TOME I
du livre, un évènement d’une haute portée politique s'était produit. Le mariage d’une princesse espagnole avec Louis XII avait été résolu ; et tout un parti dans la cour de France avait un intérêt singulier à étoufter tout ce qui pouvait porter ombrage à la maison d'Espagne. Les projets de conquête dans l'Amérique du Sud cessaient tout à coup de trouver des partisans. Dès lors mème on dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête dont avec le temps l’Espagne s'était inquiétée; et la relation du père Yves, écrite d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une expédition lointaine, fut vouée à un complet anéantissement. »
L'édition, en effet, fut supprimée et les exemplaires lacérés, avant la publication même, par la complicité lèche, impie, dit Razilly, de Francois Huby, l'imprimeur. Un seul exemplaire fut sauvé par l'amiral, prévenu tardivement, et qui, après l’avoir fait relier magnifiquement, le présenta à Louis XIII adolescent, Par malheur, la démarche n’eut pas d'autre résultat que de faire déposer l’ouvrage sur les rayons de la Bibliothèque royale «où tout le monde le laissa dormir ; » et d’où il ne devait être tiré qu'après plus de deux siècles par le nouvel éditeur. L’injuste oubli auquel le livre avait été condamné s’étendit à l’auteur sur lequel les biographies se taisent absolument. « Ami secret de l'étude, plus ami «de l’humanité, dit M. Ferdinand Denis, esprit obser- « vateur, ami passionné pour les beautés de la nature, « prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant « nul cas de la curiosité que pouvait exciter sa personne, « Yves fut complètement oublié et oublié de telle sorte
J. DE LÉRY, ETC. a11
«que, malgré un mérite reconnu, deux cent cinquante « ans ont passé sur son humble tombe sans qu'une voix « amie ait appelé l'attention sur lui. »
Mais le courageux apôtre n’a pas perdu sa récompense, et, mort anonyme, il a recu là-haut sa récompense si bien méritée. Ce n’est pas un motif d’ailleurs pour laisser plus longtemps la prescription injuste peser sur cette gloire méconnue, et ne pas travailler, après notre intelligent et laborieux confrère, à rendre au nom d’Yves d’Evreux son auréole.
Ce que j'ai dit du père Yves d’Evreux, supérieur de la mission, peut s'appliquer à Claude d’Abbeville, sauf qu’il fut moins éprouvé par la maladie et que, de retour en Europe, ilne vit pas entraver la publication de son livre ‘ paru avant l'évènement dont j'ai parlé. Sa relation, qui piquait vivement la curiosité par la nouveauté des détails qu’elle donnait sur ces pays alors si peu connus, et «sur les mœurs merveilleuses des Indiens » fut recherchée avidement et, aujourd’hui encore, elle peut être consultée avec fruit. Je ne saurais partager l’opinion du savant et judicieux, M. F. Denis, quand il trouve Claude inférieur comme écrivain à son confrère Yves d’Evreux. J’ajoute que, quoique très-bienveillant pour les Indiens, il peint d’une manière plus hardie et plus franche leurs vices et leur crnauté ce qui fait mieux comprendre de quel profond abime le christianisme venait les tirer. Le livre de Claude, si exact sous ce rapport, abonde en descriptions intéressantes, témoin cette page qui nous donne une vue générale du pays et nullement déplaisante :
! Mission des Pères Capucins au Maragnon, in-12.
Un paradis terrestres
« Si tant est que la bonne température d’une région ou climat ne consiste ou ne dépend que d’une pureté ou modération de l'air, je n’estime pas (ce qui pourrait sembler un paradoxe à aucuns), qu'il y ait lieu plus tempéré et plus délicieux que ce pays-là.... Il ne se peut un air plus beau et plus serein qu'il y a ordinairement. Ce pays-là est exempt de toutes contrariétés extrèmes de ces premières qualités : le froid n’y est jamais sinon en trèsgrande température avec le chaud, et la sécheresse n'y manque non plus de convenables arrosements. Vous n’y voyez point de frimas, ni tant de vilains brouillards comme ici, et n’avez sujet d’y boucher le nez pour quelque infection du serein.
« Au pays du Brésil, on ne sait ce que c’est de vent septentrional excessif en siccité et froidure ; l’on n’y ressent pas le vent méridional putride, maladif, extrèmement corrosif; les vents occidentaux froids et humides n’y règnent nullement... L'hiver vous voyez ici la terre toute stérile ; au Brésil, elle est toujours féconde et fructifie en tout temps; la terre est ici affreuse l'hiver, toutes les herbes étant mortes ou flétries, et les arbres dépouillés et comme tout secs; au Brésil, vous y avez continuelle verdure, la terre y est toujours diaprée de belles plantes, de diverses et rares fleurs. Enfin, il n’y a jamais en ce
pays-là qu'un printemps perpétuel, accompagné de l’automne et d’un continuel été : et le tout avec une telle température qu’en toutes les saisons et en tous les mois de l'année, les arbres portent feuilles, fleurset fruits, lesquels rendent si bonne odeur parmi l’air que toutes les campagnes ne sont autres que : Croceis halantes florirus horti,
« La terre étant là arrosée de tous les côtés par le moyen des bonnes eaux et merveilleusement tempérée par la douceur de l'air, elle ne peut qu’elle ne soit trèsfertile ; elle est toujours féconde sans avoir été en friche ni reposée, et elle porte en tout temps sans avoir été ni fumée, ni amendée... Pour semer toutes sortes de graines, il ne faut aucune industrie ou invention, que jeter ou ficher simplement votre semence en terre sans la bêcher auparavant, et dedans peu de temps vous en retirez bien grande usure.
« Aussi les hommes y viver.! longues années. La terre même et les animaux, les eaux et les poissons, l’air et les oiseaux, les plantes, les fruits et les fleurs sont tout autres qu'ici par la température de cette région. Vous n'êtes pas là débile, pesant et endormi comme ici durant les grandes chaleurs de l’été; au contraire, vous y êtes tout allègre, gaillard et dispos ; et au lieu que vous êtes ici fade et dégoûté par les grandes chaleurs, vous êtes là en continuel appétit. »
Venons aux descriptions de détail dans lesquelles nos auteurs excellent et qui ravissaient d’admiration Bernardin de Saint-Pierre lui-même si grand peintre en ce genre. Voici d’abord à propos des arbres et des plantes :
« Il se trouve au Brésil, dit Léry, beaucoup de sortes de bois de couleur, entre lesquels j’en ai vu d’aussi jaunes
que buis, d’autres rouges !, d’autres naturellement violets. Semblablement il s’en trouve qui ont les feuilles plus épaisses qu’un teston (plat) : d'autres les ayant larges d’un pied et demi. Mais surtout je dirai qu'il y a un autre arbre de ce pays-là, lequel avec la beauté sent si merveilleusement bon que, quand les menuisiers qu’avions amenés de France le chapotaient ou rabotaient, si nous en prenions des copeaux en la main, nous avions la vraie senteur d’une fraiche rose. Un autre au contraire, que les sauvages appellent aouaï, pue et sent si fort les aulx que, quand on le coupe ou qu’on eu met au feu, on ne peut durer auprès.
« Le Paco-Aire ? est un arbrisseau croissant communément de dix à douze pieds de haut. Son fruit a plus de demi-pied de long, et de forme assez ressemblant au concombre ; et aussi jaune quand il est mûr; toutefois croissant vingt ou vingt-cinq serrés tous ensemble en une seule branche, nos Brésiliens, les cueillant par gros floquets, les emportent en cette sorte en leurs maisons. Touchant la bonté de ce fruit, quand il est venu à maturité, vous diriez en le mangeant que c’est une figue.
« Quant aux ananas, quand ils sont venus à maturité, étant de couleur jaune doré, ils ont une telle odeur de framboise que, non-seulement en allant par les bois et autres lieux où ils croissent, on les sent de fort loin, mais aussi quant au goût fondant en la bouche, et étant naturellement si doux qu’il n’y a confitures de ce pays qui les surpassent ; je tiens que c’est le plus excellent fruit de l'Amérique. »
! Il a donné son nom au pays : Brésil veut dire rouge. 2 Le hananier sans doute.
Se peut-il une description plus appétissante ?
« Pour conclusion, je dirai que, tout ainsi que j'ai cidevant déclaré qu’il n’y a bêtes à quatre pieds, oiseaux, poissons, ni animaux, en cette terre du Brésil, qui en tout et partout, soient semglables à ceux que nous avons en Europe ; qu'aussi, excepté ces trois herbes, à savoir du pourpier, du basilic, et de la fougère, je n'ai vu arbres, herbes, ni fruits, qui ne diffèrent des nôtres. »
« L’acajouyer, d’après Claude d’Abbeville, est un arbre ordinairement plus grand et plus gros que les plus grands pommiers et poiriers que nous ayons. Ses feuilles sont assez semblables à celles du noyer. Ses fleurs sont petites, rougeàtres ct très-odoriférantes, exhalant une odeur trèssuave parmi l’air que l’on ressent de fort loin. Son fruit s'appelle acajou. De ce fruit les Indiens tirentun vin qu'ils appellent acajou caossin.
« L’amonyeau est l'arbre où croit le coton ; il n’est pas bien haut, mais fort touffu. Sa feuille ast assez semblable au sycomore sauvage : ses fleurs sont très-belles, d’une couleur jaune et quelquefois blanche, faites comme les clochettes ou campanelles. Son fruit est comme les grosses olives, mais plus pointu par le bout, lequel venant à s’ouvrir en trois, il sort de gros flots de coton au milieu desquels il y a six ou sept petits grains noirs. »
« Il y a des épines, écrit Yves d’Evreux, que vous diriez être créées de Dieu pour représenter le mystère de la passion de Jésus-Christ, parce qu’elles croissent par bouquet, quatre en bas également distantes l’une de l'autre, en forme de croix et une au coupeau, qui tourne . la pointe vers le ciel, et est ornée de neuf feuilles réduites en trois petits bouquets, chaque petit bouquet en possé-
dant trois lesquelles, la saison arrivée, se convertissent en trois fleurs, cette belle épine consistant au milieu. Ces cinq épines sont les cinq instruments des cinq plaies de Jésus-Christ. »
Dans cette Flore si prodigieusement riche et abondante, je dois, non sans regret, me borner à faire connaitre quelques espèces de mème que pour la Faune non moins admirable et sur laquelle nos vieux auteurs nous ont laissé tant de curieuses pages.