TOME
chefs qui eussent des vues et fussent capables de les suivre, pour conquérir l’une et l’autre Amérique : mais qui toute tumultuaire qu’elle fut, sans ordre, sans projet, sans dépendance, sans subordination, a pourtant été l’étonnement du monde entier et a fait des choses que la postérité ne croira point. »
Maintenant dans cette foule d'hommes énergiques, audacieux, dont beaucoup sont restés célèbres, nous choisissons quelques-unes des physionomies les plus originales avec lesquelles le lecteur ne regrettera pas de faire connaissance.
Les détails manquent sur les premières années de ce corsaire qu’on voit tout à coup apparaître comme chef de flibustiers vers 1680 et qui fut, pendant vingt ans, la terreur des Espagnols et aussi des Anglais sur la côte d'Afrique et d'Amérique; car il n’avait pas plus de sympathie pour les derniers que pour les premiers ou plutôt il leur avait voué une haine égale et, il faut le reconnaître, assez motivée quant :x Anglais. Ses équipages se composaient exclusivement de Français. Citons, forcé de nous restreindre, quelques-unes de ses croisières :
En 1691, commandant un navire monté par cent vingt hommes seulement, il pénètre dans le Rio de Sierra Leone, se présente devant cette ville protégée par une forteresse armée de vingt-quatre canons et défendue par une garnison nombreuse. Il prend d’assaut la forteresse ; la ville lui ouvre ses portes et se rachète du pillage par une contribution. Cette somme, jointe au produit de quelques autres prises, permet à Montauban d'échanger son chétif bâtiment contre un beau et bon navire. En
1695, il reprend la mer sur Le Loup, corvette de trentequatre canons avec laquelle il capture, près des îles du Cap-Vert, quatre bâtiments anglais qu’il se borne à ranconner. Peu après, sur la côte d’Or (Guinée septentrionale), il se trouve en face de trois navires de guerre hollandais dontune frégate portant sur son bord tout autant de canons que Le Loup. Malgré l’inégalité des forces, Montauban ne s’effraie pas du combat et résolûment il l’accepte. Après une lutte acharnée, qui se prolongea toute une journée, Le Loup force à la fuite ses adversaires, heureux de pouvoir se mettre à l’abri sous les batteries du fort du Bassan où Montauban jugea qu’il serait téméraire de les poursuivre.
Quelques jours après, sur la côte du Poivre, non loin de Juan, Le Loup rencontre un navire anglais armé de vingt pièces de canon, et chargé de dents d’éléphants et de nègres, au nombre de trois cent cinquante, destinés à la vente. Montauban ordonne le branle-bas et la canonnade commence, le négrier paraissant résolu à se bien défendre. Mais le capitaine anglais, jugeant bientôt que les chances du combat lui seraient défavorables, et ne voulant pas que sa cargaison vivante tombàt aux mains des Français pour les enrichir, donna barbarement l’ordre d’égorger les pauvres nègres, ce qui fut exécuté pour une partie seulement; car, avant que les bourreaux eussent achevé leur office, les Français, montés à l’abordage, étaient maitres du navire. Dans l’entre-pont, comme dans la cale, ils trouvèrent les cadavres sanglants des malheureux nègres; quelquesunes des victimes ràlaient encore. L’une d'elles, avant de rendre le dernier soupir, put révéler la cause du mas-
sacre et répéter l’ordre du négrier que le noir avait entendu, comprenant par aventure un peu l’anglais.
A la vue de ce carnage et de cet acte d’abominable férocité, les flibustiers eux-mêmes, si habitués au meurtre, frémirent. Montauban surtout, qui ne manquait pas d’une certaine générosité et se piquait de faire au besoin la police des mers, s’indigna :
— Cela est digne d’un Anglais! s’écria-t-il avec un accent terrible. Je le disais bien que ces brigands ne valent pas mieux que les Espagnols et peut-être ils valent moins! N’était-ce point assez d’avoir enlevé, par trahison sans doute, ces pauvres gens à leur pays? Quelle rage insensée autant qu’exécrable a pu pousser à les égorger ainsi? Mais pareille scélératesse ne restera pas impunie! Justice sera faite des assassins.
Alors montrant du doigt le capitaine anglais qui se trouvait parmi les prisonniers et quatre matelots, désignés comme ayant fait l'office de bourreaux, (et le sang dont ils étaient littéralement couverts ne laissait point de doute à cet égard,) Montauban ordonna de les accrocher immédiatement à la vergue du grand mât, à laquelle en effet bientôt on les vit suspendus tous les cinq. Puis le corsaire fit dire aux nègres survivants, témoins de cet acte de sévère justice, qu’il leur rendait à tous la liberté, et qu’il leur donnerait les moyens de retourner dans leur pays, ce qui eut lieu en effet, On pense la joie de ces pauvres gens qui, t. “abant à genoux, baïisaient à l’envi ses pieds, ses mains, ses vêtements. Plusieurs demandèrent à rester sur le navire et furent incorporés dans l'équipage.
Le vainqueur fit passer sur sa prise quelques matelots
avec un officier qu'il chargea de la conduire à Saint-Domingue; mais elle fut enlevée au petit Gonave par un navire ennemi et l'équipage tout entier fut massacré en représailles de la pendaison du négrier. Montauban, quand il l’apprit, jura de venger ses compagnons, et il mit aussitôt à la voile pour une nouvelle croisière. Chemin faisant, il rencontra un câpre brandebourgeoïis qui faisait la course, capturant, sans distinction de pavillon, tous les petits navires. Le flibustier trouva le procédé malhonnète et fit justice du pirate. Puis il continua sa route à la recherche de l’Anglaïis qui ne se fit pas attendre; car sur la côte d’Angola (le 22 septembre 1695), on découvrit un grand navire anglais, montrant de chaque côté une rangée de sabords au nombre de vingt-six, soit cinquante-deux canons.
C'était là un redoutable adversaire ; le capitaine français pourtant ne chercha point à l’éviter, au contraire. Voyant que son ennemi arrivait sur lui vent arrière et à toutes voiles, il l’attendit, mais, pour le tromper sur sa propre force, il fit fermer tous les sabords et laissa gronder sans y répondre la canonnade de l’ennemi. Il ne démasqua ses canons que lorsque les deux navires se trouvèrent bord à bord et qu'il vit l’anglais à portée des grapins d’abordage. Aussitôt ses canons se démasquent, et une terrible bordée balaie le pont ennemi, troue la carène en même temps que les marins du Zoup se précipitent, la hache au poing, par-dessus les bastingages. Dans cette lutte corps à corps, il n’était pas d’ennemi qui püt résister aux flibustiers, et bientôt ceux des Anglais que la hache n’avait pas étendus ràlants sur le pont jetaient leurs'armes et demandaient quartier.
— Làches! làches! misérables poltrons! leur crie le capitaine anglais, vous n’échapperez pas plus que ces brigands! Et, dans la frénésie de sa colère et du désespoir, une mèche à la main, il se précipite dans l’entrepont, de là dans la soute aux poudres et, dans un tonneau plein, dont il a fait sauter le couvercle, plonge sa mèche allumée. Que lui importait dans sa fureur le sacrifice de sa propre vie! L'explosion fut soudaine autant qu’effroyable et les deux navires sautèrent à la fois.
Montauban par bonheur se trouvait sur le pont donnant des ordres ; enlevé comme un fétu, il fut lancé, diton, à plus de deux cents toises de là, cruellement brülé mais pourtant sans blessures très-graves. Quoique étourdi de la chute, il saisit d’instinct une épave qui se trouvait d'aventure sous sa main et, revenu à lui, se mit à nager. Bientôt parmi les débris flottants et les cadavres ballottés sur cette mer rougie de sang, il aperçut quelques-uns de ses compagnons, échappés comme lui à la catastrophe et s’efforcant de se soutenir au-dessus des flots.
— Courage, mes amis, courage! leur crie Montauban, je suis là! Dieu nous a protégés, c’est à nous de ne pas nous abandonner ! Comptez, mes braves, sur votre capitaine.
A cette voix bien connue, les naufragés sentent redoubler leur ardeur; ils nagent à l’envi, au nombre de quinze ou seize, vers le capitaine qui se dirige ensuite avec eux vers une chaloupe laquelle, par un heureux hasard, n'avait pas sombré avec les navires. Tous ils y montèérent et n'ayant ni rames ni boussole, durent s’abandonner à la Providence; après trois jours d’une navigation pénible, attristée par la mort de plusieurs
des naufragés blessés, le canot attérit au cap Corse.
Ce serait bien ici le cas de rappeler le proverbe : Un bienfait n'est jamais perdu. Par une circonstance singulière, qu’on aurait tort sans doute de qualifier un hasard, en abordant au zivage, les infortunés marins virent accourir au-devant d’eux des nègres... entre lesquels se trouvaient plusieurs de ceux qui naguère avaient dû la vie et la liberté à Montauban ; celui-ci les reconnut, mais ne fut pas reconnu par eux, défiguré qu’il était par les brûlures qui avaient mis à vif la moitié de son visage. Ces nègres appartenaient à une bourgade chrétienne située à quelque distance; après les premiers secours donnés aux naufragés, les noirs, à la prière du capitaine, le canduisirent vers leur chef, Le prince Thômé qu'il avait connu naguère. Mais celui-ci à qui rien ne rappelait les traits de son ami, le jugeant un imposteur, parlait de lui faire couper la tête en punition de ses mensonges. Par bonheur, Montauban put montrer à la cuisse la cicatrice d’une ancienne blessure ; ce qui ne laissa plus de doute sur son identité. Alors l’air menacant du chef nègre fit place aux témoignages de la joue la plus vive. Il embrassa le capitaine avec effusion, puis le fit conduire dans sa propre case dont il lui donna la plus belle chambre et où tous les soins qu’exigeait son état lui furent prodigués. Aussi le blessé ne tarda-t-il pas à guérir à la grande joie du bon Thomé qui s’ingéniait de toutes-les manières pour lui prouver son affection et faire oublier un moment de vivacité.
Un fils étant né sur ces entrefaites au chef noir, Thomé demanda @u Francais comme une grande faveur de vouloir bien être le parrain avec une négresse de haut
parage,; et Montauban était trop bon chrétien et trop honnète homme pour décliner cet honneur. Il tint donc sur les fonts baptismaux le nouveau-né auquel, en bon Français, il donna le nom de Zouis-le-Grand. Peu de jours après la cérémonie, un navire portugais s’approcha de la côte; 1l consentit à prendre sur son bord Montauban etses matelots que le bon Thomé ne vit pas partir sans larmes. Eux de leur côté ne le quittèrent qu'avec peine et comme s'ils avaient eu le pressentiment, contre toute apparence, de nouveaux malheurs.
Le capitaine portugais les déposa à Saint-Thomas, où ils prirent passage sur un navire anglais dont le capitaine promit sur l'honneur de les conduire à la Barbade et là ils seraient libres de se rendre ailleurs. A l’air du capitaine, Montauban se serait cru blämable de douter de sa bonne foi. Pourtant à leur arrivée à la Barbade, l'amiral Russel, prévenu, retint tous les Français prisonniers, et ce ne fut qu'après une longue captivité que Montauban et deux de ses compagnons purent recouvrer leur liberté.
Ces rudes épreuves, dont sa santé sans doute avait souffert, rendaient maintenant moins attrayante pour le corsaire la vie d’aventures. D'ailleurs, prévoyant et sage, au contraire de beaucoup d’autres, il n’avait point gaspillé le produit de ses courses, et gràce à ses économies, il se trouvait posséder une honnête fortune. Il la réalisa, puis prit passage sur un navire qui revenait en France où il aborda heureusement. Il fit l’achat à Bordeaux d’une jolie villa où il vécut comme le plus pacifique bourgeois jusqu’à sa mort arrivée en 4700, faisant au besoin la partie de loto avec les en-