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les trois ans d’esclavage, stipulés par le contrat, écoulés, le maitre donnait comme récompense et dédommagement à son valet, un fusil, deux livres de poudre, six livres de plomb, deux chemises, deux calecons, et un bonnet; «et alors, dit OEmelin, l'historien des boucaniers et flibustiers, après qu’ils ont été leurs valets, ils deviennent leurs camarades, boucaniers en titre et traités par eux comme égaux et comme frères !, » Maintenant ce qu'étaient les boucaniers d’où sortirent les flibustiers dont les plus célèbres doivent figurer dans nos récits, Charlevoix, si bien informé, va nous l’apprendre :
« Pendant l’année 1630, alors que M. d’Enambuc s’établissait de nouveau à Saint-Christophe qu’il avait été forcé d'abandonner quelque temps à cause des Espagnols, quelques aventuriers français et anglais, s’approchent de l’ile espagnole (Saint-Domingue) et ayant trouvé la côte septentrionale délaissée par les Castillans, ils s’y arrètèrent et s’y établirent. Comme les boisetles campagnes fourmillaient de bœufs et de cochons, ils s’y trouvèrent fort à leur aise, etles Hollandais, leur ayant ensuite promis de ne les y laisser manquer de rien et de recevoir en paiement les cuirs qu'ils tireraient de la chasse des bœufs, cette assurance acheva de les fixer. On appela ces colons boucaniers parce qu'ils se réunissaient, après leur chasse, pour y boucaner à la manière des sauvages, c’està-dire cuire ou sécher la viande à la fumée.
« Les boucans consistaient en de petits champs défrichés, où 1l y avait des claies pour faire boucaner la viande, un espace pour étendre les cuirs, et des baraques qu'ils
! Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes. 2 vol, in-12. Paris 1686,
nommaient ajoupas, nom emprunté des Espagnols et qui primitivement venait des naturels du pays. Les boucaniers étaient là précisément à couvert de la pluie et des ardeurs du soleil, et le vent, qui y entrait de toutes parts, les rafraichissait agréablement... Au reste, ils en usaient entre eux avec beaucoup de droiture et de franchise ; c’eût été un crime que de rien tenir sous clé et l’on aurait été irrémissiblement chassé du corps pour le moindre larcin; mais la tentation n’en venait pointet tout était commun non-seulement entre matelots !, mais encore entre tous les boucaniers ; ce qu’on ne trouvait pas dans son coffre on l’allait chercher dans celui du voisin, il fallait seulement luien demander la permission etil eût été déshonoré s’il l’eùt refusée ; ainsi il n’y avait point dans cette République de mien ni de tien.
« De lois Les boucaniers n’en reconnaissaient pas d’autres qu’un assez bizarre assemblage de conventions qu'ils avaient faites entre eux et dont ils avaient formé une coutume qu'ils regardaient comme la Règle souveraine. À tout ce qu'on y pouvait opposer, ils répondaient froidement : Ce n'est pas l'usage de la côte! et ils fondaient leur droit d’en user ainsi sur ce qu’en passant le tropique ils avaient reçu un baptème qui les affranchissait, disaient-ils, de toute obligation contractée antérieurement à cette cérémonie marine. La Religion même conservait sur eux fort peu de ses droits, et ils croyaient faire beaucoup que de n'avoir pas entièrement oublié le Dieu de leurs pères... Il est hors de doute que si Les boucaniers se fussent perpétués dans l'ile de Saint-Domingue sur
! Camarades,
le pied où ils étaient au temps dont je parle, dés la troisième ou quatrième génération, ils n’eussent pas eu plus de religion que les Cafres ou Hottentots d'Afrique.
« Cependant plusieurs s’accoutumaient tellement à cette vie qu’ils devenaient incapables d’en mener une autre. On a vu des jeunes gens de bonne famille ne pouvoir se résoudre à quitter une profession si pénible, exposée à tant de risques et dans laquelle le seul libertinage les avait engagés, pour aller recueillir en France des successions considérables ‘, » Tant, pour des caractères aventureux, indomptés, pour des natures impatientes du frein et de la règle, cette vie de pleine indépendance, quand une fois on en avait goûté, avait d’invincibles attraits! Revenons à la description de Charlevoix aui met pour ainsi dire les choses sous les yeux :
« Leur habillement consistait en une chemise tout imbue du sang des animaux qu'ils tuaient, un caleçon encore plus crasseux et fait comme un tablier de brasseur ; une courroie qui servait de ceinture et d’où pendait une large gaine dans laquelle étaient quelques couteaux flamands, avec une espèce de sabre fort court nommé manchette, un chapeau sans bord excepté sur le devant où ils en laissaient un bout pour le prendre... Leurs fusils avaient un canon de quatre pieds et demi de long et tiraient des balles de 16 à la livre. Chacun avait à sa suite plus ou moins d'engagés selon ses facultés et une meute de vingt ou trente chiens parmi lesquels il y avait toujours un brac ou venteur, La chasse du bœuf était
! Charlevoix, — Histoire de Saint-Domingue, — # vol, in-12,
leur principale occupation, et s’ils donnaient quelques moments à celle du cochon marron, ce n’était guère que pour se divertir ou pour avoir de quoi se régaler. Dans la suite, il y en eut quelques-uns qui ne s’attachaient qu’à la chasse du cochon et en faisaient boucaner les chairs à la fumée de la peau même de la bête, ce qui leur dennait un goût merveilleux... Un jour ressemblait parfaitement à l’autre jusqu’à ce qu’on eût amassé le nombre de cuirs que l’on s'était engagé à fournir aux marchands; car alors le boucanier portait sa marchandise ou à la Tortue ou à quelque port de la grande Ile. »
Telle était la situation des boucaniers lorsque les Espagnols, qui occupaient la partie principale de l’île, entreprirent de les chasser de la côte, inquiets qu’ils étaient d’un tel voisinage. Après une longue guerre, qui en se prolongeant devint trop souvent cruelle, implacable, les Espagnols, n'ayant pu triompher des boucaniers, s’avisèrent de faire eux-mêmes une battue générale dans l’île et la dépeuplèrent presque entièrement de bœufs. Alors les boucaniers, ne trouvant plus de quoi subsister, ni continuer leur commerce, se virent contraints à embrasser un autre genre de vie. Plusieurs se firent habitants, c'est-à-dire agriculteurs et colons; mais le plus grand nombre de ces chasseurs intrépides et infatigables habitués tout le jour à tenir le fusil, à courir la forêt ou la plaine, ne purent se résigner à une existence pacifique, au labeur lent et pénible pour eux de la culture du tabac, du manioc, du.blé de Turquie, etc. Cette vie semblait à la plupart, à presque tous, en comparaison de l’autre, ennuyeuse et monotone, et ils se firent Ælibustiers, où comme on disait dans les premiers temps, /r-
boutiers du mot anglais free-booter qui se prononce fr1ibouter, qui signifie proprement un forban, un corsaire eten général tout individu qui fait la guerre pour le pillage seul.
« Rien, dit Charlevoix qu’il nous faut citer encore, rien ne fut plus faible et plus petit que les commencements de cette redoutable milice. Les premiers qui embrassèrent ce genre de vie n'avaient ni bâtiments ni munitions ni pilotes, ni aucune sorte de provisions; la hardiesse et le génie y suppléèrent en peu de temps. Ils commencèrent par se joindre plusieurs ensemble et par former de ces petites sociétés auxquelles se donna, comme chez les boucaniers, le nom de matelotage ; maïs entre eux ils ne s’en donnaient point d’autre que celui de frères de la côte, lequel avec le temps s’étendit à tous les aventuriers. Chaque societé de flibustiers acheta un canot, et chaque canot portait vingt-cinq ou trente hommes... Ainsi équipés, ils ne songeaient d’abord qu’à surprendre quelque barque de pêcheur ou d’autres semblables bâtiments. Quand ils avaient réussi, ils retournaient à l’ile de la Tortue ‘ pour y augmenter leurs
équipages et pour l'ordinaire une barque était montée de 150 hommes » entassés dans un étroit espace, serrés, pressés, étouffés, encaqués et exposés à tous les genres de fatigue et d’incommodités; car, peu distraits par la manœuvre qui n’occupait guère que quelques bras, ils ne savaient comment tuer le temps, gènés pour jouer, pour dormir, pour se remuer.
On concoit que des gens de cette trempe etde ce carac-
! Lieu du rendez-vous général, ile à peu de distance de Saint- Domingue et singulièrement fortifiée par la nature.
LA GRANDE FLIRUSTÉ, 251
tère, dans une telle situation, n'étaient pas difficiles sur le choix des moyens pour se mettre plus au large et que la vue d’un beau navire fût pour eux une terrible, une insurmontable tentation, sans compter l’aiguillon de la faim souvent qui les excitait encore et leur faisait oublier le péril quand il s’agissait de se procurer des vivres. De tels compagnons, condamnés depuis plusieurs jours à la ration chétive, et peut-être au jeûne et qui n’avaient qu’à jouer des couteaux pour avoir tout en abondance, s'asseoir à une table plantureuse, puiser à mème les tonneaux, ne pouvaient ètre paresseux à dégainer. « Aussi, dit Charlevoix, attaquaient-ils sans délibérer tout ce qu’ils rencontraient et ils allaient toujours droit à l’abordage.. Les Espagnols, qui les regardaïent conne autant de démons, et qui ne les appelaient pas autrement, sentaientleur courage se glacer dès qu'ils les voyaient de près, et prenaient le parti de se rendre d’abord et de demander quartier. Leur patience dans La faim et dans tous les accidents fàcheux qui pouvaient survenir dans une vie pleine de si grands risques allait jusqu’au prodige, mais la victoire leur avait-elle ramené l’abondance, ils portaient la débauche et la mollesse aux plus grands excès. Car de Religion, il ne leur en restait au fond aucune trace dans le cœur ; néanmoins ils paraissaient de temps en temps rentrer sincèrement en eux-mêmes ; ils ne s’'engageaient jamais au combat sans s'être embrassés les uns les autres en signe de réconciliation. On les voyait ensuite se donner de grands coups dans la poitrine en signe de componction ;, mais échappés du danger, ils retournaient d’abord à leur crapule, à leurs blasphèmes, à leurs brigandages. »
Voilà certes une étrange conversion et de singuliers
pénitents! Malheureusement mème chez des gens plus civilisés, plus éclairés, moins complètement hébétés par la grossière et crasse ignorance, il n’est pas rare de voir ces illusions de la fausse conscience et ces dévotions, sacriléges, on peut dire, et pires en quelque sorte que l’irréligion toute franche; car dans l’abjection mème des infàmes désordres, au milieu des excès du crime, elles ne laissent pas de place pour le remords et endorment le plus scélérat dans une effrayante sécurité. Des monstres d'immoralité, de perfidie, de cruauté, les mains toutes sanglantes encore, en remuant et baïisant leurs amulettes, se croient quittes envers La justice divine et même ils pourront s’estimer de vrais saints. Revenons :
«. Au reste, quoique les flibustiers courussent d’abord assez indifféremment sur tout ce qu’ils pouvaient rencontrer, les Espagnols furent toujours leur principal objet, et ils établissaient la justice implacable de la guerre qu'ils leur faisaient sur ce que ceux-ci les empèchaient de faire la chasse et La pêche sur leurs côtes, quoique l’une et l’autre fussent, disaient-ils, de droit naturel. Ils avaient si bien formé leur conscience sur ce principe qu'ils ne s’embarquaient jamais sans avoir fait des prières publiques pour recommander à Dieu le succès de leur expédition, et qu’ils ne manquaïient point aussi de lui rendre de solennelles actions de grâces après la victoire. Au reste, ajoute le grave et religieux historien, il n’est pas possible de jeter les yeux sur tout ce qui s’est passé dans les Indes Occidentales, depuis le commencement de cette guerre et l’établissement du corps des aventuriers, sans reconnaître que Dieu a voulu se servir de ces brigands pour venger sur les Espagnols les
cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du Nouveau- Monde, Yes relations qu’on en avait publiées avaient rendu extrèmement odieuse cette nation à qui sa puissance et sa hauteur faisaient d’ailleurs des ennemis de presque toutes les autres, et il s'est vu des aventuriers qui, n'étant portés ni par l'intérêt, ni par le Libertinage, ne faisaient la guerre aux Espagnols que par animosité. C’est ce qu'on a surtout publié d’un gentilhomme du Languedoc appelé Montbars et surnommé l'£'xterminaleur, »
Cependant la course, dégénérant trop souvent en piraterie, le gouvernement français craignit qu’on ne le rendit responsable ou solidaire de ces excès. Des mesures rigoureuses furent prises contre les flibustiers qu’on aurait pu soumettre peut-être à la discipline, ainsi que Dugueselin avait fait naguère nour les Grandes Compagnies, mais le système de tracasseries et d’entraves adopté contre eux n'eut d'autre résultat que de les faire émigrer. [ls s'embarquèrent presque tous sur leurs navires et, se partageant en flottilles, ils allèrent guerroyer dans l'Amérique du Sud où beaucoup périrent.
Plus tard, en 1712, M. de Choiseul, pour faire tète aux Anglais, pensait à rétablir la course ; les évènements, qui se précipitèrent, empêchèrent de suivre ce dessein, «maïs, dit Charlevoix, ce grand nombre de flibustiers qu’on avait rassemblés de toutes parts et qu’on dut licencier, très-heureusement se firent cette fois presque tous habitants, et ce fut un bien plus réel que celui qu'on avait eu d’abord en vue en les rappelant. Aïnsi finit cette fameuse flibuste de Saint-Domingue, à laquelle on peut dire qu'il ne manqua que la discipline et des