‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 12 sur 60 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

sous les peines les plus sévères toute union illégitime.

Or, un Normand, l’un des familiers mèmes de Villegagnon, à qui il servait d’interprète dans ses relations avec les naturels, avait pris chez lui une jeune Indienne et refusait tout à la fois de s’en séparer ou de l’épouser, ce qu’exigeait le capitaine. Celui-ci, voyant les conseils bienveillants inutiles, fit entendre un langage plus sévère et menaca du châtiment. Furieux, le Normand se jeta la nuit dans un canot et gagna la terre où il fut accueilli comme un ami par les Indiens dont il parlait la langue et qui le connaissaient dès longtemps. En les trompant sur les intentions de son compatriote, le capitaine français, il les entraîna dans un complot qui dans l’île même avait des ramifications et comptait des complices. La colonie semblait perdue; mais Villegagnon, averti, sut, par sa sagesse accompagnée de fermeté, déjouer les trames des conspirateurs et ramener à lui les Indiens.

Cette échauffourée était déjà calmée, quand arrivèrent d'Europe trois navires expédiés aux frais de la Couronne. «Ils portaient deux cent quatre-vingt-dix hommes, six enfants destinés à apprendre la langue des naturels et cinq jeunes femmes avec une matrone qui excitèrent parhiculièrement l’admiration des sauvages, « plus étonnés, dit Léry, de voir les femmes vêtues (car ils n’en avaient jamais vu) qu'ils ne furent ébahis des cérémonies ecclésiastiques, lesquelles cependant leur étaient aussi du tout inconnues. » Sur les navires se trouvaient encore comme passagers, Bois-le-Comte, neveu de Villegagnon, deux ministres protestants, Pierre Richer et Guillaume Chartier, expédiés par Calvin, et Jean de

Léry qui a écrit une relation de l’expédition, relation fort curieuse, mais très-hostile à Villegagnon. On peut la croire sous ce rapport pas toujours impartiale et inspirée par l’esprit de secte quand on la confère avec les récits des écrivains portugais qui, eux-mêmes, rendent un témoignage plus favorable à Villegagnon, dont ils louent les grands desseins et l’habileté comme administrateur. Dans une lettre du gouverneur portugais de Rio-Janeiro à cette époque, on lit : « Villegagnon n’agit pas avec les sauvages de ia même » manière que les Portugais; il est avec eut libéral à > l’excès et observe une stricte justice. Si l’un de ses gens » commet une faute, il est immédiatement pendu, aussi » est-il craint de ces derniers et adoré des naturels. Il se » fait instruire dans l’usage des armes, et comme la tribu » avec laquelle il est allié est très-nombreuse et l’une des » plus braves, il peut devenir bientôt extrèmement re- » doutable. »

Ce témoignage si explicite et d’un ennemi rend un peu suspect sañs doute ce que Léry nous raconte des cruautés exercées par Villegagnon contre les sauvages qu'il avait à son service. « Trente ou quarante hommes et femmes Morgaïas, 1es squels les foupinamhous, uos alliés, avaient pris ‘en gücrié ét lui avaient vérdus pour esclaves, étaient trütés ntûà crusiement. Et de faii, je lui vis une fois faire embrasser unc pièec d’artilérie à l’un d’eux, nommé Mingaut, auquel, pour une chose qui ne méritait presque pas qu’il fût tancé , il fit néanmoins (à limitation du cruel empereur Dioclétien), surfondre et dégoutter sinon du plomb, du moins du lard fort chaud sur les reins : tellement que ces pauvres gens di-

saient en leur langage : « Si nous eussions pensé que « Paycolas (ainsi appelaient-ils Villegagnon) nous eût « traités de cette facon, nous nous eussions plutôt fait « manger à nos ennemis que de venir vers lui, »

Léry, d’abord, s'était félicité du bon accueil fait, lors de leur arrivée, aux émigrants par Villegagnon, « lequel vintau-devant d'eux, lessaluant l’un après l’autre, comme aussi avec un visage ouvert, les accolant et les embrassant fort affectueusement ; » mais il ne tarde pas à changer de langage. «Toutefois, nous autres, nouveaux venus, demeurâmes et dinèmes, ce jour-là, en la même salle où pour toutes viandes, nous eûmes de la farine faite de racines (de manioc), du poisson boucané, c’est-à-dire rôti à la mode des sauvages, d’autres racines cuites aux cendres, et pour breuvage, parce qu’il n’y a en cette île, : fontaine, puits, nirivière d’eau douce, de l’eau d’une citerne ou plutôt d’un égout de toute la pluie qui tombait en l’île, laquelle était aussi verte, orde et sale, qu’un vieil fossé couvert de grenouilles. Vrai est qu’en comparraison de celle si pesante et si corrompue que j’ai dit cidevant que nous avions bue au navire, encore la trouvions-nous bonne. Finalement notre dernier mets fut que, pouf noûs räfraichir du‘travai de ta mer, au partir de là, où nou Mena ous portet “dés pièrres et de la terre en ce’ fort de Coli, gny qu’on Coñtiauait dé bâtir : c’est le bon traltément qué Villegagnon' hous fit dès les beaux premiers jours de notre arrivée, sans que la nécessité le contraignit à ce qu’il n’eût aucun égard à ce que nous étions fort affaiblis du passage de la mer, et à la chaleur qu’il fait ordinairement en ce pays-là. »

Certes on ne saurait excuser Villegagnon d’inhuma-

nité, et il faudrait le blâmer sévèrement si de fait il agit ainsi; mais on inclinerait à croire que l'historien exagère précisément à cause de l'accent d’irritation qui perce dans son style et dont la vraie cause se trouve peut-être dans cette phrase qui termine le paragraphe : «Il n’y eut celui de nous qui, par manière de dire ne s’employàt allégrement, outre ses forces, l’espace d'environ un mois à faire ce métier, lequel, néanmoins nous n’avions pas accoutumé. Sur quoi je puis dire que Villegagnon ne s’est pu justement plaindre que, tant qu'il fit profession de l'Évangile, en ce pays-là, il ne tira de nous tout le service qu'il voulut, »

N'est-ce point là le grand, Le véritable tort de celui que Léry qualifie d'abord un second Vincent de Paul et dont je ne veux nullement d’ailleurs justifier la conduite? Il est certain qu’à l’arrivée des nouveaux émigrants Villegagnon fit ouvertement profession de calvinisme. Pendant le premier sermon du ministre Richer, (Villegagnon, entendant exposer cette matière, ne cessait de joindre les mains, de lever les yeux au ciel, de faire de grands soupirs et autres semblables contenances, faisait émerveiller un chacun de nous, Semblablement, quand le sermon fut achevé, Villegagnon faisait toujours le zélateur, tant, comme il disait, pour dédier son fort, que pour faire confession de sa foi en face de l'Église (s'étant mis à genoux sur un carreau de velours, lequel son page portait ordinairement après lui), prononça à haute voix deux oraisons desquelles ayant eu copie, je les ai insérées mot à mot, sans y changer une seule lettre, »

Léry donne, en effet, tout au long ces discours on

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