TOME 1, Le
l'ile de Lancerote où il résolut de s'établir «et fit faire le dit sieur de Bethencourt un chàtel qui s'appelait Rubicon. »
Pendant qu’on s’occupait de cette construction, de Bethencourt avisa à se mettre en relations avec les indigènes, qui, à l’arrivée des étrangers, s'étaient retirés dans l’intérieur «et tantôt fut trouvé des gens qui descendirent des montagnes et vinrent par devers eux (les Francais) et appointèrent que le Roi du pays viendrait parler à M. de Bethencourt en certain lieu et ainsi fut fait. Si vint le dit Roy du pays vers Bethencourt en la présence de Gadifer et plusieurs autres gentilshommes et se mit le dit Roi en l’obéissance du dit Bethencourt et de sa compagnie, comme amis, non mie comme sujets, et leur promit-on qu’on les garderait à l'encontre de tous ceux qui leur voudraient mal faire. Mais on ne leur a mie bien tenu le convenant ainsi comme vous orrez plus à plein ci-après déclaré. »
Après cet heureux résultat des négociations, les travaux du fortin terminés, « semblant au dit Bethencourt qu'un nommé Bertin de Berneval était homme de bonne diligence, il lui bäilla tout le gouvernement de ses gens et du pays, puis passa avec Gadifer de la Sale et le surplus de sa compagnie à l’île d’Eribanie, rommée Forte- Aventure. »
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Un traître.
Mais dans cette ile comme dans la première, à l’arrivée des étrangers, les naturels s'étaient enfuis dans les montagnes d’où il fut impossible de Les faire redescendre. En même temps, les marins « de la nef principale, » quoique celle-ci appartint à Gadifer, déclarèrent vouloir s’en retourner en Europe, et de Bethencourt n’obtint pas sans peine d’étre ramené, lui et ses compagnons, à Lancelot au port de Loupes. Là, après avoir tenu conseil, avec la Sale et les autres, voyant les marins mariniers, et en particulier Robert, le maitre marinier, obstinés à retourner en Europe, il résolut de repartir avec eux pour aller chercher des renforts. Bientôt en effet il s’embarquait en laissant le commandement à Gadifer et à Bertin de Berneval, comme lieutenant du premier : « Ce gentilhomme de nom et d’armes, mais non de cœur, auquel le dit sieur se fiait fort, tout le pis qu’il put faire il le fit et de grandes trahisons comme vous orrez plus à plein déclaré. »
Berneval qui «avait piecà mauvaistié machinée en son courage » par de sourdes menées, dès le port même de la Rochelle « commença à soi rallier des compagnons cet fit ses alliances avec plusieurs gens » d’où résulta une
rixe entre les Normands et les Gascons « devant que la nef partit d'Espagne » et où des uns et des autres beaucoup périrent; néanmoins le perfide Berneval avait su, en même temps que rester innocent aux yeux de Béthencourt, conserver de nombreux partisans parmi les Gascons.
Le chef parti, il continua ses pratiques sournoises, et « parla à tous ceux qu’il pensa qu'ils fussent du mauvais courage qu'il était. » Profitsnt d’une absence de Gadifer qui était passé dans l’ile de Loupes pour avoir des peaux de loups marins, « il s’en alla avec ses alliés en un port de l'ile Gracieuse où était arrivée la nef Tranchemarre (navire espagnol), et donna ledit Bertin à entendre au maître de la nef assez de mensonges, et lui dit qu’il prendrait quarante hommes des meilleurs qui fussent en l’ile Lancelot, qui valait bien chacun 2,000 francs, afin que ledit maître le voulut recevoir en sa nef, lui et ses compagnons (pour les ramener en Europe) et tant fit par ses fausses paroles que le maitre nau de grande convoitise lui octroya. »
Bertin fut à peine de retour de l’île Gracieuse que des chefs Canares arrivèrent au fort annonçant que les Espagnols, descendus à terre, leur donnaient, par leurs allures de grandes inquiétudes. « Berneval, les rassurant, leur dit qu’ils seraient tantôt secourus et, tenant une lance à la main, et reniant Dieu, il ajouta :
«— J'irai parler aux Espagnols et, s’ils y mettent la main, je les tuerai ou ils me tueront, »
Puis, accompagné de plusieurs de ses alliés, il se rendit à un village nommé la Grande Aldée où il trouva plusieurs des grands chefs Ganares auxquels il dit :
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— Allez et faites le roi venir et ceux qui avec lui sont, je les garderai bien contre les Espagnols.
Le roi et ses chefs au nombre de vingt-quatre vinrent en toute confiance, et le perfide, après les avoir abusés par l'accueil le plus cordial, leur fit bonne chère. Le souper terminé, il leur dit :
— Dormez sûrement et n’ayez nulle crainte, car je vous garderai bien.
Mais, quand il les vit plongés dans un profond sommeil, le traître « se mit devant l’huis l’épée en la main et les fit tous prendre et lier. Puis bâilla et livra ces pauvres gens innocents en la main des larrons qui les menèrent vendre ès étranges terres en perpétuel servage. »
Se peut-il trahison plus lèche, perfidie plus exécrable? Mais au grand dépit du misérable Berneval, le prisonnier le plus important, le roi lui échappa. « Comme homme hardi, fort et puissant, il rompit ses liens et se délivra de trois ou quatre hommes qui en garde l’avaient desquels un Gascon le poursuivit. Mais le Roi se retourna moult aigrement sus contre lui et lui donna un coup tel que nul ne l’osa plus approcher. »
Cependant Bertin devenu, par cet odieux moyen, l’allié des Espagnols, envoya vers ses adhérents les avertir de venir le rejoindre et ceux-ci, mettant le comble à leur trahison, ne craignirent pas de s'emparer d’un bastel (petite barque) envoyé par Gadifer pour quérir vivres pour lui et ses compagnons. Vainement les gens de Gadifer leur remontrent que le lieutenant «n’a devers lui ni pain ni farine ni eau douce et si n’en peut avoir et recouvrer si ce n’est par le bastel, plaise à vous que nous l'avons pour lui transmettre, autrement lui et ses gens