TOME I
Le bon père, fort indulgent pour ses sauvages et qui se sentait pour eux des entrailles paternelles, voyait un peu trop, comme on dit, les choses en beau; moins optimiste sous ce rapport, Léry va nous montrer le revers de la médaille, ce qui prouve, malgré ces quelques vertus et qualités d’instinct que le vieil auteur ne leur dénie point, à quelles abominations pouvaient être entrainés, dans quelles hontes précipités, ces malheureux livrés sans contrepoids à la tyrannie des passions et aux emportements frénétiques de la nature corrompue. On a vu déjà leur penchant effréné à la débauche, à l’ivrognerie, ete.; mais voici bien autre chose. Ecoutons et méditons!.. Le lecteur m’excusera de mettre sous ses yeux ces épouvantablestableaux, mais je le crois utile et nécessaire pour montrer ce que devient l’homme, avec la raison seule, et privé de ces lumières de la tradition et de la révélation qui ne sont même plus pour lui à l’état de crépuscule.
« Nos barbares, dit Léry, s'ils se font la guerre, ce n’est point pour conquérir le pays et les terres les uns des autres, car chacun en a plus qu’il ne lui en faut, moins encore parce que les vainqueurs prétendent s’enrichir des dépouilles, rançons et armes des vaincus; ce n’est pas cela qui les mène. Car, comme eux-mêmes confessent, n'étant poussés d'autre affection que de venger, chacun de son côté, ses parents et amis, lesquels par je passé ont été pris et mangés, ils sont tellement acharnés les uns à l’encontre des autres que quiconque tombe en la main de son ennemi, il faut que, sans autre composition, il s’attende d’être traité de même, c’est-à-dire assommé, boucané et mangé. »
Maintenant voici la description exacte d’un de ces horribles festins. « Celui qui est là auprès pour faire le massacre, levant lors sa massue de bois avec les deux mains, donne du rondeau qui est au bout de si grande force sur la tête du pauvre prisonnier que, tout ainsi que les bouchers assomment les bœufs par decà, j'en ai vu qui du premier coup tombaient tout raide morts, sans remuer puis après ni bras ni jambe... Or, sitôt que le prisonnier aura été ainsi assommé, s’il avait une femme comme j'ai dit qu’on en donne à quelques-uns, elle, se mettant auprès du corps, fera quelque petit deuil : je dis nommément petit deuil; car suivant vraiment ce qu'on dit que fait le crocodile, après que cette femme aura fait ses tels quels regrets et jeté quelques feintes larmes sur son mari mort, si elle peut, ce sera la première qui en mangera. Cela fait, les autres femmes, et principalement les vieilles, se présentant avec de l’eau chaude qu’elles ont toute prête, frottent et échaudent de telle facon le corps mort qu'en ayant levé la première peau, elles le font aussi blanc que les cuisiniers par decà pourraient faire un cochon de lait prêt à rotir. Après cela, celui duquel était le prisonnier, avec d’autres tels et autant qu'il lui plaira, prenant ce pauvre corps, le fendront et mettront si soudainement en pièces qu’il n’y a boucher en ce pays-ei qui puisse plutôt démembrer un mouton.
« Or, toutes les pièces du corps et même les tripes, après être bien nettoyées, sont incontinent mises sur les boucans ! auprès desquels, pendant que le tout cuit ainsi à
! Grandes grilles de bois, soutenues par de gros pieux hauts de deux pieds et sur lesquelles on fait cuire la chair coupée par quartier à l'aide d’un feu lent et doux, mais qui donne peu de fumée cependant.
leur mode, les vieilles femmes (lesquelles appètent merveilleusement de manger de la chair humaine), étant toutes assemblées pour recueillir la graisse qui dégoutte le long des bâtons de ces grandes et hautes grilles de bois, exhortant les hommes de faire en sorte qu’elles aient toujours de telle viande, en léchant leurs doigts, disent : Yquatoul il est bon! »
Les horribles vieilles! ce ne sont point des femmes mais des sorcières pires que celles de Macbeth! des furies vomies par l’enfer! Qui reconnaitrait dans ces atroces megères les tendres mères dont il a été parlé plus haut? Continuons :
«.... Quand la chair d’un prisonnier ou de plusieurs (car ils en tuent quelquefois deux ou trois en un jour), est ainsi cuite, tous ceux qui ont assisté à voir faire le massacre, s'étant de rechef réjouis à l’entour des boucans sur lesquels, avec œillades et regards furibonds, ils contemplent Les pièces et membres de leurs ennemis : quelque grand qu’en soit le nombre, chacun, s’ilest possible, avant que de partir delà, en aura son morceau. Non pas cependant, ainsi qu’on pourrait estimer qu'ils fassent cela ayant égard à la nourriture : car combien que tous confessent cette chair humaine être merveilleusement bonne et délicate, tant y a néanmoins que plus par vengeance que par le goût (hormis ce que j’ai dit des vieilles femmes qui en sont si friandes), leur principale intention est qu’en poursuivant et rongeant ainsi les morts jusqu'aux os, ils donnent par ce moyen crainte, terreur et épouvantemeut aux ennemis. Et de fait, pour assouvir leurs courages félons, tout ce qui peut se trouver èscorps de tels prisonniers estentièrement mangé par eux. »
Les Missionnaires.
Quand on a lu ces terribles pages, on comprend que le bon père Claude d’Abbeville, après avoir, lui aussi, décrit ces orgies de cannibales, s’écrie avec l’accent d’une profonde émotion : « Voilà le comble des cruautés, où le diable, bourreau implacable des pauvres âmes aveuglées, avait mené ce pauvre peuple païen au milieu des ténèbres de l'infidélité, Dieu néanmoins, par sa bonté infinie, le regardant de son œil de miséricorde au plus fort de leur rage, nous fit la gràce de leur faire entendre comme cette coutume détestable et diabolique était du tout contraire à la volonté de ce grand Zoupan (Dieu) qui nous commande très-expressément d'aimer nos ennemis. »
Léry prétend que les Indiens «ne confessent ni n’adorent aucuns dieux célestes ni terrestres, et par conséquent n'ayant aucun formulaire ni lieu député pour s’assembler, afin de faire quelque service ordinaire, ils ne prient par forme de religion, ni en public ni en particulier, chose quelle qu’elle soit. »
Mais un peu plusloin l'historien nous dit qu’ils croient à l’immortalité de l’àme, au malin esprit qu’ils nomment d'Aygnan ; de plus «ils ont entre eux certains faux prophètes et abuseurs qu’ils nomment Caraibes, lesquels allant et venant de village en village (comme les porteurs de rogatons de la papauté, ajoute le sectaire) leur font