‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 25 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Compagnies qui se sont succédé les unes aux autres ct qui se sont trouvées ruinées parce qu'on peut les accuser toutes également d’une négligence criminelle sur cet article. Bien loin d’avoir pensé à faire porter La Foi dans ce vaste pays, peuplé de tant de nations qui gémissent sous l'esclavage du démon, et qui sont privées des lumières de la vérité, à peine ont-elles eu soin d'entretenir dans leurs principaux comptoirs des aumôniers; et encore quels aumôniers ? Souvent des gens sans aveu, sans démissoires de leurs évêques, ou sans obéissance de leurs supérieurs ; toujours sans pouvoirs, ordinairement sans science, et d’une conduite qui ne leur attirait ni le respect ni la confiance de ceux dont ils devaient répondre devant Dicu.

« La Compagnie des Indes, qui est entrée dans les droits de celle du Sénégal, n’a eu gerde de tomber dans ce défaut. Elle est conduite par des gens dont la piété égale le talent merveilleux qu'ils ont pour remplir l’important ministère dont ils sont chargés. Celui d’entre eux qui, outre les travaux ordinaires de la direction, a l’inspection sur tout ce qui regarde le spirituel de la Compawnie, ne néglige rien pour que ses établissements, les pays qui en dépendent et les vaisseaux qu’elle fait équiper aient de dignes ecclésiastiques qui y entretiennent la religion et Le piété et qui répandent les lumières de PEvangile dans les lieux où elle porte son commerce. »

Le Directeur auquel l’auteur fait allusion, selon toute apparence, était André de Brue, alors de retour en France et dont les Mémoires écrits aussi bien que les communications verbales ont servi surtout à Labat pour la rédaction de son ouvrage. « Quand on considère, dit

M. Valkenaer, avec quelle prudence ce Directeur général du commerce francais ménagea les affaires de la Compagnie et quelle considération il s’attira des rois nègres dans tous ses voyages, on prend nécessairement une haute idée de son habileté. Le long séjour qu'il fit en Afrique doit donner autant d'authenticité que d’agrément à ses relations. »

Ce que peut un homme.

De Brue fut nommé pour succéder en 1697 au sieur Jean Bourguignon, premier directeur de la quatrième Compagnie française du Séné: 11. Son premier soin, en arrivant au Sénégal, fut de visiter tous les comptoirs et de régler la conduite des.employés de la Compagnie parmi lesquels il s’était glissé beaucoup d’abus. Souvent par exemple, ils faisaient le commerce pour leur propre compte au détriment des intérêts de la Compagnie. De Bruce, après une enquête sévère, prit toutes les mesures nécessaires pour mettre fin à ces désordres. Le Directeur-Général traita ensuite avec les divers princes dont les possessions bordaient le fleuve, et obtint de former de nouveaux établissements là où 1l le jugeait utile, comme aussi de relever ceux qu'on avait laissé tomber en ruines après un abandon forcé, C’est alors qu'il éta-

blit un poste dans le Haut-Sénégal, grâce à une concession de Siratik ou Empereur des Foulahs. Lors de la visite qu'il fit, pour ce motif, au Siratik, il arriva à de Brue une aventure singulière dont le grave Labat ne craint pas d’égayer son récit :

Parmi les dames de la Cour se trouvait une jeune princesse de 16 à 17 ans. « Excepté que cette jeune personne n'était pas ni tout à fait blanche, ni tout à fait noire mais basanée, comme sont ordinairement les mulètres, elle était parfaitement belle, d’une taille avantageuse et extrèmement enjouée ce qui convenait à son àge.» Sa mère ayant remarqué que le général la regardait avec attention, s’imagina qu’il en était soudainement épris et dit au Roi qu'il fallait la lui proposer en mariage. « Le Siratik y consentit sans peine, ajoutant que, si le général voulait prendre ce parti, il lui donnerait les premiers emplois du royaume, avec un grand pays et beaucoup d'esclaves. La réponse à un compliment de cette nature n’était pas facile; mais le sieur de Brue se tira d'affaire en disant qu'il était marié et que sareligion ne lui permettait pas de prendre plusieurs femmes. »

Cette raison, pour le dire en passant, parut convaincante au prince infidèle ; mais de Brue sans doute se promit désormais de mieux veiller sur ses yeux et de ne plus regarder aussi volontiers les demoiselles à la cour d’un prince quelconque noïr ou blanc. Ce n’était d’ailleurs, vu la gravité de son caractère, qu’une simple distraction.

Uniquement préoccupé des intérêts de la Compagnie et du désir, en consolidant ses établissements, de déve-

lopper ses relations, le Directeur-Général fit dans ce but de nombreuses excursions soit sur la côte soit dans l’intérieur. A plusieurs reprises, il remonta le Sénégal et se transporta en particulier par deux fois jusqu’au rocher Felou, près duquel se trouve uñ village que traversent les caravanes, venant de Tombret ou Tombouctou avec de l'or et des esclaves. Il éleva un fort sur la rive Sud du fleuve dans la pensée d'attirer vers les comptoirs français toutes les marchandises que les caravanes portaient aux Anglais établis sur la rivière de Gambie. 11 avait aussi] pour but de se rapprocher des mines d’or du royaume de Bambouck que des agents intelligents, envoyés par lui, avaient eu le bonheur de découvrir sur les bords de la rivière de Falermé. Le fort Saint-Pierre en conséquence fut construit sur cette: rivière à seize lieues de son confluent. A l’aide de retranchements mobiles, de Brue comptäit pouvoir se transporter d’une mine à l’autre et ainsi assurer le monopole du commerce de l’or à la Compagnie.

Mais comme il s’occupait activement de ces projets (1712), il se vit rappelé en France où il fut retenu par les affaires de la Compagnie et Les siennes propres jusqu'en 1714. Les associés Le pressèrent alors avec de vives instances d’aller reprendre son poste où sa présence semblait plus nécessaire que jamais. En effet arrivé à Saint- Louis, il eut le regret de constater qu'on n’avait guère fait que contrarier ses projets qu'il reprit aussitôt avec suite et ardeur, Il s’'empressa de renouer toutes ses alliances avec les princes nègres et maures, soit sur la Gambie, soit sur le Sénégal. Il rétablit le comptoir d’AIbreda, fonda celui de Bentam et de Bissao sur la côte.

Le commerce des sommes, alors le plus important de tous, ne powxait manquer d'attirer particulièrement son attention et éveiller sa sollicitude. Il voulut aller présider lui-même le Aarché du Désert, régla avec le Brac ou chef des mar#bouts maures les mesures et la nature des échanges, les fgais de l'entretien des Maures, chassa les voleurs et les oïsifs et maintint partout l’ordre et la tranquillité. I] fit mieux encore :

«Le générak, dit Labat, fut extrèmement supris, en arrivant au désert, d’apprendre,c u'on ne s'était jamais avisé de faire la prière ni soit BP matin pendant qu’on était en traite. Les commis laissaient ceux qui étaient sous leur direction dans une entière liberté à cet égard et comme ils étaient eux-mêmes das une fort grande indolence sur cet article, ils n’avaien garde d'exiger des autres ce qu'ils ne pratiquaient pas eux-mêmes. Cet abus le toucha et ileut.soin que, tous les matins et tous les soirs, on fit la prière à haute voix. Il défendit de faire aucune traite les dimanches et les fètes et voulut que ces jours là on chantàt les vèpres. Cela plut extrèmement aux Maures soient qu’ils aient véritablement de la religion ou qu'ils n’en aient que l’apparence..…. L'ordre donné par le sieur de Brue leur it croire qu’il était maabout et augmenta beaucoup le respect qu'ils avaient déjà pour lui. »

Labat nous a conservé plusieurs autres très-intéressants épisodes de ce voyage au désert : d’abord, la visite faite à de Brue par le prince maure Sidi Addi, accompagné de quelques-unes de ses femmes. Le général, empressé de rendre la visite, trouva les dames fumant. mails « cet exercice ne les empêchait pas de causer: si

cela était, ajoute un peu malicieusement Labat, les femmes ne fumeraient jamais; car en tout pays elles ont le don de la parole au souverain degré. Le général et son interprète avaient assez à faire à répondre à toutes leurs questions. En général on pent dire qu'elles roulaient presque toutes sur les femmes de France, sur leur beauté, leurs habits, leur galanterie, sur la magnificence de la cour, sur les manières que les maris avaient avec leurs femmes. Le général ne manqua pas de les satisfaire amplement sur toutes ces questions, mais rien ne les touchait davantage que le bonheur qu'ont les femmes de France d’ètre seules avec leurs maris. C'était là le véritable et l'unique bonheur d’une femme; elles ne comptaient pour rien tout le reste. »

Comme on voit, l'intérêt d'accord ici avec la morale, eût fait promptement justice de cette odieuse polygamie, s’il eût dépendu de la volonté des dames!

Cette visite fut suivie ou peut-être précédée de celle du roi d'Hoval auquel de Brue s’empressa également de rendre sa politesse. Il Le trouva jugeant un procès : «Le fait est trop singulier pour n’ètre pas rapporté ici. Un marabout avait promis à un nègre qui allait à une expédition de lui donner un gris-gris (talisman) de si bonne trempe qu'il ne serait ni tué ni blessé pourvu qu’il lui donnàt un bon cheval qu'il avait. Le cheval fut livré et le nègre, plein de courage et de confiance en son puissant grs-gms, ne laissa pas d’ètre tué tout des premiers. Les héritiers redemandaient le cheval au marabout qui éludait par différents subterfuges. Le roi demanda au général son sentiment; le sieur de Brue répondit qu'il lui paraissait très-juste d’obliger le ma-

rabout à rendre le cheval, et de Jui défendre, sous peine de la vie, de se mêler de faire des gris-gris, attendu que son ignorance ou sa malice pouvait être d’un grand préjudice à l’état. Le roi prononça son errêt conformément à l’avis du général. » (LABAT.)

Voici maintenant de ce digne roi d'Hoval un portrait en pied qui mérite d’être reproduit :

« C'était un homme de bonne mine d’environ soixante ans. Il avait la barbe et les cheveux gris, le visage maigre et ridé, les veux vifs, Le ton de voix agréable et un certain air de grandeur qui faisait connaitre sa naïssance. Il avait un habit de pagnes de coton blanc rayé de bleu qui était fait presque comme les surplis dont se servent les pères de l’Oratoire avec les manches fort larges; cet habit ne lui venait qu'aux genoux. Il avait par dessous une culotte de même étoffe, mais tellement large et ample qu'il y était entré plus de six aunes d’étoffe. Elle était plissée de manière que tous les plis se trouvaient derrière, ce qui lui servait de coussin pour s'asseoir. Belle commodité assurément pour des gens qui n’ont point d’autre siége, s’il ne fallait pas toujours les porter avec soi... Par dessus cet habit, il portait une bandoulière de drap d’écarlate large d’un demi-pied qui lui servait de baudrier soutenant un sabre... Tout lhabit et le baudrier étaient parsemés de gris-gris enveloppés fort proprement dans du drap d’écarlate, du maroquin rouge ou des peaux de bêtes sauvages, les uns carrés, les autres ronds, d’autres longs ou taillés à facettes comme de gros diamants, appliqués sur les différents endroits du eorps auxquels ïls servaient de défense,

« Le bonnet du petit Brac était de mème étoffe que l'habit fort étroit d'entrée, large et rond par le haut, et il était orné en guise d’aigrette d’une tète de paon d’Afrique qui renfermait un gris-gris. »

jertes, en face de ce personnage original et si singulièrement accoutré, j’admire que de Brue püt rester digne et garder toujours son sérieux. Peu de temps après cette visite, tout le camp fut mis en rumeur par l’arrivée d'autres et importants personnages, qui n'étaient rien moins que la mère et la première femme de Sidi-Addi, « La princesse, mère de Sidi-Addi, avait été une très-belle femme. Quoique déjà âgée, elle avait encore de très-beaux restes. Elle était vêtue d’une toile noire des Indes qu’on appelle Salinpoury. Cet habit était comme un manteau détroussé, presque tout à fait semblable à ces robes abattues qui sont à présent si fort à la mode. Les épaulettes s’attachaient par devant avec des agrafes, les manches étaient fort larges et fort longues, et cachaient entièrement les mains. Cet habit était ample et trainant et donnait à la personne un air de grandeur et de modestie tout ensemble. La coiffure de cette dame n'était composée que de ses cheveux dont une partie était élevée sur le devant et l'autre, qui était nattée, tombait par derrière avec un petit voile carré de toile rayée qui paraissait attaché négligemment. Elle avait à chaque oreille un anneau d’or qui avait au moins un bon demi-pied de diamètre avec un collier composé de perles d'or et de grains d’ambre.

« La princesse, épouse légitime de Sidi-Addi, ne paraissait pas avoir plus de dix-huit ans. Elle était plus grande que ne sont ordinairement les femmes maures,

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