TOME I
d'une vieille peau d'ours noir, son frère et ses deux fils. Dès qu'il fut à portée de la voix, il commença une longue harangue en montrant tour à tour la croix et toute la terre aux environs d’un air qui semblait dire que cette terre « était toute à lui, qu'on ne devait point y planter une croix sans son congé. »
Mais moyennant quelquescadeaux, Cartier l’eut bientôt calmé et si bien que le chef consentit à monter à bord avec les siens. « Nous fimes vêtir à ses fils chacun une chemise, un sayon de couleur, et une toque rouge, leur mettant aussi à chacun une chaine de laiton au col, dont ils se contentèrent fort. » Aussi, le capitaine ayant proposé au père de les emmener avec lui en France, avec promesse d’un prompt retour « et qu’apporterions ferrements et autres choses » ils acceptèrent tous sans beaucoup de difficulté.
Ces deux indigènes que Cartier, revenu en France, put présenter à l’amiral, puis au roi, étaient comme une preuve vivante de la réalité de ses découvertes, et firent donner pleine et entière confiance à ses récits. François [°", après l’avoir félicité et encouragé, ordonna un armement plus considérable que le premier et qui se composait de la Grande Hermine, navire de cent vingt tonneaux, et de deux autres bâtiments, la Petite Hermine de soixante tonneaux et l’£mérillon de quarante seulement et avec lequel ou pourrait au besoin remonter le cours des fleuves et rivières. Plusieurs jeunes gentilshommes demandèrent, comme une faveur, de faire partie de l'expédition en qualité de volontaires. Avant le départ eut lieu un acte solennel de religion qui inaugurait dignement ce voyage «entrepris, dit Cartier, dans
son Epitre liminaire au Roi, pour l'augmentation future de notre sainte foi. » Le dimanche, 16 mai 1535, jour et fête de la Pentecôte « du commandement du capitaine et bon vouloir de tous, chacun se confessa et recumes tous ensemblement notre Créateur en l’église cathédrale de Saint-Malo : après lequel avoir recu, fûmes nous présenter au chœur de la dite église devant révérend père en Dieu, Monsieur de Saint-Malo, lequel en son état épiscopal, nous donna sa bénédiction. »
Le mercredi suivant, 19 mai, la flottille mit à la voile.
L°'Epidémie.
La navigation cette fois fut plus laborieuse et même, au milieu du voyage, les navires s’écartèrent séparés par les vents contraires; mais ils se retrouvèrent tous trois et sans avarie dans le détroit de Belle-Isle, lieu du rendez-vous. « Lors du premier voyage, dit M. de Rossel qui, dans son article de la Bibliographie unrerselle, a très-bien résumé le journal de Cartier, le pilote malouin avait prolongé les côtes du Saint-Laurent qui sont au Sud du détroit de Belle-Isle, dans cette seconde expédition, il ne s’écarta pas de la côte septentrionale et pénétra presque en ligne droite dans l’intérieur du fleuve. Il le visita avec soin et s’avança à sept ou huit
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lieues au delà de l’endroit où depuis la ville de Québec a été bâtie. La rivière près de laquelle la flotte mouilla recut le nom de Sainte-Croix; mais la postérité lui a donné celui de Jacques Cartier. » Celui-ci, voulant pénétrer plus avant encore dans l’intérieur, laissa au mouillage ses deux plus grands navires et avec l’Z'mérillon remonta jusqu’à l'extrémité du lac Saint-Pierre où il fut arrêté de nouveau par une grande barre traversant le canal qui lui devait servir de passage. Sans s'étonner Cartier s’embarqua avec une partie de son équipage sur les canots et s’avança jusqu’au village nommé Hochelaya, à l'endroit mème où s'élève maintenant Montréal. Les Français se trouvaient à plus de cent cinquante lieues marines de l'embouchure du fleuve.
Gràce aux deux Indiens dont nous avons parlé lors du premier voyage et qu'il avait ramenés avec lui pour les rapatrier, Cartier, sur toute la côte, n'eut pas de peine à se concilier les sauvages, car il en arriva à peu près partout où les navires mouillèrent comme à l'ile d'Orléans : « Les gens du pays commencèrent à fuir et ne voulurent approcher jusqu'à ce que les deux dits hommes commencèrent à leur parler et à leur dire qu'ils étaient Taiguragnéet Domogaya, et lors les autres commencèrent à faire grande chère dansant et faisant plusieurs cérémonies, et vinrent partie des principaux à nos bateaux lesquels nous apportèrent force anguilles et autres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil qui est le pain duquel ils vivent en la dite terre et plusieurs gros melons.... Le capitaine, voyant leur bon amour et bon vouloir, leur donna des couteaux et petites patenôtres de verre, de quoi menèrent une merveilleuse joie; de
sorte que, nous étant départis d’avec eux distant d’une lieue ou environ, les oyions chanter, danser et mener fète de notre venue. »
Il en fut ainsi sur toute la route jusqu’à Sainte-Croix où Cartier fut recu par le chef Donnacona accompagné de plus de cinq cents personnes, tant hommes que femmes et enfants, qui, par leurs cris et leurs gestes, s’efforcaient de témoigner leur satisfaction. Mais ayant appris par Taiguragné que le capitaine voulait passer outre et se rendre à Houlaga, ils s’efforcèrent soit jalousie, soit tout autre motif, de le détourner de cedessein. Voyant que tous leurs discours ne pouvaient ébranler sa résolution, ils «s’avisèrent d’une ruse grossière à la vérité envers nous qui sommes armés du bouclier de la foi, mais qui n’est impertinente entre eux et leurs semblables. Voici cette grande finesse : ils firent habiller trois hommes en la facon de trois diables, lesquels étaient vètus de peaux de chiens noirs et blancs et avaient cornes aussi longues que le bras, et étaient peints par le visage de noir comme de charbon : et les firent mettre dans une de leurs barques à notre insu. Puis vinrent avec leur bande comme avaient coutume... Et incontinent arriva la dite barque où étaient les dits trois hommes apparaissant être trois diables, et faisant celui du milieu en venant un merveilleux sermon et passèrent le long de nos navires sans aucunement tourner les yeux vers nous, et allèrent asséner et donner en terre avec leur dite barque » d’où ils furent enlevés par les autres et entrainés dans le bois. Un des naturels, interrogé par Cartier sur ce que voulait dire cette cérémonie, répondit avec de grands soupirs et l'air du mystère : « Que leur
dieu, nommé Cudovagni, avait parlé à Houlaga et que les trois hommes devant dits étaient de par lui venus lui annoncer les nouvelles et qu'il y avait tant de glaces et neiges que, s'ils y allaient, ils mourraient tous. »
— Cudovagni n’est qu’un sot, répondit Cartier avec un rire auquel tous les siens firent écho, il ne sait ce qu'il dit, tu peux le déclarer de ma part à ses messagers, et nous avons, nous, un Dieu tout autrement puissant qui saura bien nous garder du froid et des glaces.
Et à l’heure même il donna l’ordre de faire les préparatifs de départ. Le lendemain matin, il se mit en route sans rencontrer aucun des obstacles qu’on lui avait an-
noncés, outre que dans le village de Houlaga l’attendait le meilleur accueil. « Au milieu de cette ville, il y a une place entre les maisons spacieuse d’un jet de pierre en carré où nous nous arrètàmes, et tout soudain s’assemblèrent toutes les femmes et filles de la dite ville dont l’une partie étaient chargés d’enfants entre leurs bras, qui pleuraient de joie de nous voir, nous faisant la meilleure chère qu’il leur était possible, nous faisant signe qu'il nous plüt toucher leurs enfants. Après ces choses faites, les hommes firent retirer les femmes, et s’assirent sur la terre à l’entour de nous comme si nous eussions voulu jouer un mystère. »
Bientôt après, les femmes revinrent avec une grande natte sur laquelle on fit asseoir les étrangers. Puis, huit ou dix hommes parurent portant leur chef Agouhanna qui fut couché à terre sur une grande peau de cerf. Quoique àgé de cinquante ans à peine, il était perclus de tous ses membres et, montrant ses bras et ses jambes au capitaine, il semblait lui demander un remède. Car-
tier se mit à le frotter avec les mains, et le malade parut éprouver quelque soulagement de ces frictions ; et alor eut lieu une scène touchante, émouvante, et plus admirable encore par la manière dont le pilote malouin, dans la simplicité de sa foi, nous la raconte : « Et tout incontinent furent amenés au dit capitaine plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boiteux, impotents et gens si très-vieux que les paupières leur tombaïent sur les joues : et seaient et couchaient près le dit capitaine pour les toucher : tellement qu’il semblait que Dieu füt là descendu pour les guérir. Le dit capitaine, voyant la piété et foi de ce bon peuple, dit l'Évangile saint Jean, savoir #n Principio, faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il leur donnàt connaissance de notre sainte foi et de la Passion du Sauveur, et gràce de recouvrer chrétienté et baptème.. Et lors fit tout ce pauvre peuple fort grand silence, et furent merveilleusement bien entendibles, regardant le ciel et faisant pareilles cérémonies qu'ils nous voyaient faire. »
Le capitaine leur fitensuite à tous, hommes, femmes, enfants, quelques menus présents comme couteaux, haches, agnus dei, « dont ils menèrent merveilleuse joie, » puis il se rembarqua pour revenir à Sainte-Croix où il avait résolu d’hiverner, ce qu'il fit en effet. Mais ici l’attendaient de terribles épreuves. La santé des équipages s'était maintenue excellente jusqu'alors, lorsque tout-à-coup une épidémie, dont le germe sans doute avait été apporté par des Indiens du voisinage trop tard soumis à la quarantaine, commença de sévir contre les Français. » La mortalité parmi nous commença d’une
merveilleuse sorte et la plus inconnue. Car les uns perdaient la soutenue et leur devenaient les jambes grosses et enflées et les nerfs retirés et noircis comme charbon et aucunes toutes semées de gouttes de sang comme pourpre. Puis montait la dite maladie aux hanches, cuisses, épaules, au bras et au col. Et à tous venait la bouche si infecte et pourrie par les gencives que toute la chair en tombait jusques à la racine des dents lesquelles tombaient presque toutes. Et tellement s’éprit la dite maladie en nos trois navires qu’à la mi-février de cent dix hommes que nous étions, il n’y en avait pas dix sains tellement que l’un ne pouvait secourir l’autre. Qui était chose piteuse à voir. Et si étions en une crainte merveilleuse des gens du pays qu’ils ne s’aperçussent de notre pitié et faiblesse. »
Aussi Cartier prit-il ses mesures pour empêcher les naturels d’approcher des bâtiments et, par des bruits mystérieux exécutés à bord, il sut les tenir à distance. « Cependant le capitaine que Dieu a toujours préservé debout, voyant la pitié et la maladie ainsi émues, fait mettre tout le monde en prières et oraisons et porter ensuite une image et ressemblance de la Vierge Marie contre un arbre distant d'un trait d’arc de notre fort, et ordonna que le dimanche ensuivant l’on dirait audit lieu la messe, et que tous ceux qui pourraient cheminer, tant sains que malades, iraient à la procession chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant la dite Vierge qu'il lui plüt prier son cher enfant qu'il eût pitié de nous. Et la messe dite et chantée devant la dite image, se fit le capitaine pèlerin à Notre-Dame dite de Rocamadour, promettant y aller
si Dieu lui donnait gràce de retourner en France. »
N'est-ce pas un touchant, un admirable spectacle que celui de ces pauvres gens, presque enfermés dans les glaces, loin, bien loin de la terre natale, décimés par un terrible fléau, malades et quelques-uns déjà mourants, et qui, par ces actes solennels de piété, témoignent à la fois de leur résignation et de leur sainte confiance? Une telle prière méritait d’être exaucée et elle Le fut d’une facon presque miraculeuse : « Pour lors étions si épris de la maladie qu’avions presque perdu l’espérance de jamais retourner en France si Dieu, dans sa bonté et infinie miséricorde, ne nous eût regardés en pitié et donné connaissance d’un remède le plus excellent qui fut jamais vu et trouvé sur la terre. »
Un jour que le capitaine était sorti du fort, il rencontra à quelque distance un Indien naguère gravement atteint de la maladie, et qu'il croyait mort, l'ayant vu alors dans un état presque désespéré : « car il avait une de ses jambes aussi grosse qu’un enfant de deux ans et tous les nerfs d’icelle retirés, les dents perdues et gàtées et les gencives pourries et infectes. Cartier, le voyant sain et guéri, fut fort joyeux, espérant par lui savoir comrient il s'était guéri » et il se hâta de l’interroger à ce sujet :
— La femme d’un sachem, répondit l’Indien, m'a fait boire d’une certaine eau dans laquelle avaient cui l’écorce et les feuilles d’un arbre du pays, en même temps que sur mes jambes on appliquait un emplàtre composé des dites feuilles; et au bout de peu de jours je me suis trouvé tel que tu me vois, bien portant et dispos.
— Ne pourrais-tu m'indiquer cet arbre précieux; j'ai