TOME I
« L'autre que les sauvages nomment Couti "est de la hauteur d’un grand lièvre, a le poil court, poli et tacheté ; les oreilles petites, droites et pointues ; mais quant à la tète, outre qu’elle n’est guère grosse, ayant depuis les yeux un grouin long de plus d’un pied, rond comme un bâton et s’étrécissant tout à coup, sans qu'il soit plus gros par le haut qu’auprès de la bouche ; ce museau, dis-je, ressemblant le bourdon ou le chalumeau d’une cornemuse, il n’est pas possible d’en voir un plus bizarre et de plus monstrueuse façon. »
« La plus furieuse bête du Brésil, suivant Yves d’Evreux, est l’once?, laquelle tire en grandeur aux lévriers de decà. Sa face ressemble plus au chat qu’à tout autre animal : elle a les moustaches furieusement arrangées, la vue vivace et épouvantable; sa peau est comme la peau d’un loup tachetée de noir ainsi que le léopard ; ses griffes sont fort longues, ses pattes comme les pattes d’un chat, la queue grande et bien plus longue que tout le corps ensemble, allant toujours diminuant jusqu’au bout ; elle lui sert de jouet au milieu d’une plaine de sable, courant après elle en tournoyant, tout ainsi que vous voyez faire aux petits chats. Elle aime la solitude et haït toute sorte de compagnie, va seulette dans les bois, n’est jamais accompagnée. Elle ne craint ni redoute aucune chose. Elle s’arrète si elle vous voit venir à elle, et se met au bout du chemin par où vous devez passer, tellement qu'il faut ou tourner bride ou se résoudre à la combattre, car elle ne cède point. »
L'ornithologie n'offre pas moins de merveilles à l'œil charmé du voyageur.
! Agouti, — ? Ocelot,
«ne se peut dire combien d'espèces d'oiseaux ilya en cette région-là ; chacune en à une multitude innombrable parce que l'air, y étant très-doux et très-agréable, tous les oiseaux y multiplient extrèmement; le pays et les arbres en sont couverts tellement qu'on les peut (comme l’on dit) gauler ainsi qu’on fait les pommes en Normandie. Et il n’y a nulle comparaison des nôtres avec ceux de ce pays-là, soit pour la beauté, soit pour l'excellence et la bonté d’iceux ; car ils ÿ prennent une nourriture si bonne et si délicate qu'ils en sont non-seulement d'autant plus beaux et mieux refaits ; mais aussi ils en sont si excellents que nous n'avons rien de si délicat. » (CLAUDE D'ABBEVILLE.)
scoutons maintenant Léry :
«Quant au plumage, je ne crois pas que, en tout le monde universel, il se trouve oiseaux de plus émerveillable beauté; aussi en les considérant, y a-t-il bien de quoi, non pas magnifier nature ainsi que font les profanes, mais l'excellent et admirable Créateur.
«Pour donc en faire la preuve, le premier que les sauvages appellent Arat!, ayant les plumes des ailes et celles de la queue qu’il a longue de pied et demi, moitié aussi rouge que fine écarlate, et l’autre moitié de couleur céleste aussi étincelante que le plus fin écarlatin qui se puisse voir et, au sui plus, tout le reste du corps azuré. Quand cet oiseau est au soleil où il se tient ordinairement, il n’y a œil qui se puisse lasser de le regarder.
« L'autre nommé canidé?, ayant tout le plumage sous le ventre et à l’entour du col aussi jaune que fin or : le dessus du dos, les ailes et La queue d’un bleu si naïf qu'il
! Ara, — ? Le Couroucou resplendissant,
n'est pas possible de plus, étant avis qu’il soit vètu d’une toile d’or par-dessus, et emmantelé de damas violet figuré par-dessus ; on est ravi de telle beauté.
« Maïs, pour une singulière merveille et chef-d'œuvre de petitesse, il n’en faut pas omettre un que les sauvages nomment gonambuch ‘, de plumage blanchâtre et luisant, lequel combien qu’il n’ait pas le corps plus gros qu’un frèlon ou qu’un cerf-volant, triomphe néanmoins de chanter; tellement que ce très-petit oiselet, ne bougeant de dessus ce gros mil que nos Brésiliens appellent avati ou sur autres grandes herbes, ayant le bec et le gosier toujours ouverts, si on ne le voyait et l’oyait par expérience, on ne croirait jamais que d’un si petit corps il püt sortir un chant si franc et si haut, voire, dirai-je, si clair et si net qu’il ne doit rien au rossignol.
« Il est un autre oïseau* pas plus gros qu’un pigeon et de plumage gris-cendré ayant la voix pénétrante et encore plus piteuse qu'un chat-huant : nos pauvres Tupinambous, l’entendant aussi crier plus souvent de nuit que de jour, ont cette rèverie imprimée au cerveau que leurs parents et amis trépassés, en signe de bonne aventure et surtout pour les encourager à se porter vaillamment en guerre, leur envoient ces oiseaux.
«Il y a encore en ce pays-là des chauves-souris* presque aussi grandes que nos choucas lesquelles entrent ordinairement la nuit dans les maisons ; si elles trouvent quelqu'un qui dorme les pieds découverts, s’adressant toujours au gros orteil, elles ne faudront point de sucer Le sang, voire en tireront parfois plus d’un pot sans qu’on en sente rien. »
! Colibri — ? Chevèche. — 5 Vampire,
Les insectes abondent, et beaucoup non moins admirables que les grands papillons aux couleurs éclatantes, et dont les ailes scintillent au soleil comme des pierres précieuses, ou ces mouches lumineuses dont Yves d'Evreux nous fait une si charmante description :
« Elles prennent leur ébat, volantes cà et là à leur plaisir, et pour ce qu'elles ont à converser parmi les ténèbres, la providence-de Dieu les a pourvues d’un flambeau qu’elles portent devant et derrière elles... tellement que ces vermisseaux, volant à travers une nuit obscure, semblent autant de grosses étincelles qui sortiraient d’une ardente fournaise à fondre les métaux. »
Par malheur pullulent, fourmillent, aussi là-bas certaines bestioles malfaisantes qui, avec maints reptiles dangereux ou de redoutables maladies, Le vomito negro, par exemple, nous gàtent un peu, et même plus qu’un peu ce paradis terrestre, comme ils faisaient pour madame Pfeiffer, l’intrépide voyageuse, qui se plaint si vivement des moustiques, des barates, des fourmis, des tiques, etc., le fléau de toutes les habitations aux champs comme à la ville et si terribles au dormeur... qui n’en dort pas. Pour elle, ce désagrément et quelques autres ne sont pas entièrement compensés par la beauté du climat et la splendeur de cette végétation dont elle nous dit : « Quand on veut voir la nature dans toute sa fécondité et dans une activité constante, c’est au Brésil qu'il faut aller. Cependant que l’on se garde de croire que tout soit beau... Je trouvai l’air et le climat extrèmement lourds et désagréables, et la chaleur accablante ..… Puis on regarde d’abord avec joie cette veräure coutuiueut, cette parure constante du printemps, mais on finit par
convenir qu'avec le temps tout cela perd de son charme. On désirerait un peu d'hiver; la floraison nouvelle des plantes, le retour des parfums embaumés du printemps font d’autant plus plaisir qu’on en a été privé quelques mois. »
En regard des descriptions enthousiastes des anciennes relations, il m'a paru utile et piquant tout à la fois de placer, en façon de correctif, ce passage d’un voyageur moderne dont les appréciations plus calmes paraissent en général justes et vraies, dans leur sincérité un peu chagrine. Revenons à nos vieux auteurs qui, après nous avoir si bien décrit le pays, nous montrent les habitants (indigènes) qui ne sont pas moins curieux, quoique pas toujours aussi charmants!
Les Cannibales.
« En premier lieu done, les sauvages nommés Tupinambous, habitant la terre du Brésil, n’ont le corps ni monstrueux ni prodigieux à notre égard ; bien sont-ils plus forts, plus robustes et plus replets, plus dispos, moins sujets à maladie; et mème il n’y en a presque point de boiteux, de borgnes, contrefaits ni maleficiés entre eux. Davantage, combien que plusieurs parviennent à l’âge de cent ou six vingt ans (car ils savent bien retenir et compter leurs àges par lunes), peu y en a qui
en leur vieillesse aient les cheveux blancs ni gris : choses qui pour certain montrent non-seulement le bon air et bonne température de leur pays, auquel, comme j'ai dit ailleurs, sans gelées ni grandes froidures, les bois et herbes et champs sont toujours verdoyants, mais aussi (eux tous buvant vraiment à la fontaine de Jouvence) le peu de soin et de souci qu’ils ont des choses de ce monde.
«.. Si maintenant vous voulez représenter un sauvage, imaginez en votre entendement un homme nu bien formé et proportionné de ses membres, ayant tout le poil qui croît sur lui arraché (selon la coutume), les cheveux tondus de la facon que j'ai dit, Les lèvres et joues fendues, etdes os pointus ou des pierres vertes, comme enchàssées ea icelles, les oreilles percées avec des pendants dans les trous, le corps peinturé, les cuisses et jambes noircies de cette teinture qu'ils font du fruit genipot, des colliers composés d’une infinité de petites pièces de cette grosse coquille de mer qu’ils appellent vignol, tels que je vous les ai déchiffrés, pendus au col, vous le verrez comme il est ordinairement en son pays et tel quant au naturel que vous le voyez pourtrait ci-après ‘, avec seulement son croissant d’or bien poli sur la poitrine, sa pierre au pertuis de la lèvre, et pour contenance son arc débandé et ses flèches aux mains. Auprès de ce Tupinambou, l'une de ses femmes, laquelle, suivant leur coutume, tient son enfant dans une écharpe de coton...
« Pour la seconde contemplation d'un sauvage, lui ayant ôté toutes les susdites fanfares de dessus, après l'avoir frotté de gomme glutineuse, couvrez-lui tout le
‘ Dans une gravure sur bois moins naïve qu’on n’eût pensé pour l’époque,
corps, les bras et les jambes, de petites plumes hachées menu comme de la bourre teinte en rouge , et lors étant ainsi artificiellement velu de ce poil follet, vous pouvez penser qu'il sera beau fils. »
« En troisième lieu, soit qu’il demeure en sa couleur naturelle (olivàtre ou tirant sur le brun) ou qu'il soit peinturé ou emplumassé, revêtez-le de ses habillements, bonnets et bracelets, si industrieusement faits de ces belles et naïves plumes de diverses couleurs, dont je vous ai fait mention, et ainsi accoutré, vous pouvez dire qu’il est en son grand pontificat.
« Finalement, ajoutant aux choses susdites l’instrument nommé Maraca ‘ en sa main et le panache de plumes qu’ils appellent arraroye sur les reins, et les sonnettes composées de fruits à l’entour de ses jambes, vous le verrez lors, ainsi équipé, en la facon qu’il est quand il danse, saute, boit et gambade. » (LÉRy.)
Le père Yves complète ce portrait, par La peinture de l’homme de guerre : « Lorsqu'ils vont en guerre, ils préparent leurs plumasseries pour la tête, bras, reins, et pour leurs armes. Pour la tête, ils se font une perruque de plumes d’oisillonsrouges, jaunes, perset violets qu’ils attachent à leurs cheveux avec une espèce de gomme, et appliquentsur leur front de grandes plumes d’aras et de semblables oiseaux en forme de mitre qu'ils lient derrière la tête. Ils mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diverses couleurs, tissus avec fil de coton. Sur les reins, ils ont une rondache faite de la plume de la queue d’au- 4 he qu'ils suspendent avec deux cordons de coton teint
! Fait, dit le vieil auteur, d’une grosse noix remplie de pierres rondes et bruyant plus fort qu’une vessie remplie de pois.
en rouge, passant le col en croisade sur le dos... J'ai voulu savoir par mon truchement pourquoi 1ls portaient ces plumes d’autruche sur les reins; ils me firent réponse que leurs pères leur avaient laissé cette coutume afin de leur enseigner comme ils devaient se comporter à la guerre contre leurs ennemis, imitant le naturel de l’autruche qui, quand elle se sent la plus forte, elle vient hardiment contre celui qui la poursuit : si elle se sent la plus faible, levant ses ailes, pour embouffer le vent, elle s'enfuit, jetant de ses pattes le sable et les pierres vers son ennemi. »
Claude d’Abbeville dit à son tour : « Quand ils vont à la guerre et autres telles solennités, ils se revêtent de plumages ou de certains atours et accoutrements faits de plumes rouges, bleues, vertes, jaunes et autres diverses couleurs extrêmement belles qu’ils savent merveilleusement bien agencer. Ils les entremèlent à leur plaisir tant que l’œil en soit très-content, une couleur retirant et faisant bien paraître l’autre ; puis ils les arrangent ou les composent ou approprient par ensemble fort artistement, les liant par le plus gros bout avee du fil de coton entrelacé à la facon des rets, de sorte qu’au dedans ils ressemblent aux filets à pêcher ou plutôt au lacis ayant les mailles assez petites; mais en dehors toutes ces belles et rares plumes sont tellement entremêlées et arrangées les unes sur les autres avec tant d'artifice qu’on ne les peut voir ni considérer sans admiration. » "4
Quant aux femmes, elles vont, comme les hommes, le plus ordinairement, assez peu vètues, ce qui, au dire de nos vieux auteurs, ne les empêche pas, suivant l'instinct du sexe d’avoir leur coquetterie : « Différant en cela des
hommes, elles ne se font point fendre les lèvres ni les joues, et par conséquent ne portent aucunes pierreries au visage; mais quant aux oreilles, afin de s’y appliquer des pendants, elles se les font si outrageusement percer que, quand ils sont ôtés, on passerait aisément le doigt à travers les trous ; quand elles en sont coiffées, cela leur battant les épaules, voire jusque sur la poitrine, il semble à les voir un peu de loin, que ce soient oreilles de levriers qui leur pendent de côté et d’autre.
«Touchant le visage, voici comment elles se l’accoutrent. La voisine ou compagne, avec le petit pinceau en la main, ayant commencé un petit rond droit au milieu de la joue de celle qui se fait peinturer, tournoyant tout à l’entour en rouleau et forme de limacon, non-seulement continuera jusqu’à ce qu'avec des couleurs, bleu, jaune et rouge, elle lui ait bigarré et chamarré toute la face ; maïs aussi au lieu des paupières et sourcils arrachés elle n’oubliera pas le coup de pinceau. » (LÉRY.) Ajoutez à cette toilette de grands bracelets composés d’os blancs, coupés et taillés en manière de grosses écailles de poisson, des colliers idem nommés bourre en leur langage, et vous aurez le modèle d’une élégante. C’est là sans doute une étrange facon de s’embellir ; mais en fait de mode tout est possible, il n’est point d'invention bizarre, d'imagination baroque, extravagante, ridicule qui ne paraisse gentillesse si la mode l’impose, n’en avons-nous pas la preuve tous les jours ?
Nos sauvagesses d’ailleurs, il faut leur rendre cette justice, sont des mères excellentes, et je sais bien des dames du monde le plus civilisé aujourd’hui qui pourraient prendre lecon d'elles à ce sujet :
« L'enfant, pertan (qui répond à notre bébé) n’est point caressé, emmaillotté, échauffé, bien nourri, bien gardé, ni mis en la main d'aucune nourrice, ains simplement lavé dans le ruisseau, ou en quelque vase plein d’eau : est mis en un petit lit de coton, ses petits membres ayant toute liberté sans vêture quelconque, soit sur le corps, soit sur la tête : il se contente pour sa nourriture du lait de sa mère, et des grains de mil rôtis sur les charbons et mèàchés dans la bouche de sa mère, réduits en farine et détrempés de sa salive en forme de bouillie, laquelle sa mère lui donne en sa petite bouche ainsi qu'ont accoutumé les oiseaux de repaître leurs petits, c’est-à-dire bouche à bouche. Il est bien vrai que, quand l'enfant est un peu fort, par une connaissance et inclination naturelle, vous le voyez rire, s’éjouir et tressaillir à la mode des enfants sur les bras de sa mère, la considérant màcher grossement en sa bouche sa nourriture et portant son petit bras à la bouche de sa nourrice, il reçoit dans le creux de sa menotte cette pàture naturelle qu'il porte droit à sa petite bouche et mange. Et quand il se sent rassasié, il jette le surplus à terre, et détournant son visage, frappant de ses mains la bouche de sa mère, il lui fait entendre qu’il n’en veut plus... Ces petits enfants rendent en ce jeune âge le respect et le devoir que la nature leur demande en ce degré : car ils ne sont point criards, pourvu qu’ils voient leurs mères, se tiennent en la place où elles les mettent. Quand elles vont jardiner au bois, elles vous les asseyent tout nus comme ils sont sur le sable et la poudre, où ils se tiennent sans dire mot quoique l’ardeur du soleil leur donne vivement sur la tète et sur Le corps. » (YVES D’EVREUX.)
Les enfants restent sous la tutelle de leur mère jusqu’à l’âge de sept ou huit ans et sont appelés Æounoumyméry (petits garconnets). « On leur fait de petits arcs et des flèches proportionnés à la force de leurs bras; lors s’amassant les uns avec les autres de même âge, ils plantent et attachent quelques courges devant eux sur lesquelles ils tirent leurs flèches, et ainsi de bonne heure ils s’adestrent tant les bras que la vue à tirer justement. On ne voit battre ni fouetter ces enfants qui obéissent à leurs parents et respectent ceux qui sont plus àgés qu'eux. Cet âge d'enfant est infiniment agréable. » (Yves).
La polygamie existe chez nos sauvages où la chasteté, comme bien on pense, n’est pas une vertu fort en honneur, même chez les jeunes filles. Dans les mariages, paraîit-il, il en est autrement ; mais si peu que le joug pèse à l’un ou à l’autre des conjoints, le divorce est admis, on se quitte et sans longue formalité. « Et comme leur mariage est aisé à faire, dit Claude d’Abbeville, aussi est-il bien facile à défaire, n’y ayant en l’un et en l’autre que le vouloir et le non vouloir... Quand il plait au mari et qu’il lui prendra une fantaisie, il chasse et répudie sa femme si elle vient à l’offenser. La femme aussi étant ennuyée et lassée de son mari, lui disant : «Je ne veux plus de toi, j’en veux chercher un autre pour mon mari! » Il lui dira aussitôt sans s’affliger ni s’en rompre la tête davantage : « £'coain, va-t’en où tu voudras ! » La femme alors se peut marier à un autre sans aucun empêchement ayant toujours ce privilége de quitter le second comme elle a fait le premier. »
Voilà les mœurs de la pure nature, de ce prétendu âge d'or qui a fait écrire à Rousseau et consorts tant de sot-
tises, comme dit si bien de Maistre. Très-sobres quant au manger, les sauvages ne font pas de même pour la boisson : «Je prie que par manière de préface (sans toutefois que j'approuve le vice), arrière Allemands, Flamands, Lansquenets, Suisses et tous qui faites profession de boire par decà ; car tout ainsi que vous-mêmes, après avoir entendu comment nos Américains s’en acquittent, confesserez que vous n’y entendez rien auprès d'eux; aussi faut-il que vous leur cédiez en cet endroit... Et de fait je les ai vus non-seulement boire trois jours et trois nuits sans cesser ; mais aussi, après qu'ils étaient si saouls et si ivres qu’ils n’en pouvaient plus (d'autant que quitter le jeu eût été pour être schlem, réputé efféminé et plus que schlem entre les Allemands) quand ils avaient rendu leur gorge, c'était à recommencer plus belle que devant. » Les femmes chargées de préparer ce breuvage de casiné ou caouin « présentant et bâillant à chacun en sa main de grandes gobelles toutes pleines qu'ils ne faillent point de boire et trousser tout d’une traite ; elles-mêmes, en servant de sommeliers, n’oublient pas de chopiner d’autant. » (LÉRY).
Claude d’Abbeville n’est pas moins énergique : « Jamais je ne fus tant étonné qu’alors que j’entrai dans leurs loges où ils caouinnaient, apercevant de prime face ces grands vaisseaux de terre environnés de feu et remplis de caouin * qui famaient comme de grandes marinites bouillantes; y ayant d’autre part un grand nombre de ces barbares tant hommes que femmes, celles-ci tout échevelées et les autres revètus de divers plumages bigarrés, les uns couchés comme dit est, exhalant la fumée
1 Vin fait avec le fruit de l’acajouier ou d’un autre arbre,
du petun (tabac) par les narines et par la bouche; les autres dansant, sautant, chantant etcriant, ayant tous la tète si bien coiffée et la cervelle tellement timbrée de caouin qu'ils roulaient les veux dans la tête tant qu'il me semblait à voir quelque symbole ou figure d’un petit enfer. »
L'ivrognerie n’est pas le seul vice des sauvages abandonnés aux libres instincts de la nature. D’après ce que nous rapporte Yves d'Evreux au témoignage duquel on peut croire : « Entre tous les vices auxquels pourraient être sujets ces barbares, savoir est la vengeance dont ils ne démordent jamais, quelque mine qu'ils fassent à leurs ennemis réconciliés et la mettent en pratique en toute occasion... IL sont fort déréglés de mœurs et plus les jeunes filles que tout autre, inventeurs de fausses nouvelles, menteurs, légers et inconstants, qui sont vices communs à tous mescroyants, et pour accomplir la mesure, ils sont paresseux incroyablement : de sorte qu'ils aiment mieux ne rien faire et vivre chétivement que de travailler et vivre grassement... Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont d’autres très-bonnes et louables à la vertu. Ils vivent paisiblement les uns avec les autres, font part de leur chasse, pêche et autres vivres à leurs semblables. La libéralité est très-grande entre eux et l’avarice en est fort éloignée. Ils gardent équité ensemble, ne se fraudent ni ne se trompent ; si quelqu'un offense autrui, la peine du talion s’ensuit ; ils sont fort compationnants et se respectent l’un l’autre, spécialement les vieillards. Ils sont fort patients en leurs misères et famines. Ils ne sont pas fort curieux à apprèter leurs viandes comme nous. »
C'est grand dommage que les sauvages s’abrutissent par les excès de boisson; car ils ont naturellement une singulière vivacité d'intelligence, l'esprit ouvert, un grand sens, témoin ces deux charmantes anecdotes,
« Au reste, dit Léry, parce que nos Tupinambous sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir leur araboutan, c’est-à-dire bois du Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande :
« — Que veut dire que vous autres Mayrs et Peros, c’est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin quérir du bois pour vous chauffer? N'y en a-t-il point en votre pays ?
« À quoi lui ayant répondu qu'oui et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même du bois du Brésil, lequel nous ne brèûlions pas comme il pensai* ainsi (comme eux-mêmes en usaient pourrougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) que les nôtres l’emportaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain :
«— Voire mais, vous en faut-il tant?
«— Oui, luidis-je (en lui faisant trouver bon) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises et de draps rouges, voire même (m'accommodant toujours à lui parler des choses qui lui étaient connues) de couteaux, oiseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais vus par decà; un tel seul achetera tout le bois du Brésil dont plusieurs navires s'en retournent chargés de ton pays.
«— Hal! ha! dit mon sauvage, tu me contes merveilles, Puis ayant bien retenu ce que je venais de dire, m'inter-
rogeant plus outre, me dit : Mais cet homme tant riche dont tu me parles ne meurt-il point?
«— Si fait, si fait! dis-je, aussi bien que les autres.
« Sur quoi, comme ils sont grands discoureurs et poursuivent fort bien un propos jusques au bout, il me demanda derechef :
« — Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ?
«— À ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux à ses frères, sœurs, ou plus prochains parents.
«— Vraiment, dit lors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud), à cette heure connai-je que vous autres Mayrs, c’est-à-dire Français, êtes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer sur laquelle vous endurez tant de maux pour amasser des richesses à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous? La terre qui vous a nourris n’estelle pas suffisante aussi pour les nourrir? Nous avons, ajouta-t-il, des parents et des enfants lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons; mais parce que nous nous assurons qu'après notre mort la terre qui nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur elle. »
« Je raconterai ici, écrit à son tour Yves d’Evreux, une jolie histoire. Un jour, je m'en allais visiter le grand Thion, principal des Pierres-Vertes (Zabaiares). Comme je fus en sa loge et que je l’eus demandé, une de ses femmes me conduit sous un bel arbre qui était au bout de sa loge etle couvrait de l’ardeur du soleil. Là dessous, il avait dressé son métier pour tisser les lits de coton, et travaillait après fort soigneusement. Je m’étonnais beau-
coup de voir ce grand capitaine, vieil colonel de sa nation, ennobli de plusieurs coups de mousquet, s’amuser à faire ce métier, et je ne pus m'en taire. Je lui fis demander par le truchement à quelle fin ils’amusait à cela ? Il me fit réponse :
« — Les jeunes gens considèrent mes actions et, selon que je fais, ils font : si je demeurais sur mon lit à me balancer et humer le petun, ils ne voudraient faire autre chose; mais quand ils me voient aller au bois la hache sur l'épaule et La serpe en la main, ou qu'ils me voient travailler à faire des lits, ils sont honteux de ne rienfaire. « Jamais je ne fus plus satisfait et ceux qui étaient avec moi que par ces paroles. »
« Ce que la nature a Ôté d’un côté à ces sauvages, à savoir les vivres bien apprêtés, les potionsbien friandes, les habits pompeux, les lits mollets et les superbes maisons et palais, elle les a récompensés d’une autre part en leur donnant une pleine liberté, comme aux oiseaux de l'air et aux bêtes des forêts, sans être molestés des mangeries et plaideries de par decà qui n’est pas une des moindres afflictions d’entre les autres et balancent les commodités que nous pouvons avoir en ce monde ancien. Et si le diable, par permission de Dieu, pour en tirer un bien qui est leur salut, nese fût mis à traverser les barbares, leur suscitant nouvelles discordes à ce qu’ils se tuassent et mangeassent les uns les autres; il n’y a point de doute qu'ils ne fussent les plus heureux hommes de la terre à cause de cette franchise et liberté con-naturelles, laquelle assaisonne si bien les viandes qu’ils ont qu’elles tournent en nourriture parfaite et salubre d’où procède immédiatement la belle forme de leurs corps. » (Yves D’EVREUX).