TOME
ront toujours le fléau des Espagnols. » Et nul, comme on l’a dit, ne prit cette mission plus à cœur que Montbars. Sa haine contre les Espagnols s’éveilla, paraît-il, de bonne heure, et voici dans quelles circonstances.
Il était enfant encore quand lui tomba dans les mains une relation des conquêtes des Espagnols en Amérique, au Pérou, au Mexique, etc., et des cruautés et des massacres par lesquels si souvent fut souillée et déshonorée la victoire, Cette lecture fit sur le jeune Montbars une impression des plus profondes et telle que ses parents plus d’une fois s’en inquiétèrent regrettant sans doute le présent qu’on avait fait à l'enfant de ce livre qui ne le quittait plus et qui, pendant quelque temps, fut l’unique sujet de ses entretiens. S'il témoignait, et souvent avec des larmes même, de sa pitié pour les malheureux Indiens, il ne trahissait pas avec moins de vivacité la haïne violente, implacable, qu'il ressentait dans son cœur pour ceux qu’il qualifiait leurs bourreaux, leurs tyrans, et contre lesquels sans cesse il éclatait en malédictions, en paroles de colère et de rage. Plus d’une fois on le surprit seul, tenant à la main son livre dont les feuillets semblaient tout froissés et murmurant, l’œil étincelant, les lèvres convulsives, le visage enflammé :
— Les scélérats! les infàmes! les monstres! et il ne se trouvera pas quelqu'un pour les punir, pour être le vengeur de ces pauvres Indiens! Oh! si je deviens un homme, si je grandis, je veux être celui-là !
Et alors, comme si son cœur se dilatait à cette espérance, sur son visage l'expression de la haine, de la colère, faisait place à celle de la joie ; son regard rayonnait d’un noble orgueil; son front s’illuminait radieux, On
raconte à ce sujet un assez curieux épisode qui prouve toute la vivacité de ses sentiments.
Dans le collége où il étudiait, lors d’une distribution de prix ou pour quelque autre circonstance solennelle, on joua une petite pièce composée par l’un des maitres et dans laquelle figuraient un Espagnol et un Francais. Montbars remplissait ce dernier rôle ; un de ses camarades, chargé de l’autre, s’en acquitta en conscience, c’està-dire qu'il débita en acteur intelligent, avec beaucoup de feu, une tirade d’invectives des plus violentes contre les Français, « mêlées, dit ŒEmelin, d’une infinité de rodomontades offensantes. »
En l’écoutant, Montbars, dont la haine contre les Espagnols r’attendait qu’une occ ::: "a pour faire explosion, ne put se contenir. Pendant que on camarade lui jetait à la figure ces sanglantes apostrophes qu’il prenait comme autant d’injures personnelles, on le voyait tour à tour pàlir et rougir; ses yeux lancaient des éclairs, il mordait avec fureur ses lèvres blanchissantes. Les spectateurs, dans l’admiration de cette savante pantomime, qui pour eux faisait grand honneur au talent de l’acteur, applaudissaient, convaincus que ce n’était qu’une habile imitation de la nature. Mais bientôt ils furent détrompés ; car avant même que le prétendu Espagnol ait fini son couplet, Montbars ne se possédant plus, au lieu de la réplique qu’on attendait et qu’il avait apprise, pousse un cri de rage; et avec des exclamations furieuses : « Traître! lèche! assassin !égorgeur ! » ILse précipite sur son camarade et se met à le frapper rudement avec un bâton qu’il tenait à la main et jette ensuite pour tirer son épée et, si l’on ne fùt accouru bien vite au secours, «il
n'aurait pas manqué de le tuer. Ce qui n’était pas de la pièce ! » ajoute naïvement OEmelin.
Revenu à lui et rentré dans son bon sens, l’écolier dont le cœur était honnête et généreux eut regret de son emportement. Il en demanda pardon à son camarade et s'excusa auprès de ses maitres en disant qu’à l’audition de la fameuse tirade, par le transport de la colère, le sang lui avait monté au cerveau sans doute ; il n’avait pu se retenir, se croyant au milieu de ces Espagnols qu'il détestait tant, ce qu’il espérait bien leur prouver un jour. Telle était la violence de sa passion et l’obstination dans cette résolution qui était devenue chez lui une idée fixe qu’on ne put lui faire entendre raison à ce sujet. Vainement essaya-t-on de lui faire comprendre que la haine, même quand le motif est généreux, ne saurait être un sentiment chrétien, et que si les Espagnols étaient coupables, criminels, il fallait laisser à Dieu, juge souverain, le soin de les punir.
— Mais pour cela, répondait-il avec véhémence et opiniâtreté, il lui faut des instruments, des exécuteurs de ses hautes justices et je veux être l’un d'eux!
Ses études terminées, son père, qui l’aimait tendrement, et qui se trouvait assez riche pour ne pas reculer devant des sacrifices même considérables, eût désiré qu’il choisit une carrière honorable, mais qui ne l’éloignerait pas trop de la maison paternelle. Maïs à toutes ses offres, à ses brillantes propositions, le jeune homme, tout en remerciant avec effusion, n’avait jamais qu’une réponse :
— Père, je ne veux qu’une chose, aller combattre les Espagnols.
— À cela, je ne consentirai jamais! répliquait le père;
je ne prêterai pas les mains à ce dessein extravagant. N’es-tu pas notre fils unique? Ne t’avons-nous pas donné, ta mère et moi, toutes les preuves possibles d’affection ? Pourquoi veux-tu nous quitter, nous abandonner, quand ta présence fait notre consolation et notre joie, et cela pour aller combattre ces maudits Espagnols qui n’épargnent, dit-on, personne ? Comment peux-tu songer, toi, à cette séparation dont la seule pensée nous navre le cœur ?
— Oh! père, croyez bien que je vous aime fort et qu’il m'en coûtera beaucoup de vous dire adieu, et pour si longtemps peut-être ! Mais c’est ma destinée! une vocation impérieuse, irrésistible! quelque chose de plus fort que moi me pousse, m'entraine, et il faut que j'obéisse.
Son père pourtant ne se réndant point et persistant dans son refus, le fougeux jeune homme n’y tint plus. Une nuit, 1l monte à cheval seul, et galoppe vers le Hävre de Grèce, où il savait que se trouvait en ce moment un de ses oncles, officier dans la marine royale et capitaine d’un vaisseau tout prêt à mettre à la voile et à partir pour une croisière contre les Espagnols. L’oncle, qui était ce qu'on appelait alors un vieux loup de mer, accueillit son neveu les bras ouverts et «le voyant bien fait et né pour les armes, il approuva son intention » et se chargea d'écrire au père pour lui faire comprendre qu’il ne pouvait s'opposer raisonnablement désormais à une vocation si prononcée. Il ajoutait qu'il devait être tranquille puisque le jeune homme ne quitterait pas son oncle qui l’aimait comme un fils et veillerait sur lui avec toute la sollicitude possible. Le père envoya son consentement. Montbars était transporté. Peu de jours après, on mit à la voile.