‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 37 sur 60 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Les sauvages du Canada.

« Quoi! le roi d’Espagne et celui de Portugal partagent tranquillement entre eux le Nouveau-Monde sans m'en faire part? Je voudrais bien voir l’article du testament d'Adam qui leur lègue l'Amérique! »

S’écriait un jour François I° avec un accent d’ironie qui déguisait mal sa mauvaise humeur en apprenant les progrès de ses deux voisins de la Péninsule dans l’Amérique. Aussi accueillit-il avec un grand empressement la requête que lui fit, quelque temps après, messire Chabot, grand amiral de France (1533), au nom « de Jacques Cartier, excellent pilote malouin, dit Marc Lescarbot, lequel, désireux de perpétuer son nom par quelque action signalée, témoignait de la bonne volonté qu'il avait de découvrir des terres ainsi que les Espagnols avaient fait aux Indes Occidentales, et même, douze ans auparavant, Jean Verrazan, par commission du roi, lequel prévenu par la mort n’avait pu établir aucune colonie ès-terres par lui découvertes. »

L'amiral, après avoir pris les ordres du roi «fit en sorte que le dit Cartier eut charge de deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux garnis de soixante et un hommes pour l'exécution de ce qu’il avait proposé. »

L'expédition mit à la voile le 20 avril 1534, faisant route à l'Ouest en tirant un peu vers le Nord. La navigation fut des plus heureuses et les vents si constamment favorables que, le 10 mai, on abordaït à la côte orientale de Terre-Neuve. Cartier après quelque séjour dans le port de Sainte-Catherine pour rafraichir ses équipages, remit à la voile le 21 mai, et toujours en se dirigeant vers le Nord, il arriva en vue de l'ile aux Oiseaux qui mérite bien son nom d’après ce qu’en dit l'excellent pilote :

« Des oiseaux il y a si grand nombre que c’est chose incroyable à qui ne le voit, parce que combien que cette île (laquelle peut avoir une lieue de circuit) en soit si . pleine qu’il semble qu’ils y soient expressément apportés et comme semés : néanmoins, il y en a cent fois plus à l’entour d'icelle et en l’air que dedans desquels les uns sont grands comme pies, noirs et blancs, ayant le bec de corbeau. Ils sont toujours en mer et ne peuvent voler haut d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié de la main avec lesquelles ils volent de telle vitesse à fleur d’eau que les autres oiseaux en l'air. Ils sont excessivement gras et étaient appelés par ceux du pays Apponath desquels nos deux barques se chargèrent en moins de deux heures comme l'on aurait pu faire de cailloux !. »

! Brief récit et succincle narration de la navigation faite aux îles du Canada. 1n-12. — Paris, Rouen. — 1545,

En quittant cette ile, Cartier, remontant toujours vers le Nord, entra dans le détroit de Belle-Ile qu’il appela golphe des Châteaux. 1] longea ensuite la côte du Labrador où il remarqua plusieurs beaux ports, un en particulier où il relàcha, et, après y avoir planté une croix, il lui donna le nom de Port Saint-Servain, aujourd'hui Aock-Bay. Mais, voyant que le golfe ou ce qu'il avait jugé tel allait s'élargissant de plus en plus, et qu'en gouvernant toujours dans la mème direction, il risquait de perdre de vue les terres méridionales, il vira de bord et après avoir touché au cap Double (Pointe Riche), il arriva non loin de l'ouverture du grand passage qui donne entrée dans le fleuve Saint-Laurent. Le mauvais temps l’empêcha d'y pénétrer immédiatement, et, déviant de sa route, il fut entrainé vers la côte occidentale qu’il reconnut soigneusement dans l'espoir d’y trouver un autre passage. Après quelque séjour dans le petit port Saint-Martin, temps qu'il employa à explorer la baie des Chaleurs, il remit à la voile et revint mouiller à Gaspé, tout près de l'embouchure du fleuve Saint- Laurent.

« Là, dit Cartier, à l’aborder, nous vimes une grande multitude d'hommes sauvages qui pêchaient ; ils étaient environ quelque quarante barques et tant en hommes, femmes qu’enfants plus de deux cents, lesquels, après qu’ils eurent quelque peu conversé en terre avec nous, venaient privément à bord de nos navires avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chapelets de verre, peignes et autres choses de peu de valeur dont ils se réjouissaient infiniment, levant les mains au ciel, chantant et dansant dans leurs barques. Ceyx-ci peuvent

être vraiment appelés sauvages, car il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, et crois que tous ensemble n’eussent pu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques et rèts. Pour vêtements ils ont quelques vieilles peaux dont ils se couvrent à la manière des Egyptiens. Ils portent la tète entièrement rase, hormis un floquet de cheveux au plus haut de la tète, lequel ils laissent croitre long comme une queue de cheval qu'ils lient sur la tète avec des aiguillettes de cuir. Ils n’ont autre demeure que dessous ces barques, lesquelles ils renversent et s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent la chair presque crue et la chauffent seulement le moins du monde sur les charbons, le mème est du poisson. »

Quelques jours après, le premier de mai, eut lieu la prise de possession solennelle. Cartier fit faire par ses matelots une croix de trente pieds de haut, portant au milieu un écusson orné de fleurs de lis avec ces mots en grosses lettres «entaillées : Vive le roi de France. En après, dit Cartier, la plantämes en la présence des sauvages qui la regardaient fort... Et l'ayant levée haut, nous nous agenouillons tous ayant les mains jointes, l’adorant à leur vue et leur faisions signe, regardant et montrant le ciel, que d’icelle dépendait notre rédemption, de laquelle chose ils s’émerveillèrent beaucoup se tournant entre eux puis regardant cette croix. »

Mais bien que n’entendant point notre langue, les Indiens avaient compris la portée de cette cérémonie, car, peu d’instants après que le capitaine füt retourné à son bord, il vit une barque quitter le rivage et se diriger vers le navire. Dans cette barque se trouvait le chef vêtu

Page 1