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Charlevoix ‘, toutes choses dans le meilleur état plus même qu'il ne pouvait raisonnablement l’espérer : l’année précédente, il avait fait semer du seigle et du froment, et la récolte de l’un et de l’autre avait été abondante. Il avait planté de La vigne, maïs que ses gens avaient arrachée en son absence, et il n’y avait en effet nulle apparence qu’elle réussit. D'ailleurs tout le monde se portait bien et paraissait content. »
Pendant que l’on s’occupait autour de Québec des défrichements, Champlain commença à nouer desrelations d'amitié avec Les sauvages dont « quantité, dit-il, étaient cabanés proche de nous qui faisaient pêche d’anguilles.… En ce temps, (septembre et octobre) tous les sauvages se nourrissent de cette manne et en font sécher pour l’hiver. Je considérai fort attentivement leurs ccutumes.… Qui leur montrerait à vivre et leur enseignerait le labourage des terres et autres choses, ils apprendraient fort bien ; car il s’en trouve assez qui ont bon jugement. Ils ont une méchanceté en eux qui est d’user de vengeance, d’être grands menteurs, et auxquels il ne se faut trop assurer sinon avec raison et la force en main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu, la plupart n'ayant point de loi selon que j’ai pu voir avec tout plein d’autres fausses croyances. Je leur demandai de quelle sorte de cérémonies, ils usaient à prier Dieu; ils me dirent qu'ils n’en usaient point d’autres sinon qu’un chacun le priait en son cœur comme il voulait. Voilà pourquoi il n’y a aucune loi parmi eux et ne savent ce que c'est d'adorer et prier Dieu, vivant comme bêtes
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brutes; mais je crois qu'ils seraient bientôt réduits au christianisme si on habitait et cultivait la terre ce que la plupart désirent. Ils ont parmi eux quelques sauvages qu’ils appellent Pilotois, qu'ils croient parler au diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que pour autres choses ; et ils obéissent aussitôt à leur commandement. Ils croient l’immortalité des âmes et disent qu’ils vont se réjouir en d’autres pays avec leurs parents et amis qui sont morts. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre de leur croyance bestiale. »
Ces sauvages appartenaient à la nation des Algonquins et plus bas, vers Tadoussac, habitaient les Mortagnez. « I fut d'autant plus aisé aux Français de faire alliance avec ces deux nations, dit Charlevoix, que, bien loin de leur être à charge, ils les soulageaient dans leurs besoins qui étaient quelquefois extrèmes, surtout quand la chasse leur avait manqué ce qui arrivait assez souvent. »
Ce dernier passage est remarquable et prouve, mieux que tous les discours, la sagesse et la prévoyance de Champlain qui devait d'autant micux s'assurer de ses alliés que ceux-ci pouvaient espérer que les Français les aideraient à se défendre contre leurs vieux ennemis, les Iroquois, nation guerrière et puissante et qui à elle seule, depuis longtemps, tenait tète à toutes les autres à plus de cent lieues à la ronde. L’attitude prise par cette confédération et ses tendances envahissantes firent que Champlain n’hésita point à promettre son appui contre cÎle aux sauvages ses voisins, heureux de trouver en Jui un protecteur etqui se mirent joyeusement en campagne alors que le capitaine Français eut consenti à les accompagner dans une expédition que les Algonquins, Hurons
et Montagnez avaient projetée contre leurs ennemis.
Champlain, embarqué avec ses alliés sur le fleuve Saint-Laurent, le redescendit jusqu’à une rivière appelée longtemps la Zvière des lroquois, parce que c'était par là d'ordinaire que les sauvages arrivaient pour faire leurs courses dans la colonie. Après l’avoir remontée environ quinze lieues, on se trouva en face d’un courant rapide qu’il fut impossible aux chaloupes de franchir. Les sauvages avaient assuré pourtant qu’on pouvait se rendre par eau jusqu’au campement des Indiens. Quoique mécontent d’avoir été trompé par eux, ce qu’il ne leur dissimula point, Champlain ne voulut pas paraitre reculer au moment du péril. Il fit plus; pour témoigner de sa confiance, il prit une résolution qui, dans d’autres circonstances eût semblé téméraire, mais qui se justifiait en ce moment par la nécessité d’en imposer aux sauvages. Il renvoya tout son monde à Québec et resta au milicu des Indiens avec deux volontaires seulement qui se refusèrent à l’abandonner.
Cette détermination parut faire une grande impression sur les sauvages et ne contribua pas peu à l’ascendant que Champlain commenca dès lors à prendre sur eux et qui depuis ne cessa de s’accroitre. C'était beaucoup risquer cependant que de se mettre en campagne avec de tels alliés, braves sans doute, intrépides en face du danger, mais complètement ignorants de la tactique, et d’une rare imprévoyance qui ne leur permettait pas de se garder contre leurs ennemis. Dans les campements à la vérité, on se retranchait derrière de grands abattis d'arbres, mais on ne se préoccupait aucunement de poser des sentinelles pour la nuit à l'entrée du camp où per-
sonne ne veillait, On envoyait bien quelques éclaireurs à la découverte, mais ceux-ci, qui d'ordinaire ne prenaient pas leur tàche au sérieux, prompts à revenir, déelaraient n'avoir rien vu et chacun alors se couchaït, comptant dormir tranquille; malgré mainte précédente surprise, l'expérience n’avait pu les corriger. Telle était du moins la coutume de ces peuplades d’après Charlevoix qui dit qu’en cela les Iroquois se gardaient bien de les imiter. Tout au contraire, non moins braves que les autres, ils étaient plus prudents et plus circonspects, et c’est ce qui leur avait valu la supériorité sur leurs ennemis qui les égalaient en valeur et avaient sur eux l'avantage du nombre.
Champlain s’efforca de faire comprendre aux Indiens les dangers auxquels ils s’exposaient par leur imprudence ; mais il n’y réussit que faiblement parce que ses conseils étaient contrariés par l'influence des Pilotois et Ostemots, ou autrementjongleurs, danslesquels ilsavaient une confiance aveugle. La première chose qu’on faisait en arrivant au campement c'était de choisir un endroit favorable pour le Pilotois « lequel y fait une cabane entourée de petits bois et la couvre de sa robe. Après qu'elle est faite, il se met dedans en sorte qu’on ne le voit en aucune facon, puis prend un des piliers de sa cabane et la fait branler, marmottant certaines paroles entre ses dents, par lesquelles il dit qu’il invoque le diable, et qu'il s’apparait à lui en forme de pierre, et leur dit s'ils trouveront leurs ennemis et s’ils en tueront beaucoup. Tout le peuple est autour de la cabane assis à la manière des singes... Ces drôles contrefont aussi leur voix grosse et claire, parlant en langage inconnu avec autres sau-
vages; et quand ils la représentent cassée, 1ls croient que c’est le diable qui parle et qui dit ce qui doit arriver en leur guerre, et ce qu'il faut qu'ils fassent. Néanmoins tous ces garnements qui font les devins de cent paroles n’en disent pas deux véritables et vont abusant ces pauvres gens auxquels je remontrais souvent qu'ils ne devaient y ajouter foi et que tout ce que faisaient et disaient les Pélotois n’était que folie !. »
Ces conseils cependant commencèrent à être mieux écoutés après la première rencontre avec les ennemis qui furent défaits gràce surtout au secours du capitaine français et au terrible effet produit par les arquebuses. « Nous primes chacun une arquebuse et descendimes à terre. Je vis alors sortir de leur barricade les ennemis qui étaient près de deux cents hommes forts et robustes à les voir, qui venaient au petit pas au devant de nous, avec une gravité et assurance qui me contenta fort, à la tête desquels y avait trois chefs... Comme je les vis s’ébranler pour tirer sur nous, je couchai mon arquebuse en joue et visai droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, et un de leurs compagnons qui fut blessé. Les nôtres ayant vu ce coup si favorable pour eux, ils commencèreut à jeter de si grands cris qu'on n’eût pas oui tonner.. Les Iroquois furent fort étonnés que si promptement deux hommes avaient été tués, bien qu’ils fussent couverts d'armes tissues de fil de coton et de bois à l’épreuve de leurs flèches... Voyant leurs chefs morts, (car le troisième tomba bientôt d’une balle) ils perdirent courage et se mirent en fuite gagnant
! Voyages de Champlain. — In-4o et in-80,
la profondeur des bois. » Ils laissaient aux mains des vainqueurs dix à douze prisonniers, et, dès le même soir, l’un de ces derniers fut égorgé avec ces raffinements de barbarie dans lesquels se complait la cruauté réfléchie des Indiens vindicatifs, ce que, à son regret, Champlain ne pouvait encore empècher aussi bien que la coutume de scalper soit d'enlever aux morts ou mourants leur chevelure pour en faire trophée au retour dans les villages.
L'année suivante, Champlain entreprit une seconde expédition avec les Algonquins et les Montagnez, toujours contre les Iroquois qui furent de nouveau vaincus bien que retranchés dans un fort ou palis et cette fois encore les arquebuses firent merveille : «Les Iroquois eurent tellement d’épouvante de l'effet qu’elles faisaient que, de crainte qu'ils avaient croyant ces coups être sans remède, ils se jetaient par terre quand ils entendaient le bruit, » Mais aussitôt après ils se relevaient et faisaient pleuvoir sur leurs ennemis force flèches de l’une desquelles Champlain fut atteint assez grièvement. « Néanmoins, dit-il, la blessure ne m’empêcha pas de faire mon devoir, et nos sauvages aussi de leur part.» On fit cette fois encore une quinzaine de prisonniers qui ne furent pas mieux traités que lors de la première expédition. « Ce dit jour, ils en firent mourir trois de cette facon : ils leur arrachèrent les ongles, puis leur coupèrent les doigts et les brülérent en plusieurs endroits. Ils en amenèrent d’autres sur le bord de l’eau et les attachèrent tout droits à un bäton, puis chacun, venant avec un flambeau d’écoree de bouleau, les brülait tantôt sur une partie, tantôt sur une autre, et ces pauvres misérables, sentant ce feu, je
taient des cris si haut que c'était chose étrange à ouir, Après les avoir fait languir de la facon, ils prenaient de l’eau, et leur versaient sur le corps pour les faire languir davantage, puis leur remettaient de rechef le feu de telle facon que la peau tombait de leur corps, et continuaient (les bourreaux) avec grands cris et exclamations, dansant jusqu’à ce que ces malheureux tombassent morts sur la place. »
Voilà l’homme de la nature, l’homme livré à ses seuls instincts, pire que ceux de la bête carnassière qui tue et déchire sa proie seulement pour la dévorer! Champlain eut Le regret de ne pouvoir empêcher ces horreurs ; tout du moins sauva-t-il un prisonnier qu’il se fit donner. Mais il sentait de plus en plus augmenter son désir d’amener ses alliés à des sentiments d'humanité, ce qu’il ne jugeait avec raison possible que par la connaissance de la religion et les lumières de l'Evangile. C'était là sa grande préoccupation : «Car, dit-il, je jugeais à part moi que ce serait faire une grande faute si je ne m’employais à leur préparer quelque moyen de parvenir à la connaissance du vrai Dieu. Et pour y parvenir, je me suis efforcé de rechercher (dans l’un des voyages qu’il fit en France) quelques bons religieux qui eussent le zèle et affection à la gloire de Dieu. »
Mais la réalisation de ce projet ne put s'effectuer aussi vite que l’eût souhaité Champlain par suite de contradictions et de changements qui mirent presque en question l’existence de la colonie mème. Pendant quatre années que durèrent ces démélés, Champlain dut faire en France plusieurs voyages et ce ne fut qu’au dernier (1615) qu'il eut la joie de ramener avec lui quatre mis-
sionnaires, religieux de l’ordre des Récollets qui, à peine arrivés, travaillèrent avec un zèle tout apostolique à la conversion des sauvages. L'un d’eux mème, le père Joseph Caron, n’hésita pas (malgré les observations prudentes de Champlain) à s’en aller seul parmi les sauvages pour apprendre plus vite leur langue et s’accoutumer à leur facon de vivre.
Un vrai grand hommes
Quelque temps après, les Algonquins vinrent de nouveau réclamer le secours de Champlain contre les Iroquois, leurs ennemis acharnés « qui étaient toujours sur leur chemin, sur quoi j’avisai qu’il était très-nécessaire de les assister, tant pour les obliger à nous aimer que pour moyenner la facilité de mes entreprises et découvertes, et aussi que cela leur serait comme un acheminement et préparation au christianisme. »
On se mit en campagne. Champlain, cette fois encore, pour témoigner de sa confiance dans ses alliés, ne voulut être accompagné que de deux Français, habiles tireurs. Dans l’une des premières escarmouches, un petit épisode prouva l’ascendant qu'il avait acquis déjà sur les sauvages. On avait fait quelques prisonniers, parmi lesquels plusieurs femmes, Or, l’un des chefs, Yroquet, vaillant capitaine et fort affectionné aux Français, voyant ces
prisonnières, coupa le doigt à une de ces pauvres femmes pour commencer leur supplice ordinaire, « sur quoi, dit Champlain, je survins et blämai le capitaine Yroquet, lui représentant que ce n’était l’acte d’un homme de guerre, comme 1l se disait être, de se montrer cruel envers les femmes, qui n’ont de défense que les pleurs. Mais au contraire que cet acte serait jugé provenir d’un courage vil et brutal et que, s’il faisait plus de ces cruautés, qu'il ne me donnerait courage de les assister ni favoriser leur guerre. À quoi il me répliqua pour toute réponse que leurs ennemis les traitaient de même façon. Mais puisque cette façon m’apportait déplaisir, il ne ferait plus rien aux femmes. »
C'était beaucoup d’avoir gagné cela sur les Indiens, mais Champlain fut moins heureux au point de vus militaire quoique les sauvages eussent paru d’abord comprendre la sagesse de ses conseils. « Lors je commençai à leur découvrir les moyens qu'il fallait tenir pour combattre, à quoi ils prenaient un singulier plaisir avec démonstration d’une bonne espérance de victoire. » Mais lorsqu'on fut en présence des ennemis, emportés par l’impatience et la colère, nos alliés revinrent à leur ancienne manière qui consiste à se précipiter sans ordre et comme il plait à chacun sur l’ennemi. Ils en furent aussitôt punis; car ils échouèrent à l’attaque d’un fortin dans lequel les Iroquois s'étaient retranchés. Les assaillants y perdirent bon nombre des leurs tués dans l’assaut, sans compter les blessés; Champlain lui-même fut de ces derniers. Il insistait pour qu’on renouvelât l’attaque du fort; mais les sauvages découragés voulurent faire retraite et il dut les suivre, La gelée étant
survenue sur ces entrefaites, Champlain se résigna à hiverner avec les sauvages au milieu des forêts; et bientôt guéri de ses blessures, heureusement peu graves, il put prendre part à leurs chasses, dans l’une desquelles lui arriva une aventure qui aurait pu avoir les suites les plus graves :
« Au commencement... je m'engageai tellement dans les bois pour poursuivre un certain oiseau qui me semblait étrange ayant le bec approchant d’un perroquet et de la grosseur d’une poule, le tout jaune fors la tête rouge et les ailes bleues, et allait de vol en vol comme une perdrix. Le désir que j'avais de le tuer me fit le poursuivre d'arbre en arbre fort longtemps jusqu’à ce qu'il s’envola à bon escient, et en perdant toute espérance, je voulus retourner sur mes brisées, où je ne trouvai aucun de nos chasseurs tant que je me trouvai égaré parmi les forêts allant tantôt d’un côté tantôt d’un autre sans pouvoir me reconnaître. » Après avoir ainsi marché de longues heures, Champlain, fatigué en même temps qu'affamé, tua quelques oiseaux qu'il fit cuire, et . ayant ainsi repris des forces, il se remiten route « priant Dieu, dit-il, qu'il me donnàt l’esprit et le courage de pouvoir supporter patiemment mon infortune s’il fallait que je demeurasse dans ces déserts sans conseil ni consolation que de la bonté divine. »
Le plus fàcheux pour lui, c’est qu’il avait oublié sa boussole et n’avait aucun moyen de se guider dans ces immenses forêts. Aussi, après avoir passé la nuit à la belle étoile et marché le lendemain presque la journée tout entière, il ne dut qu’à la protection de la sainte Providence, comme il se plait à le reconnaitre, de re-
trouver une rivière qui le ramena, en suivant son cours, jusqu'au campement des sauvages, au grand contentement de ces derniers qui avaient comme perdu l’espérance de le revoir. « Et, lui disaient-ils, si tu ne fusses venu et que nous n’eussions pu te trouver, nous ne serions plus allés aux Français de peur qu'ils ne nous eussent accusés de t'avoir fait mourir. »
À son retour à Québec (20 mai 1616), Champlain jugea nécessaire un nouveau voyage en France dans l'intérêt de la colonie pour laquelle de loin il n’obtenait rien de ce qui était le plus nécessaire. Le prince de Condé, investi du titre de lieutenant-général de la Nouvelle France ‘, trop occupé d’intrigues de cour, ne faisait guère que prêter son nom à l’entreprise et ne pouvait obtenir d’être secondé par le gouvernement non plus qu’arriver à rétablir la bonne harmonie entre les associés, Pendant quatre années, Champlain dut s’épuiser en démarches défendant le terrain pied à pied et «l’on ne saurait trop, comme l’a dit Charlevoix, admirer le courage de M. Champlain qui ne pouvait faire un pas sans rencontrer de nouveaux obstacles, qui consumait ses forces, sans songer à se procurer aucun avantage réel, et qui ne renonçait pas à une entreprise pour laquelle il avait continuellement à essuyer les caprices des uns et les contradictions des autres. »
Enfin ce zèle patriotique eut sa récompense. En 1620, le prince de Condé, ayant cédé sa vice-royauté, à son beau-frère, le maréchal de Montmorency, et celui-ci, ayant choisi pour le représenter en France, M. Dolu,
! C'était le nom donné à la colonie qui prit ensuite celui de Canada qu'elle a gardé.
homme probe et zélé, Champlain, persuadé que la Nouvelle France allait changer de fuce, n’hésita pas à v conduire sa famille. Une nouvelle compagnie, qui se forma l’année suivante, le nomma lieutenant-général pour le vice-roi de la Nouvelle France, et lui accorda les fonds qu'il demandait en vain depuis quatre ans pour commencer les fortifications de Québec. Mais les travaux à peine en cours d'exécution, les subsides cessèrent par suite de dissensions entre l’ancienne et la nouvelle compagnie. Champlain aussitôt (octobre 1624) s’'embarqua pour la France, mais malgré la protection du due de Ventadour, qui avait succédé à M. de Montmorency, il lui fallut lutter pendant deux années contre l'intrigue et les oppositions avant d'arriver à un résultat définitif, Enfin, au mois d'avril 1626, il put repartir avec les fonds nécessaires pour Québec où les travaux de défense furent repris avec une extrème activité et bientôt la ville se trouva protégée par de solides remparts et un fort ou plutôt deux forts; car un second avait été construit à quelques lieues plus bas, à l'endroit nommé la Zourmente. Les évènements de l’année suivante prouvèrent combien le gouverneur avait eu raison de se hàter. Car, au mois de juillet 1628, on eut avis de l’arrivée de six vaisseaux anglais qui avaient jeté l’ancre dans la rade de Tadoussac à quelques lieues de Québec. Le lendemain, devant la ville parut une chaloupe dans laquelle se trouvait un Français prisonnier, porteur d’une lettre ou sommation du commandant de la flottille, David Quer, qui demandait qu’on lui rendit la ville : « car Dieu aïdant, écrivait- «il entre autres choses, tôt ou tard il faut que je l’aie; « je désirerais pour vous que ce füt plutôt de courtoisie
«que de force, à cette fin d'éviter le sang qui sera ré- « pandu des deux côtés, et, la rendant de courtoisie, vous « pouvez vous assurer de toute sorte de contentement. »
Bien que dans la ville, où les vivres commencaient à ètre rares, on püt craindre un siége, Champlain, après avoir pris l'avis de son conseil, répondit à la sommation par un refus énergique : « C’est pourquoi, disait-il « hardiment, ayant encore des grains, blés d'Inde, pois, «fèves, sans ce que le pays fournit, dont les soldats de « ce lieu se passent aussi bien que s'ils avaient les meil- «leures farines du monde, si nous rendions un fort et « habitation à l’état que nous sommes maintenant, nous « ne serions pas dignes de paraitre hommes devant notre « roi et mériterions un châtiment rigoureux devant Dicu ; « la mort en combattant ne peut que nous ètre honora- « ble. Venez donc, nous vous attendons d'heure en heure, «-délibérés de vous bien recevoir. »
Cette fière réponse étonna l’amiral anglais qui se retira croyant la ville abondamment pourvue de vivres et munitions quoique en réalité il s’y trouvàt à peine 50 livres de poudre et que chaque homme füt réduit pour sa ration quotidienne à sept onces de pois. Aussi attendait-on avec une vive impatience les vaisseaux qu'on savait partis de France avec des secours de toute espèce ; et en effet, on apprit, peu de jours après, qu’ils avaient paru non loin de Gaspey. Mais la joie que causa cette nouvelle fut de courte durée, car bientôt on eut avis que le sieur de Roquemont, qui commandait la flottille, au lieu de venir de suite à Québec déposer son chargement . aussi bien que ses passagers, ouvriers et colons, s’en était allé, par une folle témérité, chercher l'Anglais
« plus fort que lui en munitions » et qu’il avait été comolètement battu. Tous ses navires se trouvaient capturés. Les conséquences de cet évènement furent désastreuses pour la colonie où un hiver rigoureux, survenant sur ces entrefaites, la disette de vivres devint extrême dans la ville : «car, en attendant la cueillette des grains, qui ne pouvait se faire avant trois ou quatre mois, dit Cham. plain, notre recours, bien que misérable, était d'aller chercher dans les hois des herbes et racines et vaquer à la pèche du poisson... La déploration la plus sensible en ces lieux en ce temps de disette était de voir quelques pauvres ménages chargés d'enfants qui criaient la faim après leur père et mère. Les Sociétés, ne leur ayant voulu donner moyen de cultiver des terres, ôtaient par ce moyen tout sujet d’habiter le pays. »
Comme on le voit, de cette détresse on ne pouvait aucunement rendre responsable la prévoyance de Champlain qui ne négligea rien pour venir en aide à ces cruelles nécessités. Mais, malgré tous ses efforts, la misère était si grande dans la colonie qu’au mois de juillet 1629, les navires anglais ayant reparu devant la ville, il fallut se résigner à capituler aux conditions d’ailleurs les plus honorables plutôt que de soutenir un siége impossible.
Or, deux mois avant ces évènements, ce que Champlain ignorait, la paix avait été conclue entre la France et l'Angleterre; aussi, lors de son arrivée à Londres, le gouverneur protesta avec énergie contre la légalité de la prise de Québec, et Richelieu, alors ministre et qui avait à cœur la gloire et les intérêts de la France, fit appuyer les réclamations de notre ambassadeur par la présence d’une escadre. Ce langage fut compris et le ministère an-
glais, qui ne voulait pas recommencer la guerre, ordonna la restitution du Canada où Champlain retourna, mais cette fois avec une pleine confiance et la certitude de w’avoir plus à craindre ni les hésitations ni les contradictions ; car Richelieu, avant son départ, après l’avoir félicité de son courage et de sa persévérance, l’assura tout particulièrement de sa protection, et donna l’ordre de lui fournir tout ce qui serait nécessaire pour le solide établissement et développement de la colonie. « Aussi, dit un historien, de ce moment Québec, qui n'avait été jusque-là qu’une bourgade, prit l'importance d’une ville. Les sauvages, que les mauvais traitements des Anglais avaient éloignés, accoururent à l’envi dès qu'ils apprirent le retour de celui qu'ils appelaient leur père. » D'intrépides missionnaires, des hommes vraiment apostoliques, venus pour remplacer les bons pères récollets, des jésuites dont le nom est encore populaire au Canada, les Lallemand, les Brébeuf, les Daniel Davost, ne craignirent pas de s’en aller seuls au milieu des sau- ’vages, Hurons, Algonquins, Delawres, pour leur prècher l'Evangile. Quoique pendant longtemps en butte aux contradictions et même aux persécutions provoquées par les intrigues des Pilotois ou jongleurs, ils eurent enfin la joie de constater des résultats sérieux et consolants de leurs efforts : « La grâce opérait, écrit Charlevoix, quoique diversement dans les uns et dans les autres : elle trouvait dans les Hurons des cœurs plus rebelles, mais plus de constance dans le bien lorsqu'ils l'avaient embrassé. Les Algonquins offraient à la gràce un cœur plus facile à préparer, et ils lui opposaient des obstacles plus aisés à surmonter, mais elle y rencontrait moins de s0-
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lidité et de disposition aux grandes vertus. Elle triompha des uns et des autres, et elle corrigea ce qu’il y avait de défectueux. Plusieurs chefs des plus considérés dans les nations se déclarèrent pour la Religion chrétienne, et demandèrent le baptème avec de grandes instances... Mais pour ces résultats, il en coûta bien des sueurs et du sang à plusieurs de ceux dont elle (la grâce) se servit pour opérer de si merveilleux changements. »
Les vices et habitudes perverses de ces pauvres Indiens venaient surtout de leur première éducation qui ne pouvait être pire d’après ce qu'atteste Champlain : « Les enfants sont fort libertins entre ces nations : les pères et mères les flattent trop, et ne les châtient point du tout; aussi sont-ils si méchants et de si perverse nature que le plus souvent ils battent leur mère, et autres des plus fàcheux battent leur père, en ayant acquis la force et le pouvoir : à savoir si lé père ou la mère leur font chose qui ne leur agrée pas, qui est une espèce de malédiction que Dieu leur envoie. »
Aussi l’une des choses qui contribuèrent le plus au : progrès de la civilisation chrétienne, parmi les peuplades, fut la fondation à Québec d’un collége destiné à élever les enfants du pays dans nos croyances et à les familiariser avec nos mœurs et notre langue. Un don de six mille écus d’or dû à la générosité du marquis de Gamache, dont le fils aîné s'était fait jésuite, servit pour les premiers frais d'établissement.
Champlain avait assisté à l'inauguration de ce collége dont il espérait, avec raison, les plus heureux résultats pour l’avenir, et il se réjouissait de voir enfin ses longs efforts couronnés de succès et la colonie en pleine voie