‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 26 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

fort bien faite, les traits du visage réguliers, les yeux grands, noirs, bien fendus et pleins de feu, les dents admirables, le son de la voix fort doux et beaucoup d’agrément dans toute sa personne.

« Après que les princesses se furent reposées, la mère du Prince fit dire au général que son fils lui avait fait une relation si avantageuse de sa personne et de ses manières qu'elle avait eu une extrème envie de le voir et de le connaître, qu’elle avait passé par dessus toutes les règles établies pour les personnes de son sexe et de sa qualité, et que son mérite lui avait fait faire une démarche aussi extraordinaire que celle de voir deux princesses sortir de chez elles et rendre visite à un étranger. »

De Brue s’empressa de rendre visite aux deux dames et témoigna du mieux qu’il put combien il était sensible à l’honneur insigne que lui faisaient des personnes à la fois si aimables et si illustres. Puis il invita à diner à la française les princesses qui « trouvèrent les ragoûts français admirables et elles avouèrent n'avoir jamais fait si excellente chère... et volontiers elles acceptèrent les confitures que le général leur offrit aussi bien que d’autres présents proportionnés à leur qualité, mais qui, sans coûter beaucoup, avaient la grâce de la nouveauté et du goût français. »

Autre épisode; visite d’un marabout :

« Il arriva, le 15 mai, un vénérable marabout qui ne manqua pas d'aller saluer le général. Il venait de la Mecque, disait-il, avec une caravane du Maroc, qui avait fait ce dévot pèlerinage. Il donna beaucoup à douter de la vérité de sa relation, quand il assura M. de

Brue que le tombeau de Mahomet était porté en l'air par le moyen de certains anges qui se relaient d’heure en heure pour soutenir ce fardeau. On sait certainement le contraire (ajoute assez naïvement le père Labat), mais la prudence et la politesse voulaient qu’on ne lui rompit vas en visière ; ainsi on le laissa débiter ses fables et amuser les Maures qui l’écoutaient avec un profond respect, »

Avec les sentiments qu’on connait à de Brue, il dut lui en coûter assurément de ne pas tourner tout d’abord le dos au pèlerin en lui entendant débiter ces gros mensonges et üe ne pas démasquer hautement cette impudente fourberie. En vérité on serait tenté de le souhaiter en cette circonstance moins prudent.

Au retour de son expédition au désert, le général reprit ses projets sur le Galam, relatifs à la traite de l'or. Il fit achever le fort de Saint-Joseph, et en éleva un autre à Cagnoura sous le nom de fort Saint-Pierre. En même temps, assuré de nouveau, par suite des explorations du facteur français, Compagnon, de l'existence des mines du Bambouck, il résolut de conquérir tout le pays, et, dans ce but, il demanda à la Compagnie 1,200 hommes et deux millions de livres pour l'entretien de cette armée pendant quatre ans. Mais ces projets n’aboutirent pas, la Compagnie n'ayant pu ou voulu mettre à la disposition du général les ressources nécessaires. Jugeant mème de nouveau sa présence utile en France, elle l’y rappela en 1720. Il y resta pendant trois années, puis retourna en Afrique avec le titre de commissaire de la Compagnie des Indes sur une escadre qui, après avoir manqué la prise de l’île d’Arguin, s’empara du fort de Portendic (aux Hollandais).

Lorsqu'il quitta définitivement la colonie, de Brue la laissa dans l’état le plus florissant où elle eut jamais été. D'après ce que le père Labat nous apprend de son administration, nous ne pouvons qu'avoir une haute idée de son intelligence, de sa prudence et de sa merveilleuse habileté pour se concilier la sympathie des rois nègres ou Maures et leur inspirer le respect. Le caractère, la probité, la sévère dignité des mœurs étaient chez lui à la hauteur des talents et l’on a eu raison de dire qu’il avait gouverné les affaires de la Compagnie non pas en négociant mais en véritable homme d'Etat. Il n’y a rien de trop dans ce jugement qu'a porté sur lui Valkenaer : « De Bruce, par la hardiesse et la sagesse de ses vues, par son habileté et son courage dans l'exécution, par sa présence d'esprit et sa prévoyance dans les dangers, et enfin par cet esprit d'ordre et de méthode qui fait qu'on marche à son but sans précipitation et sans lenteur, doit ètre considéré comme un des plus habiles administrateurs qui aient existé; il fut le véritable fondateur du commerce français en Afrique ‘.»

Lorsque Labat publia son ouvrage, de Brue était vivant encore et l’auteur écrivait en quelque sorte sous ses yeux; c’est là sans doute ce qui explique que Labat soit aussi sobre de détails sur cet homme éminent dont, tout en rendant hommage à son beau caractère, à ses vertus, il ne nous fait connaitre ni les antécédents ni la famille. Et nulle part ailleurs, nous n'avons trouvé de documents qui permissent de suppléer à son silence. On ne sait pas même combien d'années de Brue survécut

! Histoire des voyages, I.

après son retour en France, et l’on ignore le lieu comme la date de sa mort.

Quoi qu'il en soit, il est, lui aussi, de ceux qui mériteraient d’avoir une statue sur l’une de nos places publiques, tout au moins dans la ville de Saint-Louis, au Sénégal,

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Le pays et s6s habilitante,

Maintenant je complèterai cette étude, comme j'ai fait de quelques autres, par des détails sur Le pays et les habitants, détails empruntés comme toujours aux relations originales, que j'ai eues entre les mains, celle du père Labat en particulier d'autant plus piquante que, dans sa bonhomie un peu malicieuse, volontiers l’auteur mêle à ses récits si intéressants et si vrais, selon toute apparence, une agréable pointe d'ironie, témoin ce curieux passage sur les femmes de Bagnon, à propos du voyage fait, en 1798, par de Brue, au royaume de Galam :

« Les femmes bognonnes sont des modèles que je n’ai garde de ne pas donner à toutes celles du reste du monde. Elles sont attachées à leur ménage, à élever leurs enfants, à servir leurs maris et à leur plaire d’une manière qui est sans pareille dans toute l'Afrique : c’est tout dire. Mais, outre cela, il n’y a pas de créatures au monde plus laborieuses qu’elles ; elles aiment le travail, elles y sont

accoutumées dès leur plus tendre jeunesse, et comme elles savent que rien ne l’empêche et ne le retarde tant que le babil si ordinaire à leur sexe, elles se remplissent la bouche d’eau afin de s'empêcher de parler et travailent ainsi quatre et cinq heures sans se distraire de leurs occupations, sans querelles ni divisions, et sans qu’on entende aucun bruit dans l'endroit où elles sont assemblées que celui des instruments dont elles se servent. Au reste je ne propose pas cet exemple aux femmes de notre pays dans la pensée qu’elles le suivent, elles tenteraient l'impossible et là-dessus je suis plus raisonnable qu’elles ne pensent. »

Voilà qui n’est pas précisément du dernier galant, comme eût dit Molière. Mais quel dommage qu'il n’y ait plus, selon toute apparence, de Bognonnes ! Que de gens, et moi le premier, ne plaindraient pas le voyage et s'en iraient gaiement, sinon de leur pied léger, au Galam pour y prendre femme, certains de choisir à coup sûr, puisque là-bas, d’après notre auteur, toutes sont des perles, il est vrai des perles. noires! Continuons les citations :

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