‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 47 sur 60 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

« Durant le voyage, dès que l’on apercevait un navire, le jeune Montbars demandait tout d’abord s’il était espagnol. Enfin, il en parut un, on l’en avertit; alors ivre de joie, il courut à ses armes et brülait d’impatience de se mesurer avec les Espagnols... Mais comme son oncle vit que, quoi qu’il püt dire à son neveu, celui-ci s’exposait inconsidérément et en homme sans expérience, il le fit enfermer, puis essuya tout le canon des ennemis, et par bonheur ce fut sans beaucoup d'effet. Alors on en vint à l’abordage. Aussitôt on làcha le jeune lion qui fondit le sabre à la main sur les ennemis, se mêla impétueusement, se fit jour parmi eux et, suivi de quelques-uns que sa valeur animait, il passa deux fois d’un bout à l’autre du vaisseau et renversa autant de fois tout ce qui se trouvait sur son passage. On m'a assuré qu'il avait fait dans cette rencontre des actions si extraordinaires qu’on aurait peine à les exprimer et peut-être à les croire. »

Les plus braves entre les Espagnols, tués ou mis hors de combat, les autres auxquels on consentit à faire quartier se rendirent et l’on resta maitre du vaisseau et de sa cargaison. « On trouva là de grandes richesses, par exemple trente mille balles de toiles de coton, des tapis velus et autres ouvrages des Indes de grande valeur; deux mille balles de soie reprise; deux mille petites bariques d’encens, mille de clous de girofle; puis une cassette, entourée de plusieurs barres de fer et fermée à quatre serrures, remplie de diamants bruns dont les plus gros paraissaient de la grosseur d’un bouton commun. »

Ces trésors, le jeune Montbars ne daigna pas seulement les regarder, il avait triomphé des Espagnols dont

beaucoup étaient tombés sous son sabre, il ne demandait pas autre chose si ce n’est l’occasion de se signaler de nouveau contre eux; elle ne devait pas tarder à se présenter; car, d’après ce qu'on sut par les prisonniers, le navire capturé était suivi de deux autres, plus richement chargés, que la tempête avait écartés, mais qui avant peu de jours ne pouvaient manquer de paraître, le rendez-vous ayant été indiqué au Port Margot. Or, le combat avait été livré dans les eaux de Saint-Domingue et non loin de ce port.

L’oncle de Montbars résolut de profiter de l'avis et d'attendre les navires dont la prise ne lui semblait pas douteuse d’autant plus que le vaisseau capturé, qui seul resterait visible dans le port, devait servir à attirer les autres dans le piége. Pendant qu’il prenait ses dispositions en conséquence, on apercut plusieurs canots qui de la côte se dirigeaient vers le navire français.

— Quels sont ces gens-là, demanda le jeune Montbars qui viennent vers nous si hardiment et comme vers des amis ?

— Ils n'ont pas tort, lui répondit son oncle, puisqu'ils sont nos compatriotes; tu vois là quelques-uns de ces fameux boucaniers dont tu as entendu parler plus d’une fois sans doute. Ils viennent attirés par le bruit du combat, ou plus probablement pour échanger les produits de leur chasse contre de l’eau-de-vie.

En effet, les boucaniers montèrent à bord et présentèrent au capitaine « quelques paquets de cette chair de sanglier qu’ils savent si bien apprêter, qui est, comme je lai dit ailleurs, d’une odeur admirable, vermeille comme la rose et dont on aurait envie de manger en la

voyant seulement. On reçut très-bien leur présent et on leur donna de l’eau-de-vie en abondance. » L’un d’eux en remerciant s’excusa d'apporter si peu de viande :

— Mais, ajouta-t-il, depuis peu la cinquantaine espagnole a battu le pays, ravagé nos boucans et tout emporté.

— Comment souffrez-vous cela? dit impétueusement et avec l’accent du dédain le jeune Montbars.

— Aussi ne le souffrons-nous pas, répondit l’autre sur le même ton, croyez-le, jeune homme. Les Espagnols savent bien quelles gens nous sommes et qu'ils trouveraient à qui parler. Ils ont donc pris le temps que nous étions tous à la chasse pour envahir les boucans. Mais nous allons rejoindre plusieurs de nos camarades encore plus maltraités que nous, et la cinquantaine, fütelle devenue centaine et mille millième, ne tiendra pas contre nous. Gare aux Espagnols!

— Bravo! à la bonne heure! s’écria Montbars l'œil étincelant et avec un sourire. Si vous voulez, mes amis, je serai des vôtres, je marcherai à votre tête, non pour vous commander, car je n’ai pas cette présomption, mais pour m’exposer tout le premier et vous montrer ce que je sais faire contre les Espagnols.

La proposition n’était pas faite pour déplaire aux boucaniers qui, d’après la mine fière et l’air résolu de Montbars, jugèrent ce dont il était capable. L'oncle ne refusa pas la permission que le jeune homme lui demandait, même il lui donna quelques braves pour l’accompagner et sûrement aussi pour lui servir d’escorte. Puis il dit en lui serrant la main :

— De la prudence et sois bientôt de retour; car les

vaisseaux que j'attends, pris ou manqués, nous partirons à l'heure même.

Les canots ramèrent vers le rivage, et à peine on eut abordé qu’à quelque distance, dans une prairie entourée de bois et de collines, on aperçut « quantité de cavalerie ennemie leste et bien montée, qui s’était ainsi assemblée, sachant que les boucaniers s’assemblaient aussi. Montbars, dont la haine redoublait à la vue des Espagnols, allait donner tête baissée parmi eux sans considérer leur multitude, lorsqu'un boucanier, homme de cœur et d'expérience, le retint en disant :

— Attendez, il n’est pas temps, et si l’on veut faire ce que je ferai, nous aurons ces gens-là sans qu’il en échappe un seul. Ces mots, sans qu’/ en échappe un seul, arrètètèrent à l'instant Montbars. »

Alors le boucanier fit faire halte à ses camarades en tournant le dos aux Espagnols qu’on eut l’air de ne pas avoir aperçus. Puis il déroula la tente de toile qu’il portait en bandoulière, suivant l'habitude des chasseurs, et la dressa pour le campement; ce que ses camaradesfirent à son exemple. En même temps, on alluma le feu pour les marmites ; on apporta des canots et l’on fit miroiter au soleil les flacons d’eau-de-vie que l’on eut soin de mettre bien en vue ainsi que «d’autres choses propres à se bien réjouir. »

Les Espagnols y furent trompés et ne doutèrent pas que telle était l'intention des boucaniers; ils résolurent donc de leur laisser toute liberté à cet égard dans la pensée de les surprendre ensuite dans l’accablement de l'ivresse et «de les vaincre sans peine, les victoires aisées et sans danger accommodant toujours les Espagnols, »

Aussi, craignant d’être aperçus, il quittèrent le haut de la colline pour descendre dans le bas et se cacher sous la feuillée.

— Très-bien !ils mordent à l’'hamecon ! s’écria le vieux boucanier qui du coin de l’œil suivait tous les mouvements de l’ennemi, ils sont à nous ! Demain, de tous ces fringants cavaliers vous verrez ce qu'il restera ! Mais ne perdons pas de temps!

Aussitôt il dépècha plusieurs des siens vers les boucaniers de tous les pays circonvoisins pour les avertir et leur donner au plustôt rendez-vous dans le bois où, quand vers la brume les boucaniers s’y glissèrent, ils trouvèrent ceux qu'ils avaient mandés. Tous ensemble pleins d’ardeur et de confiance, la main sur leurs armes, n’attendirent plus que le moment du combat.

Au point du jour, ils furent avertis par leurs éclaireurs que les Espagnols, précédés par des Indiens marchant en enfants perdus, descendaient en bon ordre de la colline, croyant les trouver endormis ou ivres et pour la plupart hors d'état de se défendre. Aussi ne furent-ils pas peu surpris et inquiets quand ils se virent, à leur arrivée, salués par des décharges de mousqueterie partant de tous les côtés à la fois. La cavalerie dut alors se diviser en petits escadrons, ce qu’avaient prévu précisément les boucaniers qui, protégés par les arbres, ne tiraient pas un seul coup qui n’abattit un homme ou un cheval et souvent tous les deux.

Montbars, lui dans son impatience, dédaigna de profiter de l'avantage du terrain. Monté sur un superbe cheval dont il avait tué le maitre, il courut le sabre à la main vers les Espagnols, chargeant, presque seul, tout

un éscadron; mais entouré par le nombre, malgré son courage, il aurait succombé victime de sa témérité, s’il n’eût été promptement dégagé par les boucaniers. Le jeune homme, plus furieux, fondit sur les Espagnols fuyant à droite et à gauche et « auxquels il se fit remarquer et sentir par des coups aussi funestes que nouveaux. Là dessus, un boucanier, s’apercevant que les flèches des Indiens les incommodaient beaucoup :

— Quoi! leur cria-t-il en espagnol, en leur montrant Montbars, ne voyez-vous pas que Dieu vous envoie un libérateur qui vient vous délivrer de la tyrannie des Espagnols, et cependant vous combattez pour vos tyrans! »

A ces mots les Indiens s’arrêtèrent regardant Montbars qui, Le sabre à la main, le front superbe, les yeux flamboyants, leur apparaissait sur son cheval comme une espèce de Dieu. Tout transportés, ils tombent à genoux, puis se relevant sur un signe de Montbars, ils font volte-face et tournent leurs armes contre les Espagnols qui, assaillis de tous les côtés, sous la pluie des flèches et des balles, commencèrent à se débander et la défaite devint une déroute.

« Montbars nageait dans la joie, il regardait ce jour comme le plus beau de sa vie, voyant à ses côtés les Indiens qui le secondaient, l’applaudissaient et le saluaient comme leur protecteur. Il prenait plaisir à les venger de toutes les cruautés que les Espagnols avaient exercées contre eux, et on lui entendit prononcer ces formidables paroles en fendant la tête à un Espagnol d’un coup de sabre :

— Je voudrais que ce fût le dernier! »

Tout en applaudissant au courage du jeune volontaire,

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on doit le blâmer de cette] haine aveugle et implacable!

La déroute des Espagnols fut bientôt complète « et Les chevaux ne parurent vites et les hommes adroits que pour fuir devant les vainqueurs. » Les boucaniers proposèrent alors à Montbars de profiter da la victoire pour aller ravager les habitations des Espagnols et, ce qui semblait devenu possible, pour en délivrer le pays.

— Allons! dit joyeusement Montbars infatigable et donnant de l’éperon à son cheval.

Mais à ce moment mème du côté de la mer, dans la direction du port, un coup de canon retentit suivi de plusieurs autres; Montbars jugea que c’était le signal du combat.

— Mes amis, dit-il, là-bas mon oncle ou plutôt l'honneur me rappelle; il faut, à mon regret, que je vous quitte.

— Non, non, s’écrièrent tout d’une voix les boucaniers, car nous vous suivrons; la chasse ne presse pas et là-bas nos carabines peuvent être utiles.

Et ils se mirent en marche suivis ou précédés par les Indiens qui ne pouvaient songer à retourner vers les Espagnols. Tous s’embarquèrent et bientôt ils eurent rejoint le vaisseau qu'ils virent se disposant à appareiller. La décharge qu’on avait entendue était le coup de canon de partance tiré par le capitaine lequel, ayant changé de dessein et ne voulant pas attendre plus longtemps les navires espagnols, avertissait son neveu et l’invitait à revenir.

Ravi de ce qu’on lui racontait du jeune homme, il le serra avec transport dans ses bras et fit le meilleur accueil aux boucaniers comme aux Indiens qu'il agréa volontiers comme auxiliaires pour l'expédition qu'il

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méditait. 11 les fit passer tous, avec quelques-uns de ses meilleurs matelots, sur le navire pris aux Espagnols dont il confia le commandement à son neveu en lui donnant pour lieutenant et pour conseil un vieil officier aussi brave qu'expérimenté.

Les deux navires voguèrent de conserve pendant une huitaine de jours, cherchant aventure, mais sans rencontrer personne, lorsque tout à coup, après avoir fait relàche dans une grande baïe, au moment où ils en sortaient, ils se virent attaqués par quatre navires espagnols dont le moindre était plus grand et semblait mieux armé que le meilleur des nôtres. Malgré la disproportion si grande des forces, l’oncle de Montbars n’était pas homme à reculer et il accepta résolûment Le combat, mais en trouvant moyen d’abord de diviser ses ennemis de facon à n'avoir, lui comme son neveu, qu’à se défendre contre deux navires. Le combat fut terrible ; depuis plus de trois heures on se canonnait, on se mitraillait avec acharnement, mais sans résultat définitif, les Espagnols ayant grand soin d'éviter l’abordage, tout en serrant de près l'ennemi qu’ils foudroyaient à babord et à tribord, mais qui leur répondait par un feu mieux nourri encore et qui couvrait leur pont de morts, de blessés, de débris. Cependant le vieux capitaine, qui voyait son neveu fort occupé de son côté et aurait voulu pouvoir le secourir, résolut d'en finir par une dernière et furieuse attaque. I] fit charger toutes les armes, fusils et canons, artillerie et mousqueterie, commanda en même temps tous les matelots disponibles pour la manœuvre, et par une rapide volte-face, s’approchant tour à tour des deux navires, il leur lächa de fort près toute sa bordée et les coula l’un

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