TOME I
s'éveillait en sursaut, il toucha une troisième fois et se renversa sur le banc. Je vous laisse à penser en quel état tous ceux du navire pouvaient être, quel piteux spectacle c'était que de nous, et quels cris et gémissements furent jetés comme de personnes qui se sentent perdues et échouées la nuit sur une roche au milieu de la mer, n’attendant que la mort toute certaine. Les uns pleuraient et criaient de toute leur puissance, les autres se mettaient en prières et d’autres se confessaient les uns les autres, et au lieu d’avoir un chef ? pour nous commander et donner courage, nous en avions un qui aflligeait et augmentait notre pitié, car il y avait un mois et plus qu'il n'était relevé du lit; mais la crainte de la mort le fit incontinent lever tout en chemise et tout faible qu'il était et se mit à pleurer parmi nous.
« Nous esti-nions tous que le navire allait couler, d’autant que nous ne voyions rien du tout que de grosses vaques passer sur nous... Trois quarts d'heure après ou environ, l’aube parut, par le moyen de quoi nous reconnümes des iles voisines à cinq ou six lieues de distance au delà des bancs... Cela nous donna quelque espèce de consolation et nous fit venir le courage d’essayer par quelque moyen que ce füt de sauver nos vies et tàcher à prendre terre, encore qu'avec tout cela il y avait peu d'espérance, vu le long espace de mer qu'il fallait passer avant que d'aborder, et encore après cela, nous courions hasard d'etre empêchés et d’ètre tués par ceux du pays. On prit des matériaux, des vergues et de grosses pièces de bois que l’on nomme antennes... On lia done cela en-
1 Le capitaine s'appelait La Bardelière, qualifié par Pyrard bourgeois de Saint-Malo.
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semble en forme d’une grande claie et par dessus on y cloua plusieurs planches et tables tirées du dedans du navire. »
Mais, après de longues heures employées à ce travail, on reconnut qu’il était en pure perte par l'impossibilité d'enlever le radeau, que Pyrard nomme un pangaye, par dessus le banc et de le mettre à flot. L’orage cependant continuait et la mer, grosse et mugissante, déferlait en vagues furieuses sur le navire penché d’un côté et dont la coque adhérait au rocher. Le radeau devenu inutile, on essaya de dégager le galion (canot) ce qu’on avait cru d’abord impossible, mais contre toute attente, après une soirée et une nuit de fatigue, on parvint à le soulever par dessus les bancs et à le mettre à la mer et tous s’embarquèrent avec des provisions et des armes; puis l’on rama vers la terre. Sur la plage qui était celle de l’île Pouladou, Y'une des Maldives, se trouvaient les naturels qui ne consentirent à laisser aborder les naufragés qu’à la condition qu’ils livreraient leurs armes d’abord. Les Français, dans leur malheureuse impatience de descendre à terre, se résignèrent à ces exigences, ce dont ils ne tardèrent pas à avoir grand regret quand ils reconnurent que les habitants de l’île n'étaient pas au nombre de plus de vingt-cinq ou trente et qu'il eùt été facile, avec moins de précipitation, en gardant ses armes, de faire la loi au lieu de la recevoir.
Mais s'étant mis eux-mèmes à la discrétion des insulaires, les naufragés se virent retenus prisonniers et, séparés les uns des autres, conduits par petits groupes dans les iles. Pyrard fut mené de Pouladou à Passidoué « où, dit-il, nous souffrimes toutes sortes d’afflictions et de mi-
sères, pressés de famine, couchés sur la dure au dehors, sans couvert, exposés aux injures de l’air et des pluies qui étaient lors continues parce que c'était leur hiver. Joint que les eaux de toutes ces îles sont si malsaines pour tous étrangers qui n’y sont point accoutumés, et l’intempérie de l’air si grande, que j'ai remarqué durant mon séjour que ceux du dehors et toutes sortes d’étrangers, même des Indiens de la terre ferme et des autres iles, n’y peuvent faire une longue demeure sans que presque tous deviennent malades et la plupart n’y meurent. »
Pyrard cependant trouva moyen par quelques petits services qu'il rendit aux indigènes de les adoucir et d’obtenir des vivres pour lui et ses compagnons. En même temps, il s’étudiait à apprendre la langue du pays, ce à quoi il réussit assez vite si bien que, quelque temps après, conduit à Mahé résidence du roi et présenté à celui-ci, il l’étonna par sa facilité à s'exprimer dans l’idiome du pays. « Cela plut fort au prince et lui donna envie de s’enquérir de moî à quoi servaient beaucoup de choses qu’on avait tirées de notre navire et dont il ne pouvait comprendre l’usage; je lui rendis raison et m’exprimai du mieux que je pus. La nuit étant close, il commanda au seigneur qui m'avait amené de me loger et traiter chez lui et à moi d’aller tous les jours le voir avec les autres courtisans. Les jours suivants, je fus tout occupé à entretenir le roi et à lui répondre de tout ce qu’il me demandait des mœurs et des façons d'Europe. »
Pyrard se trouva tout naturellement en faveur auprès du prince et il en profita aussitôt généreusement pour obtenir qu’on fit venir à Mahé la plupart de ses compa-
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gnons dispersés dans les îles ; maisils l’en récompensèrent assez mal, plusieurs, Flamands d’origine, « disant du mal de lui par truchement aux seigneurs et habitants du pays. L'occasion de cette discorde vint de ce qu'ils étaient jaloux et envieux de me voir plus courtoisement recueilli que non pas eux, que j'étais bien voulu et estimé du Roi, toujours auprès de lui et en conséquence gracieusement traité par les grands. »
Misérable, inepte et odieuse jalousie puisque Pyrard n'usait de sa faveur que dans l’intérèt de tous! Ces calomnies néanmoins firent quelque impression sur l’esprit du roi qui s’irrita bien davantage de diverses tentatives faites par les prisonniers pour s'emparer d’un bateau et s'échapper de l’île. C’est là, d’après la loi du pays, un crime de lèze-majesté; aussi les coupables, pris en flagrant délit, furent-ils décapités. Les autres et Pyrard luimême se virent de nouveau déportés dans une île fort écartée et où ils se trouvaient comme des bannis. Cependant au bout de quatre mois, le roi, qui gardait encore souvenir du Français, donna l’ordre deleramener à Mahé et il permit aussi que ses compagnons l'y suivissent. Pyrard, dès le premier entretien, réussit à se justifier auprès du roi qui lui rendit toute sa confiance, et même lui fit donner un logement au palais, voulant pouvoir à toute heure converser avec son favori.
» Je servais le roi, dit Pyrard, comme l’un de ses domestiques, prêt à faire tous ses commandements. J'étais fort bien auprès de lui et des reines qui souvent s’enquéraient des façons de vivre des Français, de leurs mœurs, habits et principalement des habits des dames de France et de notre religion. Le roi me donna un logis à part,
assez près de lui et tous les jours on m'apportait de sa maison du riz et des provisions nécessaires pour ma vie; id me bàilla aussi un serviteur pour me servir outre quelque argent et d’autres présents dont il m’accommoda ; par le moyen de quoi je devins quelque peu riche à la manière du pays à laquelle je me conformais au plus près qu’il m'était possible, et à leurs coutumes et facons de faire, afin d’être mieux venu parmi eux... Bref, il ne me manquait rien que l'exercice de lu religion chrétienne, dont il me fàchait fort d’ètrè privé comme aussi de perdre l’espérance de jamais revenir en France.»
On aime ces dernières réflexions du pauvre prisonnier qui montrent ses sentiments patriotiques et religieux. Pyrard était ainsi depuis cinq ans dans l’île, désespérant de jamais en sortir, lorsqu'un matin tout à coup apparut devant Mahé une grande flotte dont la présence jeta la consternation dans l’ile où l'on ne s’attendait aucunement à une agression de ce genre. La surprise fut telle que l’on n’eut pas la présence d’esprit ou le loisir de penser à la défense et que le roi, l’un des premiers, ne songea qu’à fuir sur l’un de ses vaisseaux. Pyrard le rencontra précisément au moment où il se dirigeait vers le port. « J'étais alors chargé d’armes et autres hardes que je portais pour embarquer ès-galères et étant tout mouillé et en pauvre équipage ; le roi me dit que j'étais honnête homme, et que je prisse courage me disant un mot qui est commun en toute l’Inde à savoir sabaté qui veut dire : grand merci! Quand il me dit ce mot, la larme me vint à l’œil de pitié. Car il pleurait et faisait les plus grandes lamentations du monde de se voir contraint de quitter tout, et voir porter ainst
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ses femmes qui de leur côté fondaient toutes en larmes, et tout le reste du peuple était en grande désolation par les rues et n’entendait-on que cris, pleurs et gémissements! »
Voilà de ces coups de la fortune ! Le malheureux prince, quelques heures auparavant tout puissant encore, en était peut-être à envier le sort de son esclave, et pas à tort comme l'évènement le prouva. La flotte ennemie venait du Bengale ; l'amiral, ayant eu avis de la fuite du roi, se hàta d'envoyer à sa poursuite quelques vaisseaux qui, plus légers et mieux commandés, atteignirent bientôt la galère royale; le prince s'était mis en défense et se fit tuer bravement. Quant à Pyrard il n'eut pas lieu d’abord de se réjouir, car, s’étant rendu aux ennemis, on le prit pour un Portugais, et comme tel il se vit durement traité. Mais sa qualité de Français eufin reconnue, il fut conduit au chef qui en usa avec lui fort humainement et le prit sous sa protection ainsi que ses trois compagnons, les seuls, parait-il, qui eussent survécu. La flotte, chargée de butin (car elle ne venait que dans ce but) fit voile pour le Bengale où, après un mois de navigation, elle entra dans le port de Chatican. De là, les quatre Français gagnèrent Calicut dont le roi est l’un des plus puissants de la contrée.
«Je vis là, dit Pyrard, deux Pères jésuites, l’un italien et l’autre portugais, fort bien venus auprès du roi (quoique gentil) qui leur donne pension de cent écus par an pour leur vivre et entretien. Ils ont fait bâtir une église sur le bord de la mer en un lieu que le roi leur a donné; et ont congé et licence du roi de convertir le peuple au christianisme, sans toutefois user de sontrainte
et y ont fait un tel fruit que, quand je partis, il y avait déjà bon nombre de nouveaux chrétiens. »
Par le conseil des bons Pères, les Français se dirigèrent vers Cochin; mais arrêtés en route par des Portugais, ils furent envoyés garrottés à Cochin et Là « le gouverneur me fit constituer prisonnier et dévaler par une corde en une tour fort basse comme en un puits. J'y fus neuf ou dix jours et crois que, si j’eusse demeuré quelque peu davantage, je fusse mort; car il y faisait si étouffant qu'on n’y pouvait respirer, outre l’odeur d’une infection insupportable, de façon que j'avais le corps tout couvert de grosses bubes extérieures qui me faisaient bien de la douleur. »
Il dut sa liberté à l’intervention des bons Pères établis à Cochin; et, gràce à eux aussi, il s’'embarqua pour Goa. Mais le pauvre Pyrard, que la mauvaise fortune s’obstinait à poursuivre, grièvement blessé sur le navire par la chute d’un mât, se vit en péril de mort; «et néanmoins le capitaine de la galiote, sans pitié pour mon état pitoyable, me traitait le plus indignement et barbarement qu'on pourrait dire; et eût fait pis, même me voulait jeter dans la mer sans la bonne assistance d’un religieux de l’Ordre de Saint-Dominique du nom de frère Manuel du Christ, qui me consolait à tout propos et résistait aux cruautés de cet inhumain capitaine. »
Lorsqu'on arriva à Goa, Pyrard , par les soins du bon religieux, fut transporté à l'hôpital d’où il sortit, après un assez long séjour, complètement guéri, mais pour être conduit à la prison, «et même on parlait de le faire mourir comme étant allé en ces pays contre l'ordonnance
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du roi (de Portugal) et la paix faite entre ce roi et celui de France. »
Enfin, grâce au zèle d’un Père jésuite français qui «s’employa pour lui comme son propre frère, » il fut mis en liberté, mais il dut se résigner à servir comme soldat dans les troupes de Goa. Il fit avec les Portugais plusieurs expéditions aux royaumes de Dekan et d’Ormus, à Ceylan, à Malacca, Sumatra, Java, ete. Après ces campagnes parfois rudes et périlleuses, et dans lesquelles Pyrard, quoique enrôlé malgré lui, fit son devoir de brave soldat, il revint à Goa, mais s’y vit assez mal récompensé ; car, sur un faux soupçon « qu’ils étaient là pour épier » Pyrardet plusieurs autres étrangers furent emprisonnés. « De sorte qu'il fallut que les Pères jésuites se remissent en peine pour notre délivrance, ets’assemblèrent quatre ou cinq d’entre eux à cet effet et nous firent sortir de prison après y avoir demeuré près de trois semaines. »
Pyrard obtint alors son congé en même temps que son passage sur une caraque qui se rendait au Brésil. « Au reste le vice-roi, l’archevèque et quelques autres grands seigneurs et habitants de nos amis nous départirent libéralement de leurs moyens... Mais je ne veux oublier une fort grande disgrâce qui m'arriva avant que de partir : c’est que mes deux compagnons et moi allèmes par la ville pour acheter ce qu’il me fallait; par malheur on me coupa ma bourse où se trouvait mon argent, ce qui me causa une grandissime incommodité durant tout le voyage. Et ainsi il fallait que, comme le malheur m'avait accompagné dès le commencement de mon voyage, il me saisit encore par tous les progrès d’icelui et jusqu’à la fin, voire depuis même, comme il a toujours