‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 4 sur 60 · DEP OR · texte numérisé non relu

DEP OR

pondit qu'il cuidait que ce fut l’armée des Normands que le Roi de France tenait sur mer et que plusieurs fois lui avaient fait grand dommage, et tant que ars et robé la bonne ville de Hantonne et conquis C'hristophe, son grand vaissean, et occis ceux qui le gardaient etconduisaient. Donc répondit le roi anglais :

«— J'ai de longtemps désiré que je les pusse combattre; si les conrbattrons, s’il plait à Dieu et à saint George; car voirement m'ont-ils fait tant de contraires que j'en veux prendre vengeance, si je puis avenir.

« Lors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts devant et fit frontière à tous côtés de ses archers... Quand le roi d'Angleterre et son maréchal eurent ordonné les batailles à leurs navies bien sagement, ils firent tendre et traire les voiles contremont et vinrent au vent de quartier sur destre, pour avoir l’avantage du soleil, qui en venant leur était au visage. Si s’avisèrent et regardèrent que ce leur pouvait trop nuire et dérivèrent un petit et tournoyèrent tant qu’ils eurent vent à volonté. Les Normands, qui les voyaient tournoyer, s’émerveillaient trop pourquoi ils le faisaient et disaient :

« — Ils ressoignent et reculent, car ils ne sont pas gens à combattre à nous.

«…. Si vinrent leurs vaisseaux en bon état, car ils étaient sages hommes de mer et bons combattants; et ordonnèrent Christophe, le grand vaisseau qu'avaient conquis sur les Anglais en cette mème année, tout devant et grand foison d’albalétriers génois pour le garder. » (FROISSARD).

Malgré le témoignage favorable de Froissard, les ami-

‘raux français ne déployèrent pas une grande habileté, et la bataille fut perdue par leur faute encore que Hue Quiéret fit preuve de grand courage et se montràt « bon chevalier et hardi. » Barbevaire, marin plus expérimenté, voulait que la flotte quittàt la côte pour se porter à la rencontre des Anglais; mais ses collègues s’y refusèrent, obstinés à rester près de la terre, dans une petite anse où le manque d’espace rendait inutile la supériorité de leurs forces. Cette supériorité même leur devint un désavantage parce que, attaqués par les vaisseaux légers et rapides des Anglais, les navires francais, surchargés de combattants et resserrés dans un étroit espace, ne pouvaient manœuvrer librement et s’'embarrassaient l’un l’autre bien loin de se porter secours. Il est probable que Quiéret, brave soldat plutôt qu'habile capitaine, céda, par une condescendance qui fut fatale à tous deux, au désir de Bahuchet craignant de se risquer en pleine mer, « lui qui, au dire des Grandes Chroniques, se savait mieux mêler d’un compte à faire que de guerroyer en mer. » |

«Là, se commenca bataille dure et forte de tous côtés et archers et arbalétriers à traire et à lancer l’un contre l’autre diversement et roidement, et gens d’armes à approcher et à combattre main à main àprement et hardiment ; et parquoiï ils pussent mieux avenir l’un

à l’autre, ils avaient grands crocs et havets de fer tenant à chaines ; si les jetaient dedans les nefs de l’un à l’autre et les accrochaient ensemble afin qu’ils pussent mieux adhérer et plus fièrement combattre... Et fut cette bataille félonneuse et très-horrible ; car bataille et assaut sur mer sont plus durs et plus forts que sur terre; car

là ne peut-on reculer ni fuir; mais si faut vendre et combattre et attendre l'aventure, et chacun en droit soi montrer sa hardiesse et sa prouesse... Là, y eut maintes appertises d'armes faites, mainte lutte, mainte prise, mainte rescousse, Et dura la bataille et la pestilence de l'heure de prime jusqu’à haute nonne (de six heures à midi). Si convint là les Anglais souffrir et endurer grande peine, car leurs ennemis étaient quatre contre un et tous gens de fait et de mer. Mais ils s’éprouvèrent si bien et si rude parmi un secours de Bruges et du pays voisin qui leur vint qu'ils obtinrent la place et l’eau et furent les Normands et tous ceux qui là étaient encontre eux morts et déconfits, péris et noyés, ni oncques pied n’en échappa que tous ne fussent mis à mort !. Là fut le roi d'Angleterre de sa main très-bon chevalier, car il était adonc dans la fleur de sa jeunesse... Après sa victoire, il demeura toute cette nuit, qui fut la veille de saint Jean-Baptiste, sur mer en ses naves devant l’Ecluse, en grand bruit et grande noïse de trompes et de nacaires, tambours, cornets et de toutes manières de ménestrandies, tellement qu’on n’y ouit pas Dieu tonner. » (FRoIs- SARD.)

Telle fut, après celle de Ziraskiée, la première grande bataille livrée par nous et que fit perdre malheureusement l’imprudence des généraux, malgré le courage des soldats et des matelots, et la vaillance des chefs eux-mêmes, Barbevaire et Quiéret. Barbevaire put sauver sa division en prenant le large ; Hue Quiéret, après une défense acharnée, se fit sauter avec son bâti-

1 On évalue la perte à 30,000 hommes.

ment. Suivant d’autres, fait prisonnier, il fut assassiné de sang-froid ; pour Bahuchet, son sort, n’est pas douteux. Par un étrange abus du droit de la guerre, alors trop commun, il fut pendu au mât de son vaisseau, Peu de gens d’ailleurs en France le plaignirent.

DE BETHENCOURT

L’honneur des premiéres découvertes.

« Conquesteur des îles Canaries, Bethencourt, le premier que l’on sache, a, nouvel Argonaute français, d’un courage pieux et magnanime, tenté le grand Océan, non pour y chercher des trésors comme la plupart des autres, mais pour planter la foi chrétienne dans ces îles que l’on n'avait jusqu'alors attaquées que pour butiner. Ce qui lui réussit si heureusement qu'aujourd'hui encore tous ces peuples-là lui doivent leur bonne police, civilité et vraie religion : et même il a frayé et ouvert le chemin à tant d’autres depuis à entreprendre les plus grandes choses qui ont été et seront en admiration aux siècles suivants. Cela est un honneur et un los immortel pour la France, voire pour tout le reste du monde qui en a ressenti de si excellents effets. »

Ainsi s'exprime l’honnète Bergeron dans la préface qu’il a mise en tête de la première édition, publiée par lui, de l'Histoire de la première Découverte et Conquête des

Canaries, d'après le manuscrit original communiqué par M. Galien de Bethencourt, conseiller du Roi en sa cour du Parlement de Rouen. « Cette histoire est d'autant plus vraie, dit-il avec raison, qu'elle est écrite du temps même et par ceux qui avaient accompagné ce Seigneur en toute cette entreprise, les sieurs, F. Pierre Bontier, religieux de Saint-François et Jean Le Verrier prêtre. » Et nous pouvons ajouter que la dite relation n’a pas moins de prix au point de vue littéraire qu’au point de vue historique puisqu'elle est le plus ancien monument qui nous reste des établissements que les Européens firent outre mer.

« Un temps jadis, soulait-on mettre en écrit les bonnes chevaleries et les étranges choses que les vaillants conquéreurs soulaient faire au temps passé comme on trouve ès-anciennes histoires. Ainsi voulons-nous ici faire mention de l’entreprise que fit le sieur de Bethencourt, chevalier et Baron, né du royaume de France en Normandie, lequel Bethencourt se partit de son hôtel de Grainville-la-Teinturière en Caulx, et s’en vint à la Rochelle et là trouva Gadifer de la Sale, un bon et honnête chevalier, lequel allait à son aventure, et eut parole entre ledit Bethencourt et Gadifer, et lui demanda Monseigneur de Bethencourt quelle part il voulait tirer, et ledit Gadifer dit qu’il allait à son aventure. Adonc Monseigneur de Bethencourt lui dit qu’il était fort joyeux de l'avoir trouvé et lui demanda s’il lui plairait de venir en sa compagnie en contant au dit Gadifer son entreprise et tant que le dit Gadifer fut tout joyeux de l’ouir parler et de l’entreprise qui était faite par le dit Bethencourt. Il y eut trop moult de belles paroles entre eux deux, qui

DE BETHENCOURT. 25

trop longues seraient à raconter. Adone se partirent Monseigneur de Bethencourt et Messire Gadifer et toute son armée de la Rochelle, le premier jour de mai 1402, pour venir ès-parties de Canare, pour voir et visiter tout le pays, en espérance de conquérir les îles et mettre les gens en la foi chrétienne, avec très-bon navire et suffisamment garni de gens et de victuailles, et de toutes les choses qui leur étaient nécessaires pour leur voyage !. »

Pour fournir à la dépense, le sire de Bethencourt, qui était un personnage important de l’époque, chambellan du roi Charles VI, seigneur de Grainville, de Saint-Serre sous le Neuf-Châtel, de Lincourt, de Reville, etc., avait engagé ses plus beaux domaines à son oncle, le sire d’Orgemont. Quoique les premiers biographes ne le disent pas, on peut croire que l’état déplorable du royaume en proie aux factions fut pour beaucoup dans la résolution que prit Bethencourt de s’expatrier et d’aller chercher fortune au delà des mers. Revenons au récit du voyage.

Bethencourt, passant devant Belle-Isle et l’ile de Ré, alla relàcher en Espagne dans les ports de la Corogne et de Cadix où il eut quelques démèêlés avec des marchands de Gènes et de Seville qui l’accusaient faussement de piraterie. Il suffit de quelques paroles, appuyées de son air franc et ouvert, pour faire justice de ces calomnies et on lui laissa toute liberté de continuer sa route. Après quelques journées de navigation, il atteignit l’ile d’Allegranza, puis toucha à l’île Gracieuse, et enfin aborda à

! Histoire de la première découverte des Canaries, faite en 1402 par Messire Jean de Bethencourt, écrite par Pierre Bontier religieux de Saint-François et Jean Le Verrier, prétre.

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