‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 39 sur 60 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

mon serviteur malade, je crois, de cette même maladie, et je voudrais essayer sur lui du remède?

— Attends ici, je retourne au village et je vais t’envoyer de suite quelques-unes de nos femmes pour te montrer l'arbre. ‘

En effet, après une attente de quelques moments qui parurent des siècles à Cartier par suite de son impatience, deux matrones parurent tenant en main plusieurs branches de l’arbre en question qu’elles nommaient en leur langue Anneda ?. l

Cartier, après leur avoir témoigné sa gratitude par un généreux cadeau, revint en toute hâte au fort et ne perdit pas de temps pour préparer son infusion. Mais les malades, prévenus contre le remède indiqué par les sauvageset craignant que ce ne füt quelque drogue mortelle, se refusèrent d’abord à en boire et, malgréles prières et les instances du capitaine, à peine deux ou trois « se mirent en aventure d’icelui essayer. » Mais ils n’eurent pas à le regretter, car, au bout de quelques heures, ils se trouvaient déjà grandement soulagés, et après qu’ils eurent bu à diverses reprises de l’eau provenant de l’infusion, en mème temps qu'on appliquait les emplâtres de feuilles sur l'enflure, ils virent les taches rouges et noires disparaitre, leur peau reprendre, avec sa souplesse, sa couleur naturelle, Finalement ils se trouvaient guéris « par un vrai et évident miracle, Quand on eut vu ce, il y eut telle presse sur la dite médecine à qui premier en aurait : de sorte qu’un arbre aussi grand et aussi gros que je vis jamais arbre, a été employé en moins d’une

! C'était une variété de l’épinette blanche,

semaine : lequel a fait telle opération que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été avec toutes leurs drogues, ils n’eussent pas tant fait en un an que le dit arbre en a fait en huit jours. Car il nous a tellement profité que tous ceux qui en ont voulu user, ont recouvré santé et guérison avec la gràce de Dieu. »

La belle saison venue, & ‘er ne perdit pas de temps pour faire ses préparatifs et retourner en France. Les échanges avec les sauvages lui procurèrent, outre une grande quantité de mil, force provisions de viande boucanée et de poisson. Mais la diminution apportée dans ses équipages par la maladie lui fit craindre, en cas de gros temps surtout, de ne pouvoir suffire à la manœuvre des trois navires, et il résolut d'abandonner l’un d’eux, la Petite Hermine, qui fut échouée et enterrée dans le sable où, parait-il, on l’a retrouvée il y a peu d’années. Le capitaine, voulant de nouveau amener en France des Indiens, en avait fait enlever plusieurs et entre autre le chef Donnacona par ses matelots. Mais la désolation que causa dans les villages cet acte inattendu de violence en fit comprendre tout l’odieux à l'honnète Cartier qui se hâta de relàcher les chefs en leur donnant comme dédommagement «des hachots et autres menues besognes comme couteaux et patenôtres, dont partirent fort joyeux. » Donnacona et deux autres même alors restèrent de leur plein gré. Les navires mirent à la voile et après une heureuse traversée, le vingtième du mois de mai « nous arrivèmes, dit Cartier, par la gràce de Dieu avec contentement d’un chacun et toujours le vent favorable, au Hâvre de Gràce. »

Cartier, après quelques jours de repos, vint à Paris où dé nouveau le roi le recut de la facon la plus honorable. L'année suivante une expédition, pour la fondation cette fois d’un établissement, ayant été resolue, Cartier fut chargé, avec le titre de capitaine général et maître pilote des vaisseaux du roi, du commandement des cinq navires, composant la flottille, sur l’un desquels devait s’'embarquer aussi le sieur De Roberval, gentilhomme picard, nommé vice-roi et lieutenant-général au Canada. Mais ce dernier ne se trouvant pas prêt en même temps que Cartier, le vieux pilote mit à la voile comptant que l’autre ne tarderait pas à le rejoindre. Après trois mois d’une navigation souvent orageuse, Cartier arriva à Sainte-Croix où, sa cargaison débarquée, il renvoya en France deux de ses navires et s’occupa de creuser les fondations d’un fort en attendant Roberval qu’on ne voyait toujours point paraitre. De longs mois s’écoulèrent dans cette vaine attente; cependant les vivres s'épuisaient, les matelots, dont plusieurs avaient souvenir du terrible hivernage passé dans ce mème endroit, commencèrent à murmurer. D’un autre côté, l’attitude des sauvages donnait des inquiétudes ; Cartier résolut de reprendre la mer pour revenir en France chercher luimêmedes vivres et desrenforts. Il mit à la voile en effet et, quelques jours après, se croisa dans la baïe de Saint-Jean avec Roberval arrivé enfin, et qui le sollicita et même lui ordonna de retourner avec lui au Canada.

Mais Cartier, que sa position rendait indépendant, s’y refusa en disant au vice-roi que ses longs et inexplicables retards, seuls, l'avaient contraint à repartir et que maintenant qu’il s'était décidé au retour, il continuerait sa

route, ce qu’il fit en effet; car, le 21 octobre 1549, il débarquait à Saint-Malo. On ne voit pas qu’à la cour on lui ait su mauvais gré de n’être pas resté au Canada, car le roi lui accorda des lettres de noblesse qui lui permirent de prendre le titre de seigneur de Limoilon, un villageoüilhabitait ordinairemet quand il n’était pasretenu à Saint-Malo. Il s'était fait bâtir, dans le village en question, un petit château ou plutôt une maison de campagne qui, parait-il, subsiste encore et s’appelle les Portes Cartier.

On ne sait pas s’il mourut là ou dans son habitation de Saint-Malo; car vers 1552 on perd sa trace. Pendant ses loisirs, soit à la ville, soit à la campagne, Cartier avait écrit ou dicté le récit de ses deux premiers voyages parus en 1545 chez Ponce Raffet, (Paris, petit in-8°), sous ce titre : « Zrief récit et succincte narration de la navigation faite ès iles de Canada, Hochelaga et Saguenay et autres et particulièrement des mœurs, langages et cérémonies d'habitants d'icelle. » C’est l'ouvrage que Marc Lescarbot a reproduit pour la plus grande partie dans son histoire.

J'ai dit, d’après le plus grand nombre des biographes, que Cartier était revenu en France laissant Roberval seul au Canada. Le consciencieux Charlevoix cependant affirme que Cartier, ce qui semblerait plus vraisemblable, suivit Roberval et que tous deux s’occupèrent de fonder un établissement protégé par un fort élevé, les uns disent sur le fleuve Saint-Laurent, d’autres dans l'ile du cap Breton. Le fort terminé, Roberval d’abord et Cartier ensuite revinrent en France où celui-ci resta définitivement, Le vice-roi fit encore

plusieurs voyages au Canada, le dernier en compagnie de son frère surnommé par Francois I le Gendarme d'Annibal à cause de sa bravoure. Mais ils périrent dans la traversée, par quel accident, on l’ignore; car depuis on n’entendit plus parler d’eux ni de leur navire. Ce fut un désastre pour la colonie, « car avec eux, dit Charlevoix, tombèrent toutes les espérances qu’on avait conçues de faire un établissement en Amérique, personne n'osant se flatter d’être plus habile ou plus heureux que ces deux braves hommes. »

Algonquins, HIroquois, Hurons, etc.

Après la ruine de l'établissement créé sur les bords du fleuve Saint-Laurent par Cartier et Roberval, la France étant trop occupée à l’intérieur par les guerres religieuses, tout projet de colonisation lointaine parut abandonné pendant de longues années. Néanmoins des marchands de Dieppe continuaient de se rendre au Canada pour y faire avec les sauvages le commerce des pelleteries au moyen des échanges. Puis, en 1598, quand Henri IV eut rendu la’'paix à la France, de nouveau les regards se tournèrent vers l’Amérique. Un sieur De la Roche, ayant obtenu du roi un privilége, prépara une expédition qui, mal combinée, n’aboutit qu’à des résultats désastreux. En 1603, le commandeur de Chatte, gouverneur de Dieppe, substitué dans le privilége de la Roche et Chauvin, forma une compagnie de marchands de Rouen auxquels s’ossocièrent d’autres personnes et prépara un nouvel armement dont il confia le cemman-

dement à Pontegravé, marin expérimenté de Saint- Malo. Sur ces entrefaites arriva des Indes orientales où il avait passé deux ans et demi Samuel de Champlain ou Champlein, « gentilhomme saintongeois, capitaine de vaisseau et en réputation d’officier brave, habile et expérimenté, » De Chatte avec lequel il se rencontra concut pour lui la plus haute estime et lui proposa d’accompagner Pontegravé au Canada, ce que Champlain accepta d'autant plus volontiers que, mis en rapport avec le Malouin, ils se trouvèrent en parfaite conformité de vues et d'idées,

Le navire, parti de Saint-Malo le 45 mars 1603, ‘ mouilla, le 4 mai, dans le fleuve Saint saurent, Là, nos marins s’'embarquèrent sur leurs canots et remontèrent le fleuve jusqu'à Houlaga ou Jacques Cartier, plus de soixante ans auparavant, avait recu dans un village prospère une hospitalité si cordiale de la part des Indiens. Mais les nouveaux voyageurs, paraît-il, au même endroit ne trouvèrent plus que quelques cabanes et de rares habitants. Champlain, après avoir visité successivement toute la rive du fleuve, s’arrêtant là surtout où la position lui semblait favorable pour un établissement, tàchant par des présents et de bons procédés de se concilier l’amitié des sauvages, regagna son navire qui mit à la voile. De retour en France, Champlain vint à Paris et présenta au roi HenrilV le récit de son voyage publié en un vol. in-8° sous ce titre : « Des sauvages où Voyage de Samuel Champlain, etc. »

Le commandeur de Chatte était mort pendant l’expédition, et le sieur de Mons, gouverneur de Pons, lui avait succédé qui voulut lui-mème se rendre au Canada dans

l'intention de fonder l'établissement projeté non plus sur la rive de Saint-Laurent, mais sur la côte d’Arcadie dont il jugeait le climat moins rigoureux. Champlain, quoique goùtant médiocrement ce changement, consentit à accompagner le commandeur. Un commencement d’établissement, au Nord-Est de la rivière de Pentagoet, ayant dù être abandonné, parce qu’on jugea par expérience la position désavantageuse, Champlain revint en France, où de nouveau il fit prévaloir la pensée d’un établissement sur la rive du fleuve Saint-Laurent. Ce projet définitivement arrèté, il repartit l’année suivante, 1608, avec Pontegravé pour le mettre sans retard à exécution emmenant avec lui les premiers colons aussi bien que les approvisionnements et les matériaux nécessaires.

Après avoir remonté le fleuve presque jusqu’à Houlaga, il s'arrêta dans un endroit qu'il avait remarqué lors de son premier voyage et où le fleuve, à cause du rétrécissement de son lit, a recu des sauvages le nom de Québec, nom qui fut depuis celui de la ville. Celle-ci, qui devait devenir le chef-lieu de la colonie du Canada, se composa pendant longtemps seulement de quelques cabanes, bâties auprès des magasins où l’on déposait les marchandises des vaisseaux venant d'Europe et qui s’échangeaient contre les pelleteries apportées par les Indiens.

Champlain ne fit pas la faute que nous avons eu plus d’une fois l’occasion de reprocher à nos fondateurs de colonies. En mème temps qu’il élevait des habitations, il s’occupait activement du défrichement tout à l’entour. Aussi nous voyons que dès l’année 1610, à son retour d'un voyage qu’il avait fait en France, «il trouva, dit

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