait, et lever gens dignes de telle entreprise, entre lesquels il élut le capitaine Ribaut, homme véritablement expérimenté au fait de la marine, lequel ayant recu son commandement, se mit en mer, l’an 1569, le 18° jour de février, accompagné seulement de deux roberges du Roï, mais si bien fournies de gentilshommes du nombre desquels j'étais, et de vieux soldats, qu’il avait moyen de faire quelque chose mémorable et remarquable à jamais. »
Ainsi débute Laudonnière dans la narration de son premier voyage à la Floride !. Comme on voit, il n’a-
! L'histoire notable de la Floride, située ès Indes occidentales, contenant les trois voyages faits en icelle par cert ‘uns capitaines et pilotes décrits par le capitaine Laudonnière, mise en lumière par M. Basanier, gentilhomme français mathématicien (1586, Paris.)
vait point le commandement en chef de l’expédition et n'était que le lieutenant de Ribaut, d’après ce qu’on peut conjecturer, car il ne le dit pas, et il n'entre relativement à lui-même et à son passé dans aucun détail, et Le silence des contemporains ne nous permet pas de suppléer à cette lacune. On ne sait de Laudonnière que ce qu'il nous en apprend dans son récit, et qui se borne aux évènements arrivés à la Floride. Après une heureuse navigation qui dura un peu plus de deux mois, les Francais arrivèrent en vue de la Floride où sur le rivage « on apereut plusieurs Indiens, hommes et femmes qui tout exprès s'étaient transportés en ce lieu pour y recevoir les Francais avec toute douceur et amitié, comme bien ils montrèreat par la harangue que leur Roiï fit et les présents dont il honora le capitaine. »
Néanmoins Ribaut se rembarqua et continua son voyage pour reconnaitre la côte plus au Nord, descendant de temps en temps à terre, encouragé par l'accueil toujours sympathique des habitantscomme par la richesse du pays. J’emprunte à la narration originale la deseription d’un paysage, description qui se ressent de la vivacité de la première impression : « L’ancre posé, le capitaine avec ses soldats mit pied à terre et descendit premièrement où nous trouvâmes le lieu si plaisant et délectable que rien plus; car il était tout recouvert de hauts chènes et cèdres en infinité, et, au-dessous d’iceux, de lentisques de si suave odeur, qu'icelui seul faisait trouver le lieu de très-grand contentement. Cheminant au travers de ces
‘amées, nous ne voyons autre chose que poules d'Inde s'envoler par les forêts, perdrix grises et rouges quelque peu différentes des nôtres, mais en grandeur principale-
ment. Nous entendions aussi des cerfs bramer dans les forèts, des ours, des loups cerviers, des léopards, et autres plusieurs espèces d'animaux à nous inconnus. Contents de ce lieu, nous nous mimes à pêcher avec la seine, et primes en si bon nombre des poissons, que c'était chose admirable. Et entre autres, nous en primes d’une espèce que nous appelons salicoques, qui n'étaient moins grosses qu'écrevisses, de sorte que deux traits de seine étaient suffisants quelquefois pour nourrir un jour l’équipage de nos deux vaisseaux. »
Voici un autre coin de paysage, non moins bien décrit par Laudonnière (2° voyage) : « Or, avais-je délibéré de reconnaitre les singularités de la montagne. Par quoi m'acheminai au droit sommet d’icelle où nous ne trouvàmes que des cèdres, des palmiers et des lauriers de si souveraine odeur que baume ne sentirait rien au prix. Les arbres étaient de toutes parts environnés de ceps de vigne portant des grappes en telle quantité que le nombre suffirait pour rendre le lieu habitable. Outre cette fertilité de vignoble, on ne voit que l’esquine ‘entortillée à l’entour des arbrisseaux en grande quantité. Quant au plaisir du lieu, la mer s’y voit tout à découvert, et plus de six grandes lieues environ la rivière Belle; prairies toutes recoupées en iles et ilettes, lesquelles s’entrelacent les unes aux autres; brief le lieu est si plaisant que les mélancoliquesseraient contraints y changer leur naturel.»
Les indigènes, si bien disposés pour les étrangers, ne semblaient point, à les voir, en désaccord avec le milieu : « Les hommes sont de couleur olivätre, de grande cor-
1 Ou sçuine, plante du geure des salsepareilles,
porance, beaux, sans aucune difformité et bien proportionnés. Ils se couvrent d’une peau de cerf bien corroyée, La plupart d'eux sont peints, par le corps, par les bras et cuisses, de fort beaux compartiments, la peinture desquels ne se peut jamais ôter à cause qu’ils sont piqués dedans la chair. Ils portent les cheveux fort noirs et longs jusque sur la hanche ; toutefois ils Les troussent d’une facon qui leur est bien séante. Ils sont vaillants de leurs personnes, mais grands dissimulateurs et traitres et la guerre chez eux ne se mène que par surprise ; ils tuent tous les hommes qu’ils peuvent prendre, puis leur arrachent la tête pour avoir leur chevelure. » L'auteur ajoute, ce qui complète le portrait quant au moral, mais le rend sans doute moins flatieur : « Etant de retour de la guerre, ils sont trois jourset trois nuits à faire bonne chère danser et chanter. Ils font mème danser les plus anciennes femmes du pays, tenant les chevelures de leurs ennemis en main ; et, en dansant, chantent louanges au soleil lui attribuant l'honneur de la victoire. Ils n’ont connaissance de Dieu (sic) ni d'aucune religion, sinon ce qui leur apparait comme le soleil et La lune. Ils ont leurs prêtres auxquels ils croient fort pour autant qu'ils sont grands magiciens, grands devins et invocateurs de diables. »
La merveilleuse fécondité de la terre, et ces trésors prodigués comme à l'envi par la nature semblaient presque dispenser les arrivants du travail pénible de la culture et l’on comprend qu'ils se soient laissé séduire tout d’abord à l’enchantement de ce paradis terrestre. Ribaut, après avoir pris possession au nom du roi en érigeant une petite colonne en pierre sur laquelle il inscrivit le nom
du prince et la date de l’arrivée, résolut de fonder sans retard un premier établissement. Dans un discours ou harangue, une bien longue, et qui pour un vieux loup de mer sent fort sa rhétorique, il fit part de son projet aux hommes de l'équipage et termina en invitant ceux qui voudraient rester et devenir colons à se déclarer. « À peine eut-il achevé son propos, que lo plupart des soldats répondit qu'un plus grand heur ne leur pouvait advenir, suppliant le capitaine, avant que partir de ce lieu, leur bâtir un fort, qu'ils espéraient puis après achever, et leur laisser munitions nécessaires pour leur défense, se montrant, comme il semblait, ennuyés de tant tarder à ce faire. »
On construisit done un établissement retranché qui fut appelé Charles/ort et dont le capitaine Albert fut installé commandant par Ribaut qui, avant de partir, lui fit, comme à ceux qui restaient au nombre de vingt-huit, les recommandations les plus sages et que cette fois j’ai plaisir à citer : « Capitaine Albert, j'ai à vous prier en « la présence de tous que vous ayez à vous acquitter si « sagement de votre devoir et si modestement gouverner « la petite troupe que je vouslaisse, laquelle de si grande «gaité demeure dans votre obéissance, que jamais je «n’aie occasion que de vous louer et ne taire, comme «j'en ai bonne envie, devant le Roï le fidèle service qu’en «la présence de nous tous promettez faire en sa Nou- «velle France. Et vous, compagnons, dit-il aux soldats, «je vous supplie aussi reconnaitre le capitaine Albert «comme si c'était moi-même qui demeuràt, lui rendant « l'obéissance que le vrai soldat doit faire à son chef et « capitaine, vivant en fraternité les uns avec les autres