TOME
fants du voisin, ou les siens, s’il en eut, ce que l’his-
toire nous laisse ignorer.
Ce flibustier, dont le vrai nom ne nous est point parvenu, avait été surnommé Montauban du lieu de sa nais-
sance qu'on place vers 1650.
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L'Olonnais. On l’appelait ainsi parce qu'il était des sables d'Olonne, en Poitou, et « je n’ai pu trouver nulle part son véritable nom, dit OEmelin. Il passa aux Antilles comme engagé et il servit les trois ans de son engagement. Dans cette espèce d’esclavage, ilentendit parler des aventuriers et souhaïita fort de se trouver parmi eux; c’est pourquoi, ayant fini son terme, il se fit conduire à la côte de Saint-Domingue où il pritun second engagement avec un boucanier. Au bout de ses trois ans, de valet il devint maitre etse fit de la réputation dans un corps où on ne se la faisait qu’à juste titre. Il se lassa pourtant bientôt de ce genre de vie, il lui fallait un plus vaste champ et il se fit fibustier. »
lei commence véritablement la carrière de l’Olonnais dont les entreprises d’une audace fabuleuse provoquent l’étonnement et mériteraient l'admiration si le but en eût été plus honorable et s’il ne les avait pas déshonorées par la cruauté. Après quelques campagnes qui le firent connaître, il obtint le commandement d’un navire et «avec ce très-petit bâtiment, il fit des prises si considé-
rables et en si grand nombre qu’on lui donna le surnom de fléau des Espagnols, » surnom qu'il devait par la suite trop mériter.
Mais ces premiers et brillants succès furent suivis d’un soudain revers. Le bâtiment que montait l’Olonnais, jeté par la tempête sur un récif s’y brisa et l’aventurier perdit par le naufrage tout ce qu’il possédait. Mais M. de la Place, alors gouverneur de la Tortue, «ne voulant pas laisser dans l’inaction un si brave homme, dit assez ingénuement Charlevoix, le remonta, » c’est-à-dire lui donna les moyens de se procurer un autre navire et de recruter un nouvel équipage. Il reprit la course avec plus d’audace et de succès que jamais quand de nouveau son étoile parut l’abandonner, Son vaisseau, battu encore par la tempête, fut jeté sur La côte de Campêche où il s'échoua. L’équipage cependant, à l’aide de canots ou de planches et de tonneaux, put gagner la terre. Du naufrage, ils n’avaient sauvé que leurs armes dont il leur fallut presque aussitôt se servir; car les Espagnols, avertis de la catastrophe des flibustiers, ne voulurent pas laisser échapper une aussi belle occasion de se venger des ravages de ceux qu'ils qualifiaient, et pas tout à fait à tort, les Zadrones.
Les Français, auxquels l’Olonnais donnait l’exemple, se défendirent avec un courage héroïque et firent payer chèrement leur victoire aux Espagnols qui, grâce à l’immense supériorité du nombre, finirent par rester maîtres du terrain, tous les flibustiers ayant été pris ou tués. Parmi ces derniers les Espagnols comptaient que se trouvait leur Æ/éau, le terrible l’Olonnais ; car, d’après ce qu'affirmaient plusieurs combattants, on l’avait laissé
sur le champ de bataille noyé dans son sang. Et dans la ville, à cette nouvelle, on fit des feux de joie en réjouissance de sa mort. Mais la joie ne devait pas être de longue durée. L’Olonnais en effet était resté sur le champ de bataille étendu parmi les cadavres, mais vivant et bien vivant malgré quelques blessures. Voyant la partie perdue et tous ses camarades prisonniers ou tués, et lui-même dans l'impossibilité de s'échapper, entouré qu’il était par les ennemis, il s’avisa d’un heureux stratagème que favorisa le déclin du jour. Il se laissa tomber comme atteint mortellement parmi les monceaux de cadavres, après avoir eu soin de se barbouiller la figure et les mains de sang.
Les vainqueurs y furent trompés et, croyant ne laisser derrière eux que des cadavres, ils s’éloignèrent en regagnant la ville où ils furent reçus en triomphe. La nuit cependant était venue. L’Olonnais en profita pour quitter ses vêtements qu'il échangea contre ceux d’un Espagnol resté sur le champ de bataille et, après avoir lavé dans un ruisseau voisin le sang dont il était souillé, il s’achemina vers la ville où, gràce à son costume, il entra et put séjourner sans attirer l’attention. Il trouva moyen alors de s’aboucher avec quelques esclaves auxquels il persuada, par l'espoir de la liberté, de le suivre pour enlever sur la côte le canot de leur maître et gagner tous ensemblé l'ile de la Tortue. Le projet s’exécuta et réussit complètement; bientôt l’Olonnais se retrouvait dans l'ile sain et sauf ou à peu près, mais de nouveau ruiné et sans un sou vaillant. Aussi jura-t-il plus que jamais une haine implacable aux Espagnols les accusant de lâche cruauté alors qu’ils avaient voulu
profiter de son désastre pour l’écraser et massacrer tous ses compagnons. Il ne songea plus qu'aux moyens de se venger. Mais il ne possédait plus rien et sans doute ce ne fut qu’à l’aide d’un emprunt qu'il put armer deux canots portant ensemble vingt-cinq hommes d'équipage au dire d'Œmelin qui faisait partie de l'expédition en qualité de chirurgien.
L'Olonnais se dirigea sur Cuba, vers la côte du Nord, et se mit à croiser attendant les barques qui, dans cette saison, vont charger au port de Boca de la Caravela, des anis, du sucre, de la viande et du tabac, pour les porter à la Havane. Mais aucune ne parut et l’Olonnais s’en étonnait quand un pêcheur lui donna à ce sujet des explications qui lui valurent la restitution de son canot. On avait appris dans la colonie, non sans stupeur, que l’Olonnais, ressuscité en quelque sorte, épiait avec ses deux canots la sortie des barques qui s'étaient bien gardées alors de quitter le port. Le gouverneur, Dor Francisco Davila Orejon y Gaston, à qui les marchands se plaignaient avec vivacité des corsaires qui ruinaient le commerce, leur promit qu'avant peu il serait fait justice de ces demonios. Par ses ordres, une frégate légère portant dix canons et quatre-vingt-dix hommes d’équipage, l’élite de la jeunesse havanaise, quitta Le port pour se mettre à la poursuite des flibustiers et quatre autres barques, qu'on armait au Port-au-Prince, ne devaient pas tarder à la rejoindre. Avant que le navire s’éloignät du fort, le gouverneur avait fait jurer au capitaine qu’il ne serait fait de quartier à personne et que tout corsaire, qui ne serait pas tué en combattant mais fait prisonnier, serait irrémissiblement pendu.
L'Olonnais qui, comme on l’a dit, n'avait que vingt et quelques hommes d'équipage, ne s’effraya pas à la pensée d’engager la lutte dans des conditions si prodigieusement inégales. et il fit partager sa confiance à ses matelots. Averti que la frégate approchaiït, il fit débarquer tout son monde, tirer sur le sable et placer derrière un rideau d'arbres ombrageant le rivage les deux canots qu’il releva en manière de parapet et derrière lesquels il posta ses plus habiles tireurs. Dès que le jour commença de poindre, les Espagnols parurent, montant sur le pont de la frégate pour respirer l'air du matin, et grand fut leur étonnement quand ils se virent tout d’abord salués par une décharge de mousqueterie partant du rivage où ils n’apercevaient personne. Ce n’était point cependant une illusion, car plusieurs cadavres gisaient sur le pont du navire auxquels d’autres vinrent s'ajouter successivement. Le pont bientôt fut couvert de morts et de mourants.
Le capitaine, qui eût dû faire mettre aussitôt ses canots à la mer et opérer un débarquement, crut plus prudent et plus habile sans doute de faire jouer son artillerie, Mais ses canons, tirant au hasard et sur des ennemis invisibles, n’atteignirent personne tandis que les flibustiers, visant à loisir, ne perdaient pas ainsi leur poudre, et pour eux chaque coup portait. Bientôt, jugeant par le nombre des combattants plus rares sur le pont et les cadavres amoncelés qu'ils pouvaient oser davantage, ils mirent leurs canots à flot et, voguant vers la frégate, qu'ils abordèrent, ils s’en emparèrent presque sans coup férir, les Espagnols survivants se montrant plus pressés de livrer leurs armes que de se défendre. Cette facile
victoire aurait dû rendre clément l’Olonnais qui se souvint trop au contraire de son serment de haïne et donna d’abord l’ordre d’achever les blessés, cruauté gratuite et odieuse.
A ce moment même, un noir sortit de l’entrepont et, l'air tout effaré, vint se jeter aux pieds du capitaine en disant que, s’il voulait lui faire gràce de la vie, il lui révèlerait toute ia vérité. L’Olonnais, surpris, croyant qu’il s'agissait de quelque important secret, promit au nègre non-seulement La vie mais aussi la liberté. « Ainsi parle, ajouta-t-il, et ne crains rien !
— Seigneur capitaine, lui dit alors le misérable, le gouverneur de la Havane, ne doutant point que l’on vou: fit tous prisonniers, avait donné, en partant, l’ordre que vous fussiez tous pendus ; et j'avais été embarqué à cet effet ; je suis le bourreau pour vous servir. »
On pense comment cette révélation si inattendue fut accueillie par le vindicatif flibustier qui, serrant les dents, l’œil étincelant, le regard farouche, avec un geste terrible ordonna que les écoutiles fussent ouvertes et que, chacun des prisonniers lui #üt tour à tour amené. À mesure que l’un d’eux paraissait sur le pont, il lui fendait le crâne ou le pereait de son sabre « suçant à chaque fois, dit l'historien, témoin oculaire, le sang dont l’arme était teinte. » Après cette exécution sauvage, il se rendit sur la frégate au Port-au-Prince où se trouvaient encore les barques destinées à lui donner la chasse, et les ayant prises, sans trouver grande résistance, il fit jeter les équipages à la mer. Un seul homme fut épargné dont il avait besoin pour l'envoyer au gouverneur avec une lettre dans laquelle il Jui mandait ce qu’il venait de faire, l’a-
vertissant qu'il traiterait de même tous les Espagnols qui tomheraient entre ses mains et lui-même s’il avait ce malheur. »
:e message que d’Avila lut en frémissant, expédié, l'Olonnais it voile avec sa frégate pour la Tortue où, salué à son arrivée par les acclamations joyeuses des flibustiers, il n'eut pas de peine à compléter son équipage. Qui n’eût voulu servir sur son bord et sous un tel chef? Dans le port se trouvait en ce moment Michel le Basque qui rentrait, lui aussi, avec une très-belle prise. Les deux aventuriers, dès longtemps amis, en se félicitant mutuellement «résolurent de faire ensemble quelque entreprise importante, et ayant dressé leur plan, convinrent de le tenir secret ; ils publièrent seulement qu’ils allaient faire un armement et que ceux qui voudraient être de la partie ne tardassent pas à les venir joindre à la Tortue ou à les aller attendre à Bahia. La réputation des deux chefs attira au rendez-vous un fort grand nombre d’aventuriers de toute espèce. » Bientôt, une petite flotte composée de six vaisseaux, portant quatre cents hommes d'équipage et dont l’Olonnais était l'amiral, faisait voile pour l'Est. Chemin faisant, on prit quelques navires dont le plus grand était chargé de cacao ; l’Olonnais l’envoya à la Tortue pour y décharger sa cargaison et lui ramener des hommes laissés par lui à terre faute de moyens de transport. Il fut rejoint par ce bâtiment à Curacao, et ælors seulement il déclara aux siens le but de l'expédition. Il ne s'agissait de rien moins que d’attaquer et piller Macaraïbo, ville importante sur la rive occidentale d’un grand lac. Cette cité, l’une des plus florissantes de celles que les Espagnols pos-
sédaient sur le continent, comptait de cinq à six mille habitants. Elle était protégée, en outre d’un banc de sable qui rendait l'embouchure du lac fort dangereuse, par une forteresse défendant le passage de la barre, forteresse armée de dix canons et occupée par une garnison de deux cent cinquante hommes. «Les Espagnols ne croyaient pas que l’on eût seulement la pensée d’entreprendre de les forcer. Ils changèrent bientôt de pensée ; le Basque, sous les ordres duquel l’Olonnais voulut servir, emporta la forteresse l’épée à La main, après un combat très-opiniätre. Nos braves, après cette expédition, ajoute Charlevoix, entrèrent dans le lac et allèrent se présenter devant la ville. »
Ils y pénétrèrent sans obstacles abandonnée qu’elle était par les habitants riches qui s'étaient embarqués au plus vite sur des canots, avec leur argent et tous leurs effets précieux, pour se retirer à Gibraltar, petite bourgade, située de l’autre côté du lac, sur une hauteur où l’on ne pouvait arriver qu’en franchissant un marais offrant une barrière naturelle très-forte et qu'il serait facile de défendre avec de l'artillerie et des retranchements si l’ennemi laissait le temps de les éJever. Aussi quelques-uns des flibustiers étaient d'avis de marcher sans retard sur Gibraltar « assurant qu'on aurait bon marché de gens que la frayeur avait saisis. Mais ce conseil ne fut pas goûté du plus grand nombre de leurs camarades pressés de profiter de la victoire et qui ne songèrent plus qu’à faire bonne chère, à se plonger dans le vin et la débauche, » à ce point que si, cette même nuit, cinquante Espagnols résolus seulement étaient venus les attaquer, ils auraient eu sans peine raison des
flibustiers presque tous engourdis par le sommeil léthargique de l'ivresse brutale. Les Français restèrent ainsi plus de quinze jours à Macaraïbo et ces quinze jours ne furent qu’une longue et furieuse orgie qui fut fatale à plusieurs succombant victimes de leurs excès et de l’abondance. °
Ils laissaient ainsi aux Espagnols de Gibraltar toute liberté de faire leurs préparatifs de défense et le temps fut mis à profit. Devant la ville déjà protégée par un terrain marécageux, trois retranchements s’élevèrent armés de soixante pièces de canon et défendus par plus de six cents hommes commandés par des officiers intrépides et qui tous devaient se faire tuer à leur poste.
Un matin, les flibustiers apprirent ces nouvelles qui les réveillèrent soudain de leur engourdissement. Tout aussitôt, à la voix du Basque et de l’Olonnaiïs, ils coururent à leurs armes, puis s'embarquèrent pour traverser le lac, ce qu'ils firent heureusement. Arrivés à l’autre hord, ils se trouvèrent en face des retranchements élevés avec de grands abattis d’arbres et des terrassements. Encore ne pouvait-on y arriver que par un chemin étroit et marécageux où six hommes à peine pouvaient marcher de front. Les Français cependant n’hésitèrent pas à s’y engager, mais à peine ils eurent fait quelques pas qu'ils sentirent le sol se dérober sous eux, enfoncés dans la vase jusqu'aux genoux, et en même temps une batterie de vingt pièces tirait sur eux à mnitraille. L’Olonnais et le Basque, marchant aux premiers rangs, ne laissèrent pas à leurs hommes le temps de s’intimider. A l’aide de branches d'arbres, coupées en toute hâte et jetées sur le solmouvant, Le chemin fut rendu solide et l’on puts’élan-
cer à l’assaut des retranchements emportés malgré une vigoureuse résistance; mais rien ne put arrèter l'élan des flibustiers, des braves, dit Charlevoix, qui se précipitèrent aussitôt à l’assaut du second retranchement que les Espagnols, dans leur épouvante, ne songèrent plus à défendre, et jetant leurs armes, ils demandèrent quartier. Ils comptaient plus de trois cents hommes hors de combat, blessés ou tués, et les flibustiers une centaine au moins; mais cette victoire rendait les Francais maitres de Gibraltar comme de Macaraïbo. « Cependant le pillage ne répondit pas à l'attente des flibustiers ; les Espagnols avaient fort bien caché leur or, et il ne fut pas possible de les contraindre, même par la force des tourments, à dire où ils l’avaient porté. On s’en vengea en brülant la bourgade, et l’on retourna à Macaraïbo qu’on menaca de traiter de la même manière si les habitants ne se rachetaient point. Il fallut en passer par oùils voulurent. »
Une rancon fut convenue et payée grossit d'autant le butin qu’on évalua à plus de 4,500,000 écus, sans le produit ae la vente des noirs prisonniers et le pillage des églises que les aventuriers avaient démolies après avoir enlevé tous les ornements, les vases sacrés, les croix et jusqu'aux cloches :cs réservant pour orner une chapelle qu’ils se proposaient d'élever et qu’ils érigèrent en effet à la Tortue. Ces gens-là, comme on l’a dit déjà, avaient de la religion à leur manière. Le partage du butin se fit et on revint à la Tortue où toutes ces richesses, en quelques mois ou quelques semaines, follement prodiguées, allèrent s’engloutir dans les cabarets et autres lieux pires. L’Olonnais tout le premier, qui menait un train de grand seigneur, eut bientôt tout dissipé,
etalors qu'avec le produit seul de sa dernière expédition, il eût pu faire une honorable retraite, comme dit naïvement un de ses historiens et vivre désosmais tranquille, il dut songer à se remettre en campagne.
Le résultat de l’entreprise sur Macaraïbo et Gibraltar était encore présent à la mémoire de tous ; aussi suffit-il à l’Olonnais d’annoncer qu’il allait tenter une nouvelle expédition pour qu'il se trouvàt presque aussitôt à la tète d’un armement plus considérable que le premier. La fortune parut d’abord vouloir de nouveau lui sourire; porté contre ses intentions, par le courant vers le golfe de Honduras, il prit et pilla bien entendu les bourgades de San Pedro et Puerta de Cavallos, mais sans y faire grand butin malgré les cruautés qu’il exerca contre les prisonniers pour les forcer à livrer l’or ou l’argent caché. Ce médiocre résultat ne fit que l’exciter à tenter quelque nouveau et hardi coup de main, et il proposa à ses compagnons d'aller par terre attaquer Guatamala, ville riche et qui comptait plus de 5,000 habitants; mais les flibustiers, ayant perdu bon nombre des leurs à San Pedro, ne se jugèrent point en force pour attaquer une cité tout autrement importante et qu’on savait disposée à se bien défendre. Ils goûtèrent davantage la proposition d’attendre au retour pour la capturer, la hourque qui, tous les ans, se rendait d’Espagne aux Honduras pour y porter des marchandises et qu’on supposait devoir revenir richement chargée en or et en matières précieuses. Mais le commandant de la hourque, prévenu, se hàta de décharger sa cargaison et fit ensuite ses préparatifs pour bien recevoir les flibustiers qui ne tardèrent pas en effet à venir l’attaquer. La hourque comptait 70 hommes d’é-
quipage qui recurent vigoureusement les assaillants contre lesquels ils se défendirent tout un jour. A la fin pourtant, ils durent céder au nombre etabandonner la hourque qui fut prise mais où les aventuriers ne trouvèrent rien à piller. Cette nouvelle déception découragea les compagnons de l’Olonnais qui pour la plupart l’abandonnèrent, et il resta avec un seul bâtiment monté par trois cents hommes. Néanmoins il persista dans ses premiers et téméraires desseins, et appareilla pour le lac de Nicaragua; mais, battu violemment par la tempête, son navire fut jeté sur des récifs non loin du cap Gracias à Dios et il s’y brisa. Avec les débris, il put faire construire plusieurs barques longues avec lesquelles il continua sa route et entra dans le Desaguadero ou rivière de Saint-Jean qui sort du lac de Nicaragua. Mais une armée d’Indiens, envoyée par les Espagnols, le força à se retirer avec perte. Cet échec lui fut d'autant plus sensible qu’il décida de nouveau une partie des compagnons qui lui restaient à l’abandonner. Il forma le projet d’aller avec les autres croiser du côté de Carthagène; mais les vivres lui manquaient et, pour s’en procurer, il aborda aux îles Barou ou Varu, entre cette ville et le golfe d’Uraba.
« Son dessein était d’y traiter des vivres avec les Indiens; mais, dit Charlevoix, Dieu, vengeur des crimes, le conduisait là comme par la maïr pour lui faire trouver une fin digne d’un des plus cruels hommes qui fut jamais. À peine avait-il mis le pied hors de son canot qu'une troupe d’Indiens l’environna et le saisit, avant qu'il eût eu seulement le temps de se mettre en défense; ces barbares le portèrent dans le bois, le rôtirent et le mangèrent. Plusieurs de ses gens eurent un sort pareil; ceux
L'OLONNAIÏS. 2"
qui étaient restés dans les barques, n’ayant plus de chef, s’en retournèrent à la Tortue fort mal en ordre, et M. d’Orgeron ne manqua point de profiter du mauvais succès de leur entreprise pour les engager à se faire ou redevenir habitants. »
Voici le portrait que l'historien des flibustiers nous fait de ce corsaire; car peut-être ne mérite-t-il pas comme la plupart des autres la qualification de pirate et de flibustier :
«Je me souviens de l'avoir vu en passant aux Honduras. Il est vif, alerte et plein de feu comme sont tous les Gascons. Il a la taille haute, droite et ferme, l’air grand, noble et martial, le teint basané. Pour ses yeux, l’on n’en saurait dire la forme, ni la couleur, étant cachés comme sous une voûte obscure à cause que ses sourcils noirs et épais se joignent en arcade au-dessus et Les couvrent presque entièrement. On voit bien qu’un homme fait de cette sorte ne peut être que terrible : aussi, diton, que, dans le combat, il commence à vaincre par la terreur de ses regards et qu’il achève par la force de son bras... Cet aventurier n’est pas comme les autres qui ne combattent que pour Le butin ; {ne combattait que pour la gloire et pour punir les E'spagnols de leurs cruautés envers les Indiens. Brave, hardi, déterminé, disant peu et fai-
sant beaucoup, passionné du désir de punir les Espagnols de leurs injustices, nul ne leur fut plus redoutable, pas mème l’Olonnais, qui, comme on l’a vu, a coupé la tête à je ne sais combien de gens de cette nation. Mais on trouve sur ce sujet une grande différence entre ces deux aventuriers, en ce que l’Olonnais a souvent fait mourir plusieurs Espagnols qui ne lui résistaient pas et que Montbars n'en a jamais tué un seul qui ne lui ait résisté, c'est-adire les armes à la main. »
On remarquera la vigueur de touche dans ce portrait et il semble que l'original ait particulièrement inspiré le peintre, car, en outre de cette page énergique, il en est beaucoup d’autres excellentes dans le livre d'OEmelin et le récit des exploits du célèbre aventurier ést écrit d’une plume hardie et ferme; le style a de la netteté et de la couleur. L'écrivain, si souvent inégal ailleurs, après d’heureuses rencontres et des passages remarquables d’entrain et de vivacité, devient tout à coup trainant, lourd, diffus, sa phrase s’embarrasse et il lui échappe d’étranges naïvetés. Mais, dans cette narration au contraire, il n’a presque point de ces défaillances, son style se soutient dans sa verve; on y sent l’homme qui a vu et qui sans effort nous met pour ainsi dire les choses sous les yeux. Aussi ferai-je à cette partie du livre plus d’un large emprunt, selon mon habitude quand j'ai la bonne fortune de pouvoir m’appuyer du réeit d’un témoin oculaire que j'estime sincère et qui n’est point sot.
Comme Charlevoix, OEmelin juge que « la Providence a suscité les aventuriers pour punir les Espagnols. En effet, comme les Espagnols ont été et sont encore le fléau des Indiens, on peut dire que les aventuriers sont et se-