‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 48 sur 60 · MES MARINS FRANCAIS · texte numérisé non relu

MES MARINS FRANCAIS

après l’autre. Mais lui-même, dont le navire avait reçu la dernière décharge des deux vaisseaux dans ses œuvres vives, il coula peu d’instants après ses ennemis, enseveli ainsi dans son triomphe ; car il ne reparut point, la goutte dont il souffrait beaucoup, mais dont il avait surmonté les douleurs pour rester à son poste, l'ayant empêché de nager sans doute, à moins qu'il n’eût été atteint par une balle ou un éclat quelconque.

Quoi qu'il en soit, Montbars, qui de loin avait vu la catastrophe, sentit redoubler son courage, soit par le désir de venger son oncle, soit même par l'espoir de pouvoir le sauver encore. Ce n'était plus un homme, mais pour les boucaniers et les Espagnols un démon, comme pour les Indiens un génie supérieur. Sa voix éclatait comme un tonnerre; son œil lançait la foudre. Electrisés par son exemple, ses hommes firent un suprème eflort pour terminer au plus vite le combat. L’un des deux navires ennemis fut coulé et presque au mème instant Montbars abordait l’autre sur lequel, sauté le premier, il se trouva, quelques moments, presque seul. Mais les Indiens, qui l'avaient vu, se laissant glisser dans la mer et nageant à l’envi vers le navire espagnol, y grimpèrent de tous les côtés à la fois surprenant les ennemis qu'ils saisissaient à l’improviste et jetaient par dessus le bord, ce qu'ils trouvaient plus expéditif que de les tuer. De son côté, Monthbars, secondé par les boucaniers, sabrait ou fusillait à bout portant les Espagnols dont bientôt il ne resta pas un seul sur le navire, où le vainqueur fit arborer son pavillon. Mais d’ailleurs il ne songeait pas à se réjouir de sa victoire, désespéré tout au contraire de la mort de son oncle, dont il ne put

mème retrouver le cadavre quoique dans ce but il fit longtemps plonger les Indiens. Ne pouvant lui faire de belles funérailles, il ne songea plus qu'à venger sa mort.

Les boucaniers alors, entrant dans ces sentiments, lui proposèrent de faire une descente « dans un lieu qui se trouvait sur leur route et tout propre à faciliter son dessein par la multitude des Espagnols qui l’habitaient, » Ce projet sourit au jeune capitaine qui donna l’ordre au pilote de se diriger de ce côté. Mais la chose ne s’exécuta pas si vite que le gouverneur ne pût être averti; il fit de formidables préparatifs de défense. Outre la milice qu’il mit sous les armes, il prit avec lui huit cents fantassins, formant trois bataillons, soutenus par cent vingt cavaliers, et précédés par quatre pièces de canon afin de s’opposer à la descente des ennemis.

« Tant s’en faut que les canonnades des ennemis fissent peur aux assaillants qu’au contraire elles ne firent qu’allumer l’ardeur des boucaniers et des Indiens : car, suivant l'exemple de Montbars qui, tout le premier, s’était jeté à terre, ils y furent aussitôt que lui en sorte que celui qui s’y trouva le dernier, s’estima le plus malheureux. Ils furent tous en un moment sur les ennemis » qui croyaient les surprendre et s’étonnaient en se voyant au contraire si soudainement et rudement chargés. Le premier bataillon fut culbuté et rejeté sur les deux autres qüi commencèrent à s’ébranler. Montbars, les ayant joints, en fit un prodigieux carnage, pénétra bien avant dans le pays, le parcourant en victorieux, et eut la satisfaction de venger pleinement sur les Espagnols la mort de son oncle etle massacre des Indiens, » Ainsi s’exprime

Œmelin qui, comme on le voit à son langage expressi entrait singulièrement dans les sentiments de son héros.

« Le reste de son histoire, dit un biographe plus moderne, ne présente qu’une suite d’actions incroyables, des traits de bravoure qui tiendraient du roman si Les historiens ennemis ne les rapportaient eux-mêmes.» Quels sont ces historiens ? Nous n’avons pu le découvrir, et les nôtres sont assez brefs sur cet illustre flibu::tier. ŒEmelin, le plus explicite et le mieux renseigné, ne nous donne de détails que sur la première partie de sa carrière, la seule qu’il pût connaître, puisque Montbars était vivant encore et dans tout l'éclat de sa renommée, lorsque son historien écrivait.

Comment finit l’Exterminateur? on l’ignore. Tout à coup il disparut de la scène sans que jamais plus on entendit parler de lui. Périt-il dans un naufrage ? fut-il tué dans un combat ? succomba-t-il à quelqu’une de ces terribles maladies qui, sous ces climats dévorants, tuent comme la foudre ? ou bien revir t-il en Europe, comme Montauban, jouir paisiblement des richesses conquises à la pointe de l’épée ? préférat-il se fixer dans le Nouveau- Monde à l’exemple de Morgan, un vrai pirate, un brigand achevé celui-là qui, après le pillage de Panama, riche d’un énorme butin, composé de sa part et des parts volées à ses compagnons, dupes de sa perfidie, se retira à la Jamaïque où il vécut, dit OEmelin, considéré, grâce à son argent et fit un très-beau mariage ?

A toutes ces questions relatives à Montbars, il n’est pas de réponse certaine et l’on se trouve réduit aux conjectures. La plus vraisemblable et la plus généralement adoptée est toute à l’honneur de son caractère généreux

et chevaleresque, quoique passionné. Montbars n'était ni cupide ni cruel; et comme or l’a vu, seul un sentiment exagéré et impatient de la justice lui avait mis les armes à la main pour se faire l’instrument des vengeances du ciel. Sa première ardeur attiédie, éclairé par la réflexion et l'expérience, en voyant les vices et les excès en tous genres de ses farouches compagnons, sans doute il voulut rompre absolument avec eux et avec sa terrible renommée. Il rentra volontairement alors dans l’obscurité, et se retira dans quelque retraite mystérieuse et profonde, dérobant sous quelque désignation anonyme ce nom et ce formidable surnom dont toutes les mers avaient retenti et qui furent si longtemps la terreur des Espagnols.

BERTRAND D'ORGERON

La fortune adverse.

Une après-midi, j'étais entré dans la vieille église de Saint-Sévérin. Ma prière faite à l’autel de la Vierge, je revins pour sortir par la travée de gauche. Non loin de la petite porte qui s'ouvre sur la rue Saint-Sévérin je remarquai, clouée à la muraille, une grande plaque de marbre blanc avec une inscription en lettres d’or que je jugeai devoir être une épitaphe, Je ne me trompais pas, car, m'étant approché, je lus ce qui suit :

Le dernier jour de janvier MDCLXXVI, Sur cette paroisse de Saint-Sévérin, Est mort, rue des Maçons-Sorbonne, BERTRAND ORGERON, Sieur de la Bouère en Jallais, Qui, de MDCLIV à MDCLXXV Jeta les fondements d’ure société civile et religieuse au milieu des flibustiers et boucaniers des îles de la Tortue et de Saint-Domingue ; Il prépara ainsi,

par les voies mystérieuses de la Providence,

les destinées de la république d'Haïti.

BERTRAND D’ORGERON. 295

Par ce que je savais des boucaniers et flibustiers, cette épitaphe m'intéressa tout particulièrement, et cet homme de bien, dont elle me révélait d’une facon si inattendue le nom et l'existence, j'étais curieux d’avoir sur lui quelques détails. Aussi, dès le lendemain, je me rendais à la Bibliothèque de la rue Richelieu pour consulter la Ziographe Universelle, mais ni dans celle-ci, ni dans Feller, ni dans la Nouvelle Biographie, publiée par Didot, je ne trouvai même mentionné le nom de d’Orgeron. Chose étrange! tous les biographes, ce qui me ferait croire qu’ils se copient un peu les uns les autres, semblaient s'être donné le mot pour se taire sur M. d'Orgeron. Fort désappointé et contrarié, comme on l’imagine, je maugréais contre eux et ma curiosité ne s’éveillait que davantage par la difficulté lorsque la pensée me vint de consulter l'historien de Saint-Domingue, le judicieux et consciencieux Charlevoix dont, je l’avoue, je ne connaissais l’ouvrage que de nom. On comprendra ma satisfaction quand, à la table générale du quatrième volume, je lus le nom de M. d’Orgeron avec un sommaire étendu annonçant que ce personnage tenait une large place dans l’histoire. Je courus à La page indiquée dans le tome troisième et jy trouvai tout d’abord ce portrait qui vengeait singulièrement le défunt des oublis dont j'ai parlé mais qui les rend moins excusables :

« De tout ce que j'ai dit des différents corps qui composèrent la république des aventuriers, il est aisé de conclure que tout le monde n’était pas capable de gouverner ces gens-là, et que, pour en venir à bout, il fallait un assemblage de qualités qui se trouve rarement, C’est ce qui a fait tant d’honneur à M. d’Orgeron lequel a su

s’en faire estimer et s’en faire craindre, les attacher à sa personne et les affectionner à l’état, les accoutumer à respecter l'autorité des lois qu’ils avaient cru longtemps n'être point faites pour eux; ôter à leurs expéditions un peu de cet air de brigandage qui les décriait si fort même parmi ceux qui u’avaient rien à craindre de leurs courses; rendre leur bravoure utile au prince, adoucir leurs mœurs, augmenter le nombre des habitants, tolérer sagement ce qui ne se pouvait empêcher sans s’exposer à de plus grands maux, en un mot former une colonie réglée d’une troupe de scélérats qui n’étaient presque plus ni chrétiens ni sujets et paraissaient incapables de la moindre subordination. Aussi ne vit-on jamais un plus honnête homme, une âme plus noble et plus désintéressée, un meilleur citoyen, plus de probité et de religion, des manières plus simples et plus aimables, une plus grande attention à faire plaisir quoiqu'il en dût coùter, plus de constance et de fermeté, plus de sagesse et de véritable valeur, un esprit plus fécond en ressources ni des mœurs plus réglées. Ikfut en un mot le père plutôt que le gouverneur des peuples confiés à ses soins, aussi propre à gouverner dans la paix que dans la guerre; et il ne lui aurait rien manqué s’il eût été aussi heureux dans ses entreprises qu’il méritait de l’être et s’il eût eu moins de confiance dans la probité de ceux avec qui il eut à traiter. »

Dès l’âge de quinze ans, nous le voyons capitaine dans le régiment de la Marine. En 1656, il se laissa entrainer par ceux qui formaient une compagnie pour la rivière d’Ouatimgo, dans le continent d'Amérique. Après avoir dépensé plus de 17,000 livres à s’équiper de tout

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ce qui était nécessaire pour un grand établissement, :l s’embarqua. En arrivant à la Martinique, il apprit qu’on l'avait trompé et pensa dès lors à s’établir dans l’île. Mais le gouverneur de l’ile, du Parquet, après avoir consenti à lui donner une concession dans le quartier dit du Cul-de-Sac, retira sa promesse par suite des intrigues de sa femme. D'Orgeron s’en indigna et, repoussant avec dédain les offres qu’on lui faisait pour un autre emplacement, il céda aux propositions de quelques boucaniers de Saint-Domingue qui l’engageaient à les suivre dans leur ile. Il s’'embarqua avec eux, ses engagés et son bagage sur une méchante barque qui fit naufrage en abordant à Léogane. « Tout le monde se sauva, mais la plus grande partie des marchandises et provisions fut perdue. Se trouvant par ce malheur hors d’état de rien faire, M. d'Orgeron donna la liberté à ses engagés et se vit réduit à vivre pendant quelque temps avee les boucaniers qui eurent pour lui tous les égards dus à son mérite et à sa vertu. »

Une ressource lui restait parce qu’enquittant la France il avait laissé l’ordre à ses correspondants de lui envoyer des marchandises à la Martinique, et lorsqu'il vit approcher le temps auquel son secours devait arriver, il partit pour l'aller recevoir. Il apprit en débarquant dans l’île que le convoi en effet était arrivé, mais que celui à qui ses marchandises avaient été confiées, les avait vendues pour dissiper follement le produit de la vente.On ne pouvait être plus malheureux dans le choix de ses agents.

D'Orgeron dans cette extrémité se décida à repasser en France, « ramassa tout ce qu’il put d’argent, leva des engagés, équipa un navire qu'il chargea de vins et eaux-

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