TOME I
bouillir avec de l’eau et la mangeaient. Mème cette misère fut si grande qu’il s’en rencontra un lequel éplucha parmi les ordures de ma maison toutes les arêtes de poisson qu'il put trouver, lesquelles il fit sécher ct mettre en poudre pour en faire du pain. Les effets de cette famine hideuse se manifestèrent incontinent par des maladies. »
Quand on se rappelle ce que Laudonnière nous a dit plus haut de la richesse du pays, de sa végétation luxuriante, de ses pêches si abondantes, du gibier remplissant partout les forêts, on a peine à comprendre que les colons en fussent arrivés à ces extrémités, si ce n’est par une rare imprudence, faute de ménager leurs ressources et surtout de s’en assurer de certaines et régulières et qui ne dépendissent pas du bon plaisir des Indiens. Réduits cependant à cette détresse, ils perdirent courage et pressèrent Laudonnière de les ramener en France. Celui-ci, après avoir quelque temps résisté, dut se rendre à leurs instances ct songer à l’évacuation du fort et au rembarquement. Il s’occupait de ses préparatifs de départ quand parut dans la rade une escadre de quatre navires anglais commandés par le capitaine Hawkins qui, avec une générosité rare, prodigua aux Français tous les secours dont ils avaient besoin, en vivres, vêtements, (etc.), offrant de ramener en Europe sur ses navires ceux des colons qui le désireraient, ce que beaucoup acceptèrent. Laudonnière, lui, avait acheté du capitaine un bàtiment sur lequel il comptait s’embarquer avec ses officiers et soldats.
Tout semblait ainsi réglé lorsqu’à l’horizon on signala
trois navires d’un fort tonnage ! portant pavillon francais. [ls vinrent mouiller à quelque distance et de l’un d'eux une barque se détacha qui amena à terre un officier par lequel Laudonnière apprit que les trois navires venaient de France en effet avec des renforts, des munitions, des vivres et qu'ils avaient pour commandant Ribaut. Laudonnière se réjouissait à la pensée de revoir son ancien capitaine et ami, mais sa joie fut singulièrement troublée par la lecture d’un pli que lui remit l’officier et qui lui annonçait, en termes assez brefs, qu'il était relevé de ses fonctions, rappelé en France, et remplacé dans son poste par Ribaut. Des rapports envoyés contre lui en Europe, rapports calomnieux et trop facilement écoutés, avaient provoqué sa destitution. Mais lorsque Ribaut fut descendu à terre, il fut facile à Laudonnière de montrer le peu de fondement des accusations portées contre lui, et après une explication amicale entre les deux capitaines, il fut convenu que Laudonnière resterait provisoirement pour surveiller les travaux de réparation des fortifications du fort qu'il ne pouvait plus être question d’évacuer. On y travaillait activement avec l’aide des Indiens, de nouveaux ralliés aux Franais, lorsqu'on vit arriver six grands navires espagnols commandés par Pedro Menandez de Avilas.
Comme les deux nations n'étaient point en guerre, les deux capitaines francais ne s’inquiétèrent point d’abord, se croyant assurés contre tout projet d'agression; mais ils furent bientot détrompés. Grand fut leur étonnement et plus grande leur indignation quand'un parlementaire,
! Sans compter les moindres embarcations, ear Charlevoix parle de sept navires,
envoyé par Menandez, vint, au nom de l'amiral espagnol, sommer les Français de se rendre à discrétion, déclarant au reste avec une insolente et odieuse franchise qu’il traiterait humainement les catholiques, mais que les hérétiques, eux, ne devaient espérer ni gràce ni merci!
— Le misérable! s’écria Ribaut hors de lui et jetant à ses pieds l’insolent message. Vit-on jamais pareille impudence et plus insigne violation des traités, car les deux Couronnes sont en paix! Mais ces Espagnols! Oser nous adresser une proposition aussi outrageante! Il croit donc bien à notre làcheté! je vais lui porter moi-même la réponse. à coups de canon. Et il donnait déjà les ordres en conséquence.
— Que faites-vous? dit Laudonnière, plus maitre de lui, en dépit de sa juste indignation. Je comprends le généreux sentiment qui vous fait courir au devant de l’ennemi par l’impatience de venger un si sanglant affront, mais la réflexion doit vous retenir; le courage, même le plus intrépide, n’exelut pas la prudence. Considérez que les vaisseaux des espagnols sont plus nombreux, plus gra. Îs, et ce semble, mieux armés,:mieux équipés que les nôtres, leurs forces presque doubles. Risquer le combat dans ces conditions, avec des équipages fatigués par un long voyage, n'est-ce point une tentative trop hasardeuse ? Retranchés au contraire dans le fort pourvu d’une bonne artillerie, nos braves soldats, nos colons, quoique inférieurs en nombre, peuvent défier tous les efforts de l’ennemi et, s’il ose s’appprocher, s’il ose surtout tenter une descente, lui faire payer cher son manque de foi et sa témérité! Songez surtout aux dangers de cette mer si étrangement perfide où les orages sont trop fréquents et
trop soudains et tout à coup bouleversée par l'ouragan, alors que, comme à présent, la voyant paisible et riante, on croyait davantage pouvoir se fier à elle.
— Non, non, dit Ribaut obstiné dans sa résolution. Ils croiraient que nous avons peur et il me tarde de leur prouver. » Et malgré les nouvelles et pressantes observations de son collègue, ildonna l’ordre d’embarquer sur les plus grands navires tous les hommes valides, ne laissant guère à Laudonnière pour la défense du fort qu'une cinquantaine d'hommes. Garnison bien insuffisante, et que Ribaut jugeait presque inutile encore, puisqu'il ne devait pas laisser aborder les Espagnols qu'il se croyait sûr de battre.
Maïs sa confiance, qui ressemblait trop à la présompion, fut trompée cruellement et il ne tarda pas à regretter d’avoir si opiniàtrément fermé l'oreille aux conseils du prévoyant Laudonnière. Car à peine sa fottille eut quitté le port, qu’elle se vit assaillie par une violente tempête, et ne put joindre celle des Espagnols, à l'abri dans la Æivière des Dauphins, tandis que les navires français, bientôt séparés les uns des autres, étaient entrainés au loin par les vents et les vagues furieuses, Après avoir erré toute une semaine ils revinrent s'échouer, celui de Ribaut du moins, à peu de distance du fort, alors occupé par les Espagnols, auxquels le capitaine fut forcé de se rendre lui et les siens. Mais malgré la foi jurée, tous les prisonniers furent massacrés ; etmême si l’on en croit une tradition adoptée par la plupart des historiens, la tète de Jean Ribaut coupée en quatre, les morceaux furent cloués à des poteaux aux quatre coins du fort, etsa barbe envoyée à Séville comme un trophée.
Maintenant voici comment les Espagnols étaient devenus maitres du fort et par quels exploits ils avaient signalé leur victoire : Pendant que les vaisseaux franais fuyaient malgré eux emportés par l'ouragan, la flotte espagnole, profitant d’un instant de calme, quitta la Æivière des Dauphins, et s'approcha du fort canonné par les navires et bientôt attaqué par les troupes de débarquement qui s'en emparèrent assez vite malgré la résistance désespérée de Laudonnière et de ses rares soldats qui tous y furent tués. Le capitaine, resté seul avec un soldat, parvint comme par miracle à s'échapper et à gagner l'embouchure du fleuve où il put s'embarquer sur un des petits navires laissés en arrière par Ribaut,.
Les Espagnols cependant, abusant odieusement de leur victoire que la grande supériorité des forces leur avait rendue trop facile, égorgèrent, même les colons inoftensifs (sans doute les nouveaux émigrants venus d'Europe) au nombre de plus de 400 et avec des circonstances épouvantables d’après le récit d’un témoin oculaire, le Moine de Mourgues, embarqué avec Ribaut : « Ces massacreurs et bourreaux d'Espagne, dit-il, pour couronner leur sanglante tragédie firent un beau grand feu de joie, et, ayant entassé dessus tous les corps des hommes, des femmes, des petits enfants, les réduisirent en cendres, disant que c’étaient de méchants luthériens qui étaient venus infecter cette nouvelle chrétienté et y semer des hérésies. Cette furieuse troupe rejetait même sa colère et sanglant dépit sur Les morts etles exposèrent en montre aux Francais qui restaient sur les eaux ! et
! Dans Les vaisseaux échappés au naufrage.
tàchaient à nàvrer le cœur de ceux desquels ils ne pouvaient, comme ils eussent bien voulu, démembrer les corps; car arrachant les yeux des morts, les fichaient au bout des dagues et puis avec cris, hurlements et toute gaudisserie, les jetaient contre nos Francais vers l’eau. »
Les termes manquent pour qualifier de tels actes d’autant plus monstrueux, qu'ils se couvraient du manteau de la religion dont ceux qui les commettaient méconnaissaient si étrangement l'esprit. Il n’y a pas d’excuse pour cette abominable férocité même aux yeux de ceux qui, comme nous, comprennent que les Espagnols catholiques devaient s’indigner de voir les calvinistes et luthériens, non contents de la guerre civile et des discordes qui, à cause d’eux désolaient l’Europe, venir semer la division dans les chrétientés du Nouveau Monde. On s'explique qu’ils eussent le désir de préserver leurs colonies de ce dangereux voisinage, mais devaient-ils poursuivre ce but si louable par ces détestables moyens, en violant toutes Les lois divines et humaines, au mépris du droit des gens puisque nous n’étions point en guerre avec eux ? Il est juste d’ajouter que l’auteur espagnol qui a écrit la relation de l’expédition, atténue un peu l'horreur de ces attentats en affirmant que Menandez, dès qu’eut cessé la résistance, donna l’ordre d’épargner les femmes et les enfants au-dessous de quinze ans! Mais les autres !....
Laudonnière, de retour en Europe se plaignit hautement à la cour de l’inqualifiable agression des Espagnols. Mais en ce moment l’irritation contre les calvinistes était au comble, outre qu’on ne voulait aucunement se brouiller avec l'Espagne, et loin que sa voix füt écoutée
il s’en fallut peu qu'on ne le rendit responsable de la ruine de la colonie et que sur lui retombàt le trahison dont il avait été victime. Alors, découragé, Laudonnière quitta Paris et se retira dans sa province où il mourut dans l'isolement et dans la tristesse. IL n'eut pas, avant de fermer les yeux, la satisfaction de connaitre la terrible vengeance qu'un simple particulier, l’intrépide Dominique de Gourgues, avait su tirer des Espagnols en dépit de la faiblesse, et peut-être, d’après quelques auteurs, de la connivence du gouvernement français d’accord en secret avec Philippe 11. Mais le fait ne semble aucunement probable.
pl
La Vengeance!
« Ge gentilhomme bordelais (de Gourgues), dit Basanier, l'éditeur du voyage de Laudonnière, poussé d’un désir de vengeance, de relever l'honneur de sa nation, emprunte de ses amis et vend partie de ses biens, pour dresser et fournir trois moyens navires portant 150 soldats avec octante mariniers choisis sous le capitaine Cazenove, son lieutenant, et Francois, maître sur les matelots. Puis, partit le 22 août 1567, et après avoir combattu quelque temps les vents et tempêtes contraires, enfin arriva et territ à l’ile Cuba, » d’où il fit voile pour la
Floride. Là passant devant le fort, il arbora le pavillon espagnol pour tromper la garnison qui le salua de deux canonnades que les navires leur rendirent., « De Gourgues feignant d'aller ailleurs jusqu’à ce qu'il eût perdu le lieu de vue, la nuit venue, descendit à quinze lieues du fort, devant la rivière Tacatacourou, nommée Seine par les Francais. »
Une fois à terre, il se mit en rapport avec les Indiens exaspérés par les violences et La tyrannie des Espagnols. Secondé par ces nombreux alliés, de Gourgues, proltitant d'une nuit obscure, arrive jusqu’au pied du fort principal dont la garnison, quoique surprise, se défend courageusement, mais en vain. Tout cède à la fougue des assaillants, Français et Indiens auxiliaires; les retranchements sont enlevés et les Espagnols qui ne tombent pas sous les balles des arquebuses ou le tranchant du fer sont pendus «aux branches des mêmes arbres où ils avaient naguère accroché les Francais; cinq desquels avaient été étranglés par un Espagnol qui, se trouvant à tel désastre, confessa sa faute, et la juste punition que Dieu lui faisait souffrir. Mais au lieu de l’écriteau que Pedro Menandez leur avait donné, portant ces mots en Espagnol : Je ne fais ceci comme à Français, mas comme à Luthériens, Gourgues fit écrire en une table de sapin avec un fer chaud : Je ne fuis ceci comme à E'spagnols, ni comme à Mariniers, mais comme à traitres, voleurs et meurtriers. »
Charlevoix dit avec raison à ce sujet : « Outre que dans le vrai les représailles sont rarementexemptes d’injustice, par la raison qu’elles tombent plus souvent sur les innocents que sur les coupables, je ne crains point de dire,
que l'expédition du chevalier de Gourgues, jusque-là si glorieuse pour lui, aurait été infiniment pius relevée par une conduite où sa modération et la générosité francaise eussent fait un beau contraste avec l’inhumanité des Espagnols qu’en la terminant avec la mème fureur qu'il détestait en eux. »
De Gourgues «se voyant pauvre de gens pour garder les forts, moins encore pour les peupler » et craignant que, lui parti, les Espagnols ne vinssent de Cuba ou des Antilles pour s’y établir de nouveau, ou que «les sauvages ne s'en prévalussent plus tard contre les Français » résolnt de ruiner remparts et bàtiments, ce qu'il exécuta en peu de temps aidé par les Indiens qu'il avait su persuader de Putilité pour eux de la mesure et qui s'y employèrent avec un tel zèle que bientôt les fossés furent comblés etles retranchements mis au raz de terre. Cela fait, Dominique se rembarqua, comblé de présents par les sauvages qui de tous les pays voisins accouraient pour le saluer comme leur tuteur et libérateur et « fondant en larmes pour son départ, » On raconte qu'une vieille entre autres lui dit :
« Maintenant je ne me soucie plus de mourir puisque j'ai vu une autre fois les Français dans nos terres et les Espagnols, nos tyrans, chassés par eux. »
L'accueil que recut de Gourgues à son retour en France fut bien différent et tout autre sans doute qu'il ne l’espérait. Dénoncé par la cour d’Espagne à la cour de France « comme auteur de si sanglant acte contrevenant à leur alliance et confédération sans faire attention que les siens avaient été premièrement infracteurs de cette confédération » dit Lescarbot « lorsqu'il vint à Paris
pour se présenter au roi lui faire entendre, ajoute Basanier, avec le succès de son voyage les moyens qu'il avait de remettre tout ce pays en son obéissance, à quoi il protestait d'employer sa vie et tout ce qui lui restait de moyens, il eut recueil et réponses tant diverses qu'il fut enfin forcé de se céler longtemps à la cour de Rouen. » Sans l'assistance d'amis puissants, le vaillant capitaine, si mal récompensé de son zèle, eut couru risque de la vie. Aussi la reine d'Angleterre, Elisabeth, lui ayant fait faire des propositions très-avantageuses s’il voulait entrer à son service, on lui conseilleit fort d'accepter et il n’y paraissait pas éloigné. Mais, sur ces entrefaites, il fut averti que le roi de France, qui, au fond n'avait pas eu regret et bien au contraire à son action, lui avait rendu ses bonnes gràces, ce dont il recut bientôt l'annonce officielle et tout aussitôt il déclina les propos: “nsde la reine d'Angleterre.
Quelque temps après, dom Antoine lui offrit à son tour le commandement de la flotte qu’il armait pour soutenir son droit à la couronne de Portugal dont Philippe I s'était emparé. De Gourgues accepta cette fois sans hésitation, heureux à la pensée de combattre encore les Espagnols, etil partiten toute hàte pour se rendre auprès du prince, Mais, tombé malade à Tours, il y mourut au bout de quelques jours « universellement regretté, dit Charlevoix, et avec la réputation d’un des plus braves et des plus habiles capitaines de son siècle, digne sans doute des plus grands éloges si le ressentiment de ses injures particulières ‘ ne füt entré pour rien dans la
! De Gourgues jeune encore, servant en Italie, avait eu à soutenir
plus brillante action de sa vie et si elle n’eût eu d’autre motif que son zèle pour l'honneur du nom français. » Le dernier historien espagnol de la Floride, à l’époque où Charlevoix écrivait, avait prétendu que de Gourgues était héritique furieux ce qui diminuait encore le mérite de sa glorieuse entreprise qu’on pouvait croire inspirée moins par le zèle patriotique que par l'esprit de secte. Mais l’impartial Charlevoix contredit nettement cette affirmation et la repousse comme une imputation calomnieuse en disant : « Ce gentilhomme gascon appartenait à une famille distinguée de Mont de Marsan connue de tout temps par un attachement inviolable à la Religion catholique et lui-même ne s’en éloigna jamais. »
avec trente hommes l'effort de l’armée espagnole tout entière. Après une défense héroïque, fait prisonnier, il se vit, au mépris de toutes
les lois de la guerre, envoyé sur une galère et mis à la chaîne avec les forçats,
Lors de l’expédition de Charles-Quint en Afrique, pour punir les corsaires d’Alger de leurs agressions continuelles contre la chrétienté, on remarqua beaucoup, parmi ceux qu'on pourrait appeler les nouveaux croisés, un jeune chevalier de Malte qui se distingua par son intrépidité et son merveilleux sang-froid. On citait de lui ce fait entre autres, consigné par Vertot dans son Aistoire des Chevaliers de Malte. Un jour, le jeune chevalier, entrainé par son ardeur, se vit séparé des siens et démonté. Un cavalier maure, l'apercevant alors, court sur lui à toute bride et le blesse, soit d’un coup de feu, soit d’un coup de yatagan. Le chrétien néanmoins, malgré sa blessure, leste encore autant que hardi, s’élance d’un bond sûr la croupe du cheval de son ennemi qu’il enlace d’un bras vigoureux; puis le traversant de part en part avec la lame de son poignard, il jette à terre le cadavre, s’affermit sur les étriers et donnant de l’éperon au cheval, regagne le camp chrétien salué par les applaudissements joyeux de ses frères d'armes.
Ce hardi chevalier, c'était Villegagnon, depuis si célèbre par ses aventures au Brésil, et ses disputes avec
Calvin. Né vers 1510, à Provins, d’une ancienne et noble famille, il était neveu de Villiers de l'Ile Adam, grand maître de l’Ordre de Malte où il fit profession en 1531. Robuste, bien fait de sa personne, adroit à tous les exercices, il joignait à ces avantages extérieurs un esprit sagace, une vive intelligence développée de bonne heure par là culture des lettres. Il possédait, ce qui était assez rare alors, parmi les militaires, des connaissances très-variées sinon profondes.
Caractère aventureux et chevaleresque, Villegagnon fut du nombre des gentilshommes qui se disputèrent l’honneur de voler au secours de Marie Stuart, la belle etinfortunée reine d’Ecosse dont les Anglais menacaient les états. Trompant les croisières anglaises, il aborda sur la côte septentrionale du royaume, prit Marie à son bord, et la conduisit, saine et sauve, en Bretagne (1548).
Deux ans après, il apprit que les Tures se préparaient à attaquer l’ile de Malte; aussitôt il en informa le grand maître, d’Olmédes, afin qu'il se tint sur ses gardes, et complétàt, s’il était besoin, ses préparatifs de défense. Malgré cet avis, les Tures purent opérer tranquillement leur descente et mettre le siége devant la petite ville de Tripoli dont les habitants surpris perdaient déjà courage lorsque parut Villegagnon suivi de six autres chevaliers envoyés par le grand maître. Ce faible secours suffit cependant pour rendre la confiance aux assiégés. Ils se hàtèrent de réparer leurs fortifications sous la direction de Villegagnon qui encourageait les ouvriers par la parole et par l’exemple. Néanmoins, malgré d’héroïques efforts, abandonnée à elle-même, Tripoli dut capituler et Villegagnon revint à Malte, puis
de là se rendit en France. Bientôt, apprenant qu’on imputait aux Français la prise du fort de Tripoli, il publia une relation du siége et démontra que le grand maître ne devait accuser personne que lui du malheur et le peu de soin qu’il avait eu d’approvisionner suffisamment la place et de faire réparer les fortifications.
L'opinion en France, parait-il, lui donna raison et aussi la cour; car, peu après, il fut nommé par Henri II vice- amiral de Bretagne; mais des démèlés avec le gouverneur de Brest (et, à ce qu’il semble, tous les torts n'étaient point du côté du dernier), forcèrent Villegagnon à quitter la province. Il revint à Paris et demanda l'autorisation d’aller fonder une colonie en Amérique, en affirmant que les circonstances n’avaient jamais été plus favorables. Les naturels, disait-il, opprimés si cruellement par les Espagnols, n’attendaient que l’occasion de secouer ce joug intolérable, et on les aurait inévitablement pour alliés et pour auxiliaires.
Mais, ce qu’on regrette d’avoir à dire, Villegagnon, paraît-il, n’était point sincère dans ses déclarations qui n'avaient d'autre but que de déguiser ses projets réels et assurément moins honorables, car son intention était de se diriger vers le Brésil pour y fonder un établissement bien que ce pays appartint alors au Portugal avec lequel la France se trouvait en paix. Cette conduite équivoque à coup sûr ne saurait être excusée, mais d’autres actes de Villegagnon à cette époque méritent malheureusement un blàme plus sévère.
Mis en rapport avec l’amiral Coligny, il sut se concilier sa bienveillance en lui faisant entendre que l’expédition, au fond, n’avait pas d’autre but que d’assurer
un asile aux protestants dans le cas où les circonstances leur deviendraient trop contraires en Europe. Villegagnon, quand ii tenait ce langage, n’avait-il d'autre dessein que de réussir auprès de l’amiral en flattant ses idées, ce qui de la part du chevalier de Malte était un assez misérable calcul et une honteuse hypocrisie? Ou bien, Villegagnon, réellement apostat, s’était-il, comme tant d’autres, laissé séduire aux prédications des sectaires? Sa conduite à cette époque, permet l’une et l’autre supposition; mais la dernière paraît la plus vraisemblable.
Quoi qu'il en soit, Coligny donna une approbation complète à ce projet. Outre une somme de 10,000 livres, destinée à pourvoir aux premiers besoins des colons, il fit mettre à la disposition de Villegagnon deux navires de 2,000 tonneaux bien armés, bien approvisionnés et sur lesquels s’embarquèrent, avec une compagnie d’artificiers, des soldats et des aventuriers, gentilshommes cependant.
Le 12 juillet 1555, on mit à la voile en quittant le port du Hàvre; mais, après quelques heures de navigation, une violente tempête assaillit les navires, et bientôt une voie d’eau, qui se déclara à bord du vaisseau que montait le chevalier, forca celui-ci à relàcher à Dieppe pour réparer ses avaries. Mais pendant cette relâche forcée, bon nombre des artificiers et des aventuriers, que la mer avait rendus malades, déjà découragés du voyage, désertèrent. Malgré cet abandon qui, en affaiblissant ses forces, devait contribuer au mauvais succès de l’expédition, Villegagnou persévera dans ses projets. Aussitôt son navire réparé, il remit à la voile, et, après une
navigation laborieuse, il arriva, le 10 novembre, à l'embouchure du fleuve de Rio-Janeiro.
Au lieu de fonder tout d’abord un établissement en terre ferme comme il semblaït plus sûr et préférable, Villegagnon débarqua son monde sur une petite île, située à une lieue environ de la côte, et de toutes parts entourée, et pour lui sans doute, protégée par des rochers. Il s’établit au centre sur un roc élevé de plus de 50 pieds, et qui, creusé à l’intérieur, fut transformé en vaste magasin. Ce fort recut le nom de Fort Coligny, en l'honneur de l'amiral, auquel Villegagnon écrivit une longue lettre dans laquelle il vantait la richesse du pays, son admirable température, sa végétation luxuriante qui en faisait un véritable paradis terrestre. Il ajoutait (ce qui d’ailleurs était vrai) qu’il s'était ménagé l'alliance de plusieurs tribus indiennes témoignant des dispositions les plus amicales pour les nouveaux venus. Il terminait en demandant des renforts et aussi, toujours par les motifs indiqués par nous plus haut, réclamant «quelques bons théologiens de Genève. »
La réponse se fit longtemps attendre et Villegagnon, dans l'intervalle, eut à lutter contre de grandes difficultés dont il ne triompha que gràce à son énergie et à un esprit fertile en ressources. D'abord l’ile manquait d’eau ce qui obligea, plus d’une fois, le capitaine à rationner les colons déjà peu satisfaits de se voir réduits pour leur nourriture presque uniquement aux produetions du pays. Une autre mesure qu’on ne peut qu’approuver cependant provoqua de nouveaux murmures. Villegagnon avait autorisé les mariages des Francais avec les femmes indiennes, mais en interdisant