TOME
prédications qui n’ont pas moins de sept pages dans le livre et que nous nous garderons de reproduire à cause de leur ennuyeuse prolixité. « Ces deux pièces finies, reprend l'historien, Villegagnon se présenta le premier à la table du Seigneur et reçut à genoux le pain et le vin de la main du ministre. Mais néanmoins on apercevait qu’il n’y avait qu'ostentation dans son fait, et que, quoique lui et Cointa eussent abjuré publiquement la papauté, si ne consentaient-ils pas pourtant à ce que les ministres enseignaient et prouvaient par la parole de Dieu, que le pain et le vin n'étaient point réellement changés au corps et au sang du Seigneur lequel aussi n’était pas enclos en eux. »
A ces affirmations des ministres, Villegagnon et Cointa qui, d’après la doctrine même du protestantisme proclamant le libre examen, avaient tout droit d’être d’un avis différent de celui des théologiens de Genève, répondaient et d’une façon péremptoire, comme aurait pu le faire un catholique : « Ces paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, ne se peuvent autrement prendre sinon que le corps et le sang de Jésus-Christ y soient contenus. » Les réponses des Ministres, loin de convaincre Villegagnon, ne firent que l’affermir dans son opinion, et déjà sans doute, par ces contradictions mêmes, il était amené à reconnaître la nécessité d’une autorité une et infaillible et dont les décisions fussent sans appel. Peutètre, au fond de son cœur, regrettait-il l’aberration fatale, si ce n’était pas un misérable calcul, qui l’avait fourvoyé dans les rangs des sectaires, On peut croire, au moins dans une certaine mesure, ce que Léry nous dit de la manière d'agir, en ces conjonctures, de Ville-
gagnon, homme impérieux, superbe, et souffrant dans son orgueil, torturé par ses remords, mais ayant une cause tout autre que celle que leur attribue le calviniste : « Quoi qu’il en soit, je puis assurer que lors de sa révolte, comme s’il eut eu un bourreau en sa conscience, il devint si chagrin que, jurant à tout propos le corps de saint Jacques (qui était son serment ordinaire), qu'il romprait la tête, les bras et les jambes du premier qui le fàcherait, nul ne s’osait plus trouver devant lui. » Villegagnon avait renvoyé en Europe Chartier, dès le début des discussions, pour avoir, à ce sujet l’avis de Calvin; mais la conscience sans doute le pressant, il n’attendit pas le retour du messager pour déclarer son changement que Léry qualifie si étrangement de révolte et qui n’était que le retour à la vérité et une juste réparation : « Or, après cette cène de la Pentecôte, Villegagnon, déclarant tout ouvertement qu’il avait changé l'opinion qu'il disait avoir eue autrefois de Calvin, dit que c'était un méchant hérétique devoyé de la foi; et de fait dès lors nous montra fort mauvais visage, disant qu’il voulait que le prèche ne duràt plus que demi-heure et, depuis la fin de mai, n’y assista que bien peu. » Mieux eût valu qu’il n’y assistät pas du tout. On ne peut en tout ceci désapprouver le langage et la conduite de Villegagnon), moins louable dans sa manière d’agir visà-vis de ses anciens co-religionnaires. On souhaiterait que son repentir, qui paraît avoir été sincère, fut accompagné de charité comme d’humilité. La conscience de sa propre faute devait le rendre modeste en même temps que le porter à l’indulgence, pour ceux dont il avait si récemment partagé les erreurs, Il n’eût pas dû, emporté
par l’orgueil d’un zèle amer, les traiter avec une sévérité qui devint de la violence et dégénéra en cruelle persécution. Villegagnon (et en ceci on ne saurait le blâämer, car c'était le seul moyen de faire cesser les divisions dans la colonie) « détestant de plus en plus et nous et la doctrine laquelle nous suivions, disant qu’il ne nous voulait plus souffrir ni endurer dans son fort, ni dans son ile, commanda que nous en sortissions.... Ainsi, après que nous eùmes demeuré environ huit mois en cette île et fort Coligny, lequel nous avions aidé à bàtir, nous nous retirâmes et passàmes en terre ferme -n attendant qu'un navire du Hàvre de Gràce qui était venu là pour charger du brésil (bois rouge) fût prèt à partir et nous y demcuràmes deux mois. »
Mais Villegagnon fut blämable de supprimer aux bannis la chétive ration qu’ils recevaient chaque matin et à quoi suppléèrent heureusement les échanges avec Les sauvages. Puis au moment du départ, le navire menacant tout à coup de sombrer, cinq des malheureux passagers, éperdus de frayeur, se jetèrent dans une barque et revinrent vers l’ile « en laquelle étant abordés en grande difficulté, dit Léry, retournés qu'ils furent vers Villegagnon, il fit mourir les trois premiers pour la confession de l'Evangile. » Cruauté odieuse autant qu'inutile, et qui ne devait pas porter bonheur à Villegagnon ! ‘ Car, après le départ de Léry et de ses compagnons, par suite de maladies et de l'influence pernicieuse du climat, bon nombre des premiers colons ayant suc-
! D’après des historiens dont le témoignage a quelque valeur, cet acte n'aurait point eu le caractère que Léry lui attribue, et ces hommes furent jugés el condamnés pour crime de rébellion.
combé, le gouverneur jugea que la position n’était plus tenable, et résolut de revenir en France pour y chercher des secours et des renforts, dit-il, aux quelques soldats qu'il laissait dans l’île et qui ne devaient plus le revoir. «Car, dit Charlevoix, les Espagnols, ayant surpris la garnison, égorgèrent, comme gens sans aveu et corsaires, tous les Francais restés au Brésil !. »
Lors de son retour en France, assez mal accueilli soit à la cour, soit ailleurs, Villegagnon vit ses demandes repoussées, puis bientôt après, il fut détourné de la peusée du voyage par des controverses théologiques dans lesquelles il se jeta avec toute la fougue de son caractère.
Instruit que Calvin l’accusait d’athéisme, ü lui répondit avee une grande vivacité et publia contre le novateur plusieurs brochures d’un style vigoureux mais en latin. Cette controverse avec Calvin se prolongea plusieurs années et donna lieu à un grand nombre d’écrits. Aussitôt après son retour en Europe, Villegagnon, répudiant hautement <es erreurs et confessant sa faute dont 1l recut l’absolution, était rentré dans son ordre où son repentir ne parut pas douteux puisque nous le voyons par la suite, à diverses reprises, chargé de missions honorables, celle entre autres, de représenter l’ordre à la cour de Rome. La considération dont il jouissait prouve qu'on ne jugeait pas sa conduite au Brésil tout à fait de la même manière que Léry dont le témoignage défavoable ne doit point être admis sans réserve et auquel j'aurais voulu pouvoir opposer la contradiction de Villegagnon, mais je n'ai pu me procurer son ouvrage. À son
! Les couronnes d’Espagne et de Portugal se trouvaient, depuis quelques années, réunies sur la tête de Philippe IT.
défaut nous avons, comme je l’ai dit, les témoignages plus bienveillants des historiens portugais.
« Ses querelles avec les ministres que Calvin lui avait envoyés, disent d’après ces auteurs des écrivains modernes, MM. Roquette et Weiss ! et dont ?/ voulait réprimer l'esprit altier et dominateur, en le brouillant avec une partie de ses gens, paralysèrent ses efforts. Sans cette circonstance et, si les troubles qui agitaient la France à cette époque eussent permis de lui fournir les secours dont il avait besoin, les Portugais auraient attaqué sans succès son établissement naissant et l’anglais Southey, dans son /istoire du Brésil, n’hésite pas à dire que si Villegagnon ne s'était pas brouillé avec ses compagnons (un peu par sa faute et beaucoup par la leur), Rio de Janeiro serait probablement devenue la capitale d’une colonie française. »
Voilà, je crois, l'expression de la vérité, et ce jugement, ratifié par la postérité, mérite que le nom de Ville- - gagnon soit prononcé avec honneur et respect par tous ceux qui ont à cœur les gloires de la patrie.
! Biographie universelle.