‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 19 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

accroire que, communiquant avec les esprits, ils peuvent non-seulement par ce moyen donner force à qui il leur plaît pour vaincre et surmonter les ennemis, quand on va à la guerre, mais aussi que ce sont eux qui font croitre les grosses racines et les fruits. »

Le père Yves d'Evreux au reste, quand à cette prétendue absence de croyance religieuse chez les sauvages, qui semblait résulter du premier paragraphe de Léry, nous dit en des termes qui ne laissent pas subsister l’ombre du doute : «Cette étincelle de feu cachée sous les cendres parmi ces peuples sauvages est la croyance naturelle qu’ils ont toujours eue de Dieu, des esprits et de l’immortalité de l’âme. Ces sauvages ont de tout temps appelé Dieu du mot Zoupan, nom qu'ils donnent au tonnerre ainsi que nous voyons ordinairement parmi les hommes que quelque beau chef-d'œuvre porte le nom de son auteur. Je me suis enquis par le truchement des vieillards de ce pays s’ils croyaient que ce Toupan, auteur du tonnerre, était homme comme nous.

«— Nous ne pensons pas! répondirent-ils, parce que si c'était un homme comme nous, grand seigneur pourtant, comment pourrait-il courir si vite, aller de l'Orient à l'Occident quand il tonne ?

« — Mais donc, répliquai-je, que pensez-vous que ce soit?

«—— Nous ne savons, disaient-ils, nous croyons seulement qu'il est partout et qu’il a fait tout.

« Voilà la croyance de Dieu que ces sauvages ont eue toujours empreinte naturellement en leur esprit, sans /e reconnaître naturellement pur aucune sorte de prières et de sacrifices. »

Sürement Léry n’a pas voulu dire autre chose ?

Le père Claude d’Abbeville n’est pas moins affirmatif que son confrère : « Ils ne délaissent pas, pourtant, écritil, d’avoir quelque connaissance du vrai Dieu qu’en leur langue ils appellent Zoupan ; et quand il tonne, ils disent que c’est Dieu qui fait tonner.… Mais ils n'avaient jusqu’à présent aucune religion ni sacrifices. point de temple, point d’autel... Ils n’ont jamais su ce que c’est ni de vœux, ni de prière, ni d'offices, ni d’oraison soit publique ou particulière. »

Sur ce dernier point donc, Claude, comme son pieux confrère, confirme ce que disait Léry de l’absence chez les Indiens de tout culte extérieur ; mais les deux bons pères constatent également les superstitions qu’entretiennent chez eux les sorciers et les cérémonies en l’honneur d’Ouaioupia, soit le diable. « Les pages ou barbiers, qui tiennent parmi les sauvages le rang de médiateurs entre les esprits et Le reste du peuple, sont ceux qui ont la plus grande autorité acquise par leurs fraudes, subtilités et abus et ont détenu ces pauvres gens plus fortement sous la tyrannie de l’Ennemi du salut... Ces malheureux sauvages sont si fols à l'endroit de leurs sorciers, spécialement les Grands, qu’ils croient fermement qu'ils peuvent leur envoyer les maladies, les famines, et les leur ôter quand il leur plait. Et bien que les mêmes sorciers sachent qu’ils sont trompeurs tous tant qu’ils sont : néanmoins ils croient qu’ils ne guériraient point eux-mêmes s'ils ne passaient sous les mains d’un autre. »

Ces pipeurs de Caraibes, comme Léry les appelle, ne voyaient pas de bon œil les chrétiens, « ne les haïssant pas moins que les faux prophètes de Jézabel (craignant

perdre leurs gros morceaux), faisaient le vrai serviteur de Dieu, Elie, lequel semblablement découvrait leurs abus. Commençant à se cacher d’eux, ils craignaient même de venir ou de coucher ès-villages où ils savaient que se trouvaient des chrétiens. »

Néanmoins d’après ce que Léry lui-même nous déclare (au risque peut-être de se contredire un peu), «les Indiens auraient été aisés à ranger au christianisme; » et il apporte à l’appui de son opinion plusieurs faits curieux, celui-ci entre autres : « qui servira aucunement à montrer, sion prenait peine d'enseigner ces nations de sauvages, habitants en la terre du Brésil, qu’ils sont assez dociles pour être attirés à la connaissance du vrai Dieu. »

» Comme donc, pour aller quérir des vivres et autres choses nécessaires, je passai un jour de notre ile en terre ferme, suivi que j'étais de deux sauvages Tupinambous et d’un autre de la nation nommée Oveunes, (qui leur est alliée), lequel avec sa femme était venu visiter ses amis et s’en retournait en son pays. Ainsi qu'avec eux je passais à travers une grande forêt, contemplant en icelle tant de divers arbres, herbes et fleurs, verdoyantes ct odoriférantes : ensemble oyant le chant d’une infinité d'oiseaux rossignolant parmi ces bois où lors le soleil donnait, me voyant, dis-je, comme convié à louer Dieu pour toutes ces choses, ayant d’ailleurs le cœur gai, je me pris à chanter à haute voix le psaume 104 (Sus, mon âme, etce.). Mes trois sauvages et la femme qui marchaïent derrière moi y prirent si grand plaisir (c’est-à-dire au son, Car au demeurant ils n’y entendaient rien) que, quand j'eus achevé, l’Ovéanen, tout ému de joie, avec une face riante, s’avançant, me dit :

«— Vraiment, tu as merveilleusement bien chanté; mème ton chant éclatant m’ayant fait ressouvenir d’une nation qui nous est voisine et alliée, j’ai été fort joyeux de l’ouir. Mais, me dit-il, nous entendons bien son langage et non pas le tien; par quoi je te prie de nousdire ce de quoi il a été question dans ta chanson. »

Léry, empressé de répondre, prit texte du psaume pour parler de Dieu et de ses œuvres, et bien que son commentaire, dont il nous donne un extrait dans son livre, laisse un peu à désirer, comme éloquence et onction, cependant les sauvages parurent merveilleusement attentifs. Et, « après qu’en cheminant l'espace d’une demi-heure, l’Ovéanen et les autres eurent ouï ce discours, usant de leur interjection d’abaissement : 7he/ ils dirent :

« — 0 que vous autres Mayrs (Français) êtes heureux de savoir tant de secrets qui sont tous cachés à nous chétifs et pauvres misérables! tellement que pour me congratuler, me disant : Voila pour ce que tu as bien chanté! il me fit présent d’un agouti qu’il portait. »

O touchante simplicité, admirable humilité de ces pauvres sauvages et qui prouvent que pour ouvrir leurs yeux à la lumière, il fallait seulement qu'elle leur fût montrée! Pour qu'ils crussent à la vérité, du moins les meilleurs d’entre eux, il suffisait qu’elle leur füt annoncée, mais par ceux que Dieu envoyait réellement pour cela, par de véritables apôtres, ce qui eut lieu grâce au zèle de quelques bons religieux portugais d’abord, et plus tard au dévouement des missionnaires français entre lesquels se trouvait le père Yves qui nous raconte, dans les termes les plus touchants, les ré-

sultats merveilleusement consolants de la prédication :

« Dans les carbets ! on ne parle plus d'autre chose que de cette nouvelle connaissance de Dieu, chacun rapportant à son tour ce qu'il aurait pu entendre, quand ils nous venaient visiter, et réunissant tous ces discours ensemble, finissaient leurs carbets en très-grand désir de voir baptiser leurs enfants et eux aussi... Qui pourrait dire le grand nombre des personnes qui nous venaient visiter pour apprendre quelque chose du mystère de la foi? Certes, cela ne se peut dire... La nation des Tupinambous était une vraie Panthère, cruelle sur tout autre peuple, ainsi que leur coutume de faire le témoigne assez, mangeant leursennemis, mais aussitôt que le renouveau de la grâce a paru sur leur terre, ils ont changé leur cruauté en douceur, leurs discours damnables en discours salutaires, les puantes odeurs procédantes de leur boucan en bonnes odeurs s’attirant les unes les autres à l’odeur de Jésus-Christ, rejaillissante au dehors par les pores ouverts d’un amour vers le prochain à lui vouloir le mème bien qu’ils ont reçu. »

Claude d’Abbeville dit de son côté : « Et de fait, depuis la promesse qu’ils nous firent, il ne leur est aucunement arrivé de massacrer, de boucaner ni manger personne; ains, au contraire, détestant les cruautés qu’ils ont exercées par la passé, au lieu qu'ils étaient ci-devant cruels ét acharnés, au lieu qu'ils étaient comme tigres et loups ravissants, ils sont à présent comme brebis et moutons: au lieu qu’ils étaient enfants du diable, maintenant plusieurs sont enfants de Dieu, et les autres deman-

1 Assemblées.

dent le baptème ne respirant à présent que de vivre en toute bénignité et humanité. »

Et plus loin : « Davantage je dirai que pluseurs vi eillards d’un aspect vénérable, entrevoyant au travers de nos comportements religieux une lueur tout autre que la leur seulement naturelle, convaincus en eux-mêmes, par la lumière quileur paraissait lors, regrettaient leurs vies passées, jetant de leurs cœurs mille sanglots et surchargeant leurs âmes d'une infinité de regrets de ce qu'étant trop vieils et âgés, ils ne pourraient voir les belles choses, se disaient-ils, que les Pays devaient faire en leur terre.

« Les jeunes, qui étaient tous les jours à nos portes, ne demandaient autre chose que d’être instruits et informés de notre créance, pour se pouvoir rendre professeurs de la doctrine évangélique. C'était chose admirable aussi de voir les mères, qui en ce lieu chérissent leurs enfants si tendrement que même elles ne les peuvent abandonner de vue, être néanmoins tant désireuses de leur avancement qu’elles ne respiraient autre chose que se voir privées de leur présence et les laisser en notre compagnie pourèêtreinstruitset faits semblables à nous. »

Aussi la joie du bon missionnaire déborde :

« Nous étions si étonnés d'entendre ces nouveaux discours que nous ne pouvions que répondre à ces pauvres créatures pour leur grande joie qui nous avait saisi le cœur et nous faisait tomber les larmes des yeux, n’ayant jamais ouï parler de choses semblables : O quelle joie! à quelle jubilation ! »

Et encore : « Et puis qui est-ce qui n’ait ressenti son cœur tressaillir de joie en voyant la ferveur et allégresse

avec laquelle cette jeunesse se présentait au saint Baptème? La modestie, la gravité, la piété et la dévotion, qui reluisaient en leur extérieur, faisaient voir sensiblement l’abondance de grâces que la bonté divine versait dedans leurs cœurs; lesquelles, regorgeant de ces petits vaisseaux, rejaillissaient au dehors dessus les assistants par une si sensible communication que nous étions tous, et Français et Indiens, du tout liquéfiés de cette joie ineffable, voyant la ferveur de ces nouveaux chrétiens, tant que nous fûmes contraints de lever la bonde à nos larmes et les laisser couler. »

Combien d’autres pages je pourrais ajouter à celles-ci! mais il faut savoir se borner, d'autant que je n'ai pas à me reprocher d’avoir été trop court. Maïs le lecteur comprend que si j'ai laissé la plume courir ainsi librement sur le papier, c'était avec intention; parce que ce qui se passait au Brésil, bienloin d'être un fait isolé, me paraissait résumer en quelque sorte toutes les merveilles dont le Nouveau-Monde était le témoin à cette époque et que plus tard, on admira dans toutes ces contrées où la croix fut plantée successivement, au Paraguay, dans la Floride, à la Louisiane, au Canada, etc.

FRANCOIS PYRARD

Dès l’année 1503, un marin francais du nom de Gonneville, montrait notre pavillon dans l'Océan Indien. Mais, battu par de continuelles tempêtes, après avoir touché sur quelques points du littoral, il regagna la France. Cet insuccès découragea pour longtemps les plus audacieux, et ce ne fut guère qu’un siècle après environ, vers 1601, qu'un autre Français, Pyrard, embarqué sur l’un des deux bâtiments, envoyés spécialement par les armateurs bretons dans ces mers lointaines, vint échouer près des Maldives. Le navire sombra, mais l’équipage réussit à gagner la terre. Pyrard devint esclave du roi de Mahé et dès lors commença pour lui toute une vie d'aventures les plus singulières et qu'il nous a racontées lui-mème d’une facon très-intéressante ; aussi lui laisserons-nous le plus souvent la parole; qui pourrait mieux que lui dire ce qu’il a vu, ce qu’il a senti, ce qu’il a souffert? Car tout n’est pas roses au métier de voyageur.

Et d’abord voici le récit du voyage : «En cet état, tous étant endormis, le navire, le Corbin, heurta rudement et toucha par deux fois un bane, et comme au bruit on

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