‹ Les marins français [microforme] (volume 2)Chapitre 49 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

de-vie » et conduisit à la Jamaïque ; mais le commissionnaire qu’il chargea de la vente se trouva, lui aussi, un fripon qui garda l’argent et cette nouvelle entreprise coûta au trop confiant gentilhomme une somme de dix à douze mille livres.

Cependant ses pertes «n’avaient fait qu'irriter son courage ; » il revinten France où sa famille mit tout en œuvre pour le détourner d’une nouvelle tentative, mais sans pouvoir ébranler ses résolutions. Sa sœur, madame du Tertre, qui l’aimait tendrement, lui fit don d’une somme considérable avec laquelle d’Orgeron fréta un navire, leva des engagés, et s’étant embarqué, arriva à Saint-Domingue où il commença, à Port-Mayo, un établissement qui devint bientôt prospère. « Après en avoir confié la conduite au nommé Giraut, son domestique, il se transporta au petit Gonave et à Léogane où quelques habitants s'étaient établis depuis peu et qui se peuplèrent rapidement dès qu’on sut que M. d’Orgeron y était : car il avait déjà la réputation d’être le père des misérables, et il n’a effectivement jamais vu un homme dans la nécessité qu’il ne lui ait donné tout le soulagement dont il était capable. »

Malheureusement, par le conseil du père du Tertre, il eut la pensée de fonder aussi un établissement à la Jamaïque ; mais l’entreprise ne réussit point et coûta plus de dix mille livres à d’Orgeron qui ne pouvait qu'être fort gèné par cette nouvelle perte. Sur ces entrefaites, la compagnie des Indes Occidentales jeta les yeux sur lui pour le mettre à la tête de toute la colonie ; l'ayant fait agréer en cette qualité par le roi, elle lui envoya ses provisions à Saint-Domingue (février 1665).

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Un dramatique épisode.

D’Orgeron, sur un théâtre plus vaste et plus digne de lui et n'ayant plus à se préoccuper de petits intérêts particuliers, ne tarda pas à déployer ces grandes qualités qui faisaient de lui tout à La fois un homme d’action et un excellent administrateur.

Les aventuriers, qui formaient une portion si considérable de la population, soit à la Tortue, soit à Saint- Domingue, accoutumés jusqu'alors à une indépendance à peu près complète, consentirent néanmoins à faire acte de soumission au nouveau gouverneur, mais comme venant au nom du roi et non pas de la compagnie qu'ils ce refusaient à reconnaitre. Ils firent de plus cette réserve qu'on ne leur interdirait pas le commerce avec les Hollandais qui ne les avaient jamais laissé manquer de rien dans un temps où l’on ne savait pas même en France qu'il y eût des Français à Saint-Domingue.

D'Orgeron ne repoussa point ces conditions, mais n’y adhéra pas non plus formellement afin de ne pas engager l'avenir. « La première chose à laquelle il pensa dès qu’il eut pris possession de son gouvernement et qu'il vit les esprits tranquillisés, ce fut aux moyens d’établir solidement son autorité et rien ne lui parut plus propre à ce dessein que de se fortifier, d'occuper tous

ses gens, de faciliter le commerce, enfin de mettre la colonie en réputation. Il est vrai que la plupart des projets qu’il fit pour cela ne réussirent point parce qu'il ne fut point secouru à propos; mais la Tortue et La côte de Saint-Domingue ne laissèrent pourtant pas de prendre bientôt une nouvelle face. »

L'année suivante, il proposa à la cour d'aller attaquer Santo-Domingo ; mais Colbert, parait-il, hésita, faute de connaitre assez celui qui lui faisait cette proposition. Cependant, mieux éclairé bientôt après, il accueillit favorablement d’autres ouvertures du gouverneur relatives à la construction d’un fort pour protéger la rade de la Tortue et diverses mesures jugées utiles à la prospérité de la colonie, mais qu’on n’aida point d’Orgeron à réaliser.

« Il fut un peu plus secondé dans le dessein qu’il avait de fixer le plus qu'il pourrait d’aventuriers en les mariant. On lui envoya des filles de France et quoique le nombre n’en fût pas d’abord considérable, on s’apercut bientôt d'un grand changement dans l'esprit et dans les manières des habitants. Il est vrai que, dans ces commencements , si les femmes communiquèrent à leurs maris un peu des vertus qui sont naturelles à leur sexe, ce ne fut pas tout à fait comme la lumière qui ne perd rien en se communiquant. Mais le temps a achevé de perfectionner les uns et a rendu aux autres ce qu’elles avaient perdu. D'un autre côté, leurs maris n'avaient pas laissé de leur inspirer aussi un peu de leurs vertus militaires et quelques-unes ont porté fort loin l’agilité et la bravoure. On a vu longtemps à Saint-Domingue et dans un besoin l’on verrait peut-être encore des Ata-

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lantes atteindre à la course les taureaux et les sangliers d’aussi bonne gràce que les plus agiles Méléagres,; et plus d’une amazone faire le coup de pistolet avec d’autres femmes et mème avec les plus hardis guerriers.

« D’Orgeron s’avisa encore, pour faire fleurir la cololonie, d’un autre expédient qui eut un grand succès et qui lui fit bien de l’honneur. Il avait remarqué que plusieurs aventuriers ne continuaient leur vie errante et libertine que faute de certains secours nécessaires pour commencer une habitation. Il en instruisit la compagnie et l’engagea par la vue de son propre avantage à faire des avances à ceux qui voudraient s’attacher à la culture des terres. IL avança lui-mème plus d’une fois ses propres deniers sans intérêt; il fit plus, il acheta deux navires qu’il envoya en France pour son compte ; mais ces deux bâtiments étaient moins à lui qu'aux habitants. Chacun y embarquait ses denrées en payant un fret fort modique, et lorsqu'ils retournaient chargés des marchandises d'Europe, le charitable gouverneur en faisait étaler la cargaison à la vue de tout le monde et les mettait pour ainsi dire à la discrétion d’un chacun; car non-seulement, il n'exigeait pas qu’on payàt argent comptant ce qu’on y prenait, mais il ne voulait pas même de billet et se contentait d’une promesse verbale de le satisfaire quand on pourrait. On le vit même plus d’une fois user d’une douce violence à cet égard envers ceux qui par timidité craignaient de s'engager ou par modestie n’osaient rien demander, Enfin, il ne savait personne dans le besoin qu'il ne le prévint par ses libéralités, dont la manière augmentait le prix. Il est vrai que cette conduite lui ayant gagné tous les cœurs, toutes

les bourses lui étaient ouvertes. Fonds inépuisable, plus sûr et plus précieux que les mines les plus abondantes et les possessions les mieux établies! Aussi on accourait de toutes parts à la Tortue pour s’y établir et vivre sous un si aimable gouverneur. »

Voici un intéressant épisode, raconté par OEmelin, l'historien des flibustiers, et qui montre mieux encore quels sentiments animaient d’Orgeron et ce qu’il était aux yeux des colons. Je laisse au style sa naïveté et sa libre allure qui n’ôte rien à l’intérèt :

« Lorsque Messieurs de la compagnie Occidentale abandonnèrent l’île de la Tortue, je fus exposé en vente (comme engagé) par leur commis-général qui m’acheta pour lui-même. Dans la suite, au lieu de m’employer à ce qui regardait ma profession, comme j’en étais convenu avec messieurs de la compagnie, il ne m’occupait qu'aux choses les plus serviles et ne me donnait qu’à moitié ce dont j'avais besoin, soit pour ma nourriture, soit pour mon vêtement. J’offris de lui payer tous les jours deux écus pour qu'il me permit de travailler de ma profession : loin d’y consentir, il me disait seulement que c'était Monsieur le gouverneur (d’Orgeron) qui me donnait de tels conseils quoiqu'il n’y eût jamais songé.

« Un an après mon arrivée, le mauvais traitement que je recevais me fit tomber malade. J'étais couché sous une méchante couverture sans rien prendre qu'un œuf par jour, qu’une pauvre eselave noire m’apportait. Bien que je fusse très-faible, la grande altération où j'étais, causée par l’ardeur de ma fièvre, m’obligeait souvent de me lever, et de me trainer Le mieux qu’il était possible, pour aller boire à une source à dix ou douze pas de là.

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« Enfin, après avoir beaucoup souffert, lorsque je croyais mourir, une sueur universelle et abondante me tira tout à coup d'affaire; mais à peine fus-je délivré de ce mal que j'en ressentis un autre pour le moins aussi fàcheux. C'était une faim pressante et par malheur je n'avais pas de quoi manger, ni la permission d’en aller chercher, en sorte que j'étais contraint de vivre d’oranges fort amères et qui ne commencçaient qu’à nouer. En un mot, la faim me réduisit à des extrémités que j'aurais honte de dire et, pour comble de maux, on retenait toutes les Lettres que mes parents m’envoyaient.

« Une fois, je descendis, du fort de la Roche où demeurait mon maitre, à la Basse-Terre, et j'y rencontrai un secrétaire de M. le gouverneur qui me mena à sa maison, et me donna à déjeuner avec deux ou trois verres de vin et une bouteille pleine qu’il m’obligea d’emporter. Mon maitre, qui avait vu tout ce qui s'était passé avec une lunette d'approche, me fit ôter le vin que j'avais sitôt que je fus arrivé, et mettre dans une basse fosse creusée sous la roche, remplie d’ordures et sans lumière, en disant qu’il me ferait périr dans ce lieu en dépit de M. le gouverneur, dont j'étais l’espion près de lui, qu’il détestait particulièrement à cause de la bienveillance qu'il m'avait témoignée à mon arrivée.

« Je restai enfermé trois jours dans ce cachot, les fers aux pieds, et l’on ne me donnait par jour qu’un petit morceau de pain et un peu d’eau qu’on me passait par un trou sans ouvrir la porte. Je couchais nu sur la terre; je me souviens qu’une couleuvre m'’entoura diverses fois et me pressa même le corps, ce qui me fit de la peine (Le mot est naïf.). Le quatrième jour on m'ou-

vrit la porte et on voulut me faire dire que M, le gouverneur m'avait demandé ce que faisait M. de la Vie, (mon maitre). Je dis, que quand je devrais rentrer et périr enfin dans le lieu d’où l’on me tirait, je ne conviendrais jamais d’une telle chose, puisqu'elle n’était pas vraie.

« On me laissa toutefois sortir, mais comme châtiment, il me fut commandé de défricher un terrain qui était autour du fort de la Roche. Je m'y rendis, mais comme je me vis seul, et que je n'étais pas observé, je quittai tout là, résolu d’aller me plaindre à M. le gouverneur; mais avant que de le faire, je fus consulter un bon religieux capucin, nommé le révérend père Marc d'Angers, qui me dit que je ferais bien et qu'il n’y avait aucun péril. Il fut touché de me voir, car j'étais maigre, pâle, défait et presque nu.

« L'état déplorable où je me trouvais marquait assez les mauvais traitements que j'avais endurés, sans que j'eusse besoin de le dire. Il me mena sur-le-champ chez M. le gouverneur qui eut aussi compassion de moi; ce qu’il me témoigna par des effets sensibles, car ilordonna sur l’heure à celle qui avait soin de sa maison de m’accommoder comme si je lui eusse appartenu. On me mit aussitôt dans un bon lit, où l’on ne me laissa manquer de rien; si bien qu’en peu de jours je fus remis, et il ne me restait plus d'autre mal que de retourner chez mon maitre, ce qui n’arriva point; car quand je fus entièrement rétabli le hienfaisant M. d’Orgeron me mit avec un chirurgien célèbre dans le pays à cause d’une infinité de belles cures qu’il y avait faites.

«M. le gouverneur ne trouva pas à propos de me re-

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tenir près de lui de peur qu’on ne l’accusàt d'ôter injustement les serviteurs des autres pour se les approprier ; il fit rendre, en le tirant de sa propre bourse, par les mains du chirurgien à M. de la Vie tout l'argent qu'il avait donné pour m'acheter; si bien que je demeurai avec le chirurgien qui me fit autant de bien que M. de la Vie m'avait fait de mal. C’est ainsi que je me suis échappé des mains de ce méchant maître. » Par cet épisode on peut juger quel était le sort des engagés.

Quoi qu'il en soit, au bout de quatre années seulement, d'Orgeron pouvait se rendre ce témoignage : «Il y avait, écrit-il en 1669, il y avait à la Tortue, à Saint- Domingue, lorsque j'en fus fait gouverneur, environ quatre cents hommes, il y en a présentement plus de quinze cents et cet accroissement s’est fait pendant la guerre conire les Anglais et malgré la difficulté d’avoir des engagés. J’y ai fait passer chaque année à mes dépens trois cents personnes. L'avantage de cette colonie consiste premièrement en ce qu’elle fournit au Roi des hommes aguerris et capables de tout entreprendre, Secondement en ce qu’elle tient en échec Les Anglais de la Jamaïque. »

D'Orgeron ne s’occupa pas seulement des boucaniers qu'il arracha pour la plupart à leur vie vagabonde en les fixant par l'attrait de la famille, et en faisant d’eux des cultivateurs et des artisans, il tenta, quoique avec moins de succès peut-être, d’agir sur les flibustiers en les accoutumant d’abord au frein de la discipline. La guerre ayant éclaté entre le Portugal et l'Espagne, il demanda et obtini du roi de Portugal des commissions pour les chefs de flibustiers. Par malheur quelques-uns

n’en profitèrent que pour exercer plus hardiment et plus librement leur brigandage. Entre ceux-là fut l’Olonnais dont la fin tragique, comme on l’a vu, fut un trop juste châtiment. Mais tous les flibustiers n’imitèrent pas l’Olonnais, et bon nombre d’entre eux au contraire, se conformant strictement à leurs instructions, firent à l'ennemi seul une guerre loyale. A ceux-là les encouragements généreux ne manquèrent pas. En voici une preuve :

Au commencement de la guerre contre les Anglais, un aventurier nommé Champagne, commandant une frégate montée par quarante-cinq hommes d’équipage, réduits bientôt à trente-cinq par suite d’une catastrophe, n’hésita pas à aborder un grand navire anglais qui lui barrait le passage et portait sur son bord soixante-dixhuit marins ou soldats aguerris. Après une lutte acharnée, les Anglais, ayant perdu beaucoup d'hommes, furent forcés d'amener leur pavillon. Mais leur navire était dans un état tel que le vainqueur, après avoir fait passer les prisonniers sur sa frégate, y mit le feu et l’abandonna. La frégate elle-même avait tant souffert qu’à grand’peine put-on la ramener à la Tortue où l’on constata des avaries telles qu’il semblait impossible qu’elle pût jamais reprendre la mer. « Maïs le bon M. d’Orgeron, qui disait de ce combat qu’il ne s'était rien vu de plus vigoureux et de plus brave pendant la guerre, en récompense de cette action si généreuse, versa sa bourse dans la main de Champagne et lui donna en pur don huit cents pièces de huit qui font huit cents écus. » (Du TERTRE) !.

1 Histoire des Antilles.

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Un roi n’eût pas fait mieux. Voici qui n’est pas moins admirable. Il fit un jour l’adjudication d’une prise qui valait 800 pièces de huit, dont il ne voulut rien prendre pour lui, mais après avoir fait seulement donner trente pièces au greffier pour sa peine, il laissa tout le reste à ceux qui avaient capturé le navire. Puis quelques jours après, faisant réflexion au jugement qu’il avait rendu, il reconnut, après examen, au style et à la date qu’il s'était trompé et que cette prise avait eu lieu quand déjà la paix était signée. « Sans attendre que les Anglais, qui en ce temps nous faisaient mille pilleries et mille injustices et qui comptaient cette affaire perdue, lui en fissent aucune réquisition, il rendit de son propre argent les 800 pièces de huit pour ne pas donner l’avantage aux Anglais de dire que le gouverneur de la Tortue leur eût fait cette injustice. »

Quelque temps auparavant, résolu à mettre un terme aux abus de la course qui dégénérait trop souvent, comme on l’a vu, en brigandage et piraterie, il arrèta qu’à l’avenir nulle prise ne ‘erait valable qu'après examen préalable et déclaration par le gouverneur qu’elle était juste et légitime. Il s’ensuivit une grande émotion et une violente mutinerie parmi ceux qui se trouvaient en ce moment à la Tortue, au nombre de plus de 400. Trois d’entre eux, envoyés par leurs camarades, vinrent pour se plaindre à M. d’Orgeron, alors à trois lieues de là, sur le navire d’un capitaine hollandais de ses amis. Prévenu de l’arrivée des flibustiers et de la nature de leur message, « il sortit aussitôt de la chambre du capitaine, écrit le père du Tertre et, tout en colère, il dit en frappant du pied sur le pont :

— Où sont ces mutins et ces séditieux ? »

« Et alors du Moulin, qui était l’un d’eux, se présenta et répondit effrontément que c’était lui et ses camarades; et M. d’Orgeron, sans répliquer un seul mot, tira l'épée pour le tuer. Du Moulin s’enfuit et il fut poursuivi de si près que jamais il ne s’est cru si proche de sa fin. Il n’en fallut pas davantage, car du Moulin et ses camarades vinrent peu de jours après demander pardon à M. d’Orgeron et lui protester que jamais plus ils ne s’engageraient dans de semblables affaires. »

Autre exemple de cette intrépide fermeté. Lorsque le gouverneur voulut donner des officiers aux habitants du petit Gonave et les diviser par compagnies, ils virent là une atteinte à leur liberté ou plutôt jugèrent que par là tout entière elle leur était ravie. Alors « oubliant assez brutalement toutes les bontés du gouverneur, plusieurs d’entre eux s’échappèrent jusqu’à dire que quelque honnête homme qu’il pût être, il Le fallait jeter à la mer, s’il se présentait pour exécuter son dessein. Toutes ces choses lui ayant été rapportées à la Tortue où il était pour lors, il s’'embarqua dans la chaloupe du capitaine la Prenade, vint seul au petit Gonave, y fit assembler les habitants, les divisa par compagnies, leur donna des officiers et leur fit prêter serment sans que pas un ôsàt dire une seule parole et ceux qui avaient fait les menaces furent si honteux qu’ils s’allèrent cacher. » (Du TERTRE.)

Voilà ce que peut le courage d’un seul homme quand l’autorité qu'il tient de sa position se double de l’estime et du respect profond qu’il a su inspirer à ses subordonnés comme de la conviction oùils sont par expérience de son inébranlable fermeté,

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Jl

Homme d'Etat et homme de cœur.

Lorsque en 1667, la guerre éclata de nouveau entre la France et l'Espagne, d'Orgeron tira d'importants services des flibustiers et aventuriers. Un capitaine nommé de Lisle, homme de cœur et d'expérience, à la tète de 400 hommes, s’offrit d’attaquer San Yago de los Caballeros, « dont les habitants étaient ceux de toute l’île qui incommodaient davantage nos habitations. » L’entreprise réussit complètement : de Lisle, débarqué à Puerto de Plata, marcha résolûment, à travers les défilés où quelques hommes auraient suffi pour l'arrêter, vers la ville que les habitants épouvantés abandonnèrent à son approche. De Lisle s’en empara sans coup férir. Une contribution de 25,000 piastres, consentie par les habitants, la sauva de l'incendie.

Plus audacieux encore, le Basque «suivi d 40 hommes seulement, entra la nuit à Macaraïbo, se saisit des principaux habitants, et, après les avoir enfermésdans la grande église, 2 fit avertir leurs parents et leurs amis qu'il allait leur couper lu tête, si on faisait le moindre mouvement, et si on ne lui comptait pas sur-le-champ la rançon qu’il demandait; il fallut en passer par là quoique le jour eût découvert la faiblesse de l’ennemi. »

Il n’est pas besoin de dire que d’Orgeron désavoua

pareil acte et sans doute il s’applaudit en apprenant peu après la signature du traité qui rétablissait la paix entre la France et l'Espagne. Mais elle ne mit pas fin tout aussitôt à la guerre dans les colonies, car plusieurs des flibustiers, prétendant qu’ilsn’avaient point signé au traité et ne se croyaient pas engagés, continuèrent de courir sus aux Espagnols. C’est ainsi que le fameux Morgan s’empara de Porto-Bello, après avoir enlevé par escalade les forts de Saint-Jacques et de Saint-Philippe, et deux années après surprit Panama. Il mit au pillage ces deux villes d’où « il emporta un butin inestimable. »

Cette paix relative permit néanmoins à d’Orgeron de donner de nouveau tous ses soins à la colonie dont il avait tant à cœur la prospérité. Par une sage prévoyance, il avait ronosé, tout en continuant de se fortifier à la Tortue et sur la côte, de créer un établissement sur le continent américain dans la Floride, « pour rassurer les Français de toutes les Antilles et mettre une digue à la puissance anglaise. » Le projet ne fut pas agréé par Colbert qui le regretta plus tard quand il vit les Anglais s'installer dans cette même partic de la Floride que d’Orgeron proposait d'occuper.

Le gouverneur était encore sous le coup de cette contrariété quandil eut à lutter contre des difficultés auxquelles il ne devait pas s’attendre après tant de preuves de dévouement données par lui à la colonie. On a vu les conditions mises naguère par les aventuriers à leur soumission. D’Orgeron par une réponse évasive avait trouvé moyen de ne rien compromettre, et peu à peu, à force de prudence et d’adresse, il était parvenu à établir le commerce exclusif de la compagnie. Mais soit que celle-

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ci en eût abusé, soit que toute gène fût insupportable à des hommes qui ne reconnaissaient point au monde de supérieurs, les aventuriers déclarèrent ne vouloir plus souffrir qu’on les contraignit sur cet article si essentiel. Des navires de Flessingue, ayant paru dans les eaux de l’ile sur ces entrefaites, s’abouchèrent avec les habitants du Cul-de-Sacquise mirent en pleine révolte contre le gouverneur.

D’Orgeron, à la première nouvelle de l’insurrection, se porta résolûment au port de Rippes et s’efforca de ramener à la raison les mutins qui retenaient comme en otage deux officiers commandant le quartier, MM. Renou et Villeneuve. D’Orgeron, s’il n’obtint pas de faire rentrer les révoltés dans le devoir, du moins, au risque de sa vie, put leur arracher les prisonniers.

D'Orgeron se vit contraint de demander des secours à M. le Baas, gouverneur général des îles ; la présence de l’escadre, commandée par M. de Gabaret, commença de faire réfléchir les mutins qui entrèrent en pourparlers et paraissaient incliner à la soumission. Un coup d’autorité, exécuté résolüment par le gouverneur de la Tortue, mit fin à toute cette agitation et fut pour l’avenir d’un salutaire exemple. «Dans le temps qu’on commençait à traiter d’accommodement à Léogane, un nommé Limousin, à la tête d’une troupe des plus factieux, entreprit de s’y opposer, et porta même l’insolence jusqu’à outrager le gouverneur. M. d’Orgeron dissimula sagement, bien résolu néanmoins à ne pas laisser impuni la hardiesse de cet homme » et à faire justice de son insubordination audacieuse.

Quelque temps après, il revint à Léogane et se rendit

à la case qu'habitait Limousin qui, toujours sur ses gardes parce qu’il se savait coupable, ne se couchait jamais sans attacher au pied de son lit un de ses chiens dont les aboïements devaient le réveiller et lui donner au besoin le temps de fuir. Mais le chien, « comme s’il eùt respecté le gouverneur, » n’aboya point. M. d’Orgeron fit saisir et enchainer le coupable qui fut porté dans sa barque. « Le gouverneur, avant de passer outre, voulut voir de quel œil on regardait cet emprisonnement. Comme il eut remarqué que personne ne soufflait, il ne craignit plus d'agir en maître. Il envoya ordre à tous les habitants des quartiers circonvoisins de se mettre sous les armes; ils obéirent et se trouvèrent au nombre de plus de huit cents au lieu qu’il leur avait marqué. Le gouverneur vint aussitôt se mettre à leur tête, puis il fit débarquer le prisonnier avec un prêtre et un bourreau qu'il avait amenés exprès. Il avertit ce malheureux de mettre ordre à sa conscience, et, après lui avoir donné tout le temps de se confesser, il le fit pendre à un arbre sans que pas un seul de ses camarades fit le moindre mouvement. Il congédia ensuite tout le monde et s’en retourna à la Tortue en disant qu'il n’aurait jamais cru que les aventuriers fussent de si bonnes gens. »

Le malheurenx Limousin avait mérité son sort assurément puisqu'il était doublement coupable par son obstination dans la révolte dont il était l’un des chefs, comme par l’insulte faite au gouverneur; néanmoins, de la part de d’Orgeron, d'ordinaire clément et bon, on s'étonne, on aregret même de cet acte de rigueur sans doute exigé par les circonstances. Il fut le seul au reste que le gouverneur jugea nécessaire, car il sollicita et

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obtint de la cour une amnistie générale pour tout ce qui s'était passé avant comme après l’évènement. La colonie, rendue ainsi à une complète tranquillité, l’agriculture et le commerce prirent un nouvel essor, et d’Orgeron s’applaudissait de cette prospérité croissante et de ces progrès véritablement merveilleux, lorsqu'une malheureuse entreprise de M. le Baas, vint tout arrêter et compromettre gravement la situation de nos établissements dans les Antilles. La déclaration de guerre à la Hollande éveilla son ambition et lui fit concevoir la pensée de tenter, avec le concours assuré des flibustiers, quelque grand coup d'éclat. Trompé par de faux renseignements, il crut facile de s’emparer de Curacao, excellent port et l’un des plus importants de l'Amérique. Il fit embarquer sur un vaisseau venu de France et sur des barques de transport toutes les troupes disponibles; puis il envoya deux navires à la côte de Saint-Domingue avec l’ordre au gouverneur de la Tortue de venir le rejoindre en amenant tous les aventuriers qu’il pourrait réunir. Ils répondirent en foule à l’appel de d’Orgeron et sembarquèrent avec empressement sur les deux navires dont le plus grand, l’£'cueil, en prit sur son bord près de trois cents et parmi eux le gouverneur. L’£'cueil avait pour capitaine M. Bodard, marin expérimenté, mais auquel on eût souhaité plus de décision et de fermeté. Rendez-vous avait été donné par M. Le Baas à l'ile Sainte-Croix ; mais le gouverneur-général, arrivé le premier, après avoir attendu plusieurs jours l’Z'eueil qui ne parut point, mit à la voile en se dirigeant sur Curacao et vint aborder dans la baie de Sainte-Barbe à trois lieues de la ville et du fort. Rejoint par M. de TOME 1. 18

Saint-Laurent, gouverneur particulier de Saint-Christophe, il marcha aussitôt vers le fort. Mais arrivé sur une montagne à peu de distance, il vit dans Le port six ou sept gros vaisseaux et reconnut que la forteresse, protégée par cette escadre comme défendue par une nombreuse garnison et en meilleur état qu’on ne le lui avait dit, exigerait un long siége qu'il ne se trouvait pas en mesure d'entreprendre. Après une sommation inutile et par ce motif presque ridicule, il en fut réduit à ordonner la retraite et à rembarquer ses troupes assurément avec assez peu d'honneur,

A son retour, la flotte passa au petit Gonave, puis à la Tortue et, dans l’un et l’autre endroit M. le Baas demanda en vain des nouvelles de M. d’Orgeron dont on n'avait point oui parler; jugeant un peu légèrement qu'il avait du périr, il nomma pour le remplacer un commandant provisoire. On s'étonne qu'il n’ait pas plutôt détaché l’un des bâtiments de la flotte pour aller à la recherche du gouverneur de la Tortue. Voici ce qu’alors et peut-être en temps opportun il eut appris :

L’£'cueil, par la maladresse des pilotes, avait été échoué pendant La nuit du 25 (1673) sur les Cayes, au nord de Portorie appartenant à l'Espagne. Le bâtiment seul périt, et à l’aide de la chaloupe et des canots on put sauver l’équipage et les passagers, à savoir les aventuriers et M. d’Orgeron à leur tête. Tous ensemble ils gagnèrent un petit village nommé Saint-Hilaire à douze lieues de Portoric, et les habitants, quoique peu nombreux, aidèrent de leur mieux les Français.

Mais le gouverneur de Portoric, instruit de la catastrophe, résolut, contre Le droit des gens, de retenir pri-

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sonnicrs les naufragés, pour affaiblir d’autant la colonie. Il donna des ordres en ce sens, et expédia d’abord une barque avec quelques hommes pour emporter toutes les armes. D'Orgeron, prompt à pénétrer les projets du gouverneur, résolut de les déjouer et, avec cette décision qui était dans son caractère, il fit part de son dessein à M. Bodard en lui proposant de sé saisir de la barque où l’on avait commencé de transporter les armes et quelques cordages.

— L'entreprise me parait hasardeuse! objecta M. Bodard l'air inquiet et embarrassé.

— Je réponds du succès. Rien de plus facile que de se rendre maitre des Espagnols trop peu nombreux pour nous résister. Dans la barque on embarquera le contador avec les officiers qui serviront d’otages pour ceux d'entre nous qui ne pourront prendre passage sur elle ou dans la chaloupe.

— Mais personne ne voudra rester ! dit le timide Bodard.

— Je resterai, moi, répondit d’Orgeron, sûr que tous les gens de la côte resteront avec moi et je me déclarerai l’auteur de l’entreprise.

Malgré ces déclarations, le capitaine de l'£'eueil ne se rendit point et, ne doutant pas que M. le Baas l’envoyàt chercher, il ne voulut pas donner aux Espagnols le prétexte de le traiter en ennemi. Non-seulement il se refusa à prendre part à la tentative de d’Orgeron; mais, prévoyant sa résolution de l’exécuter quand même, il prit ses mesures de facon à l'empêcher et la barque put s’en retourner tranquillement emmenant sans doute avec elle la chaloupe, M. Bodard dut amèrement regretter

ses hésitations et sa faiblesse, sa làcheté plutôt, lorsque, quelques jours après, il se vit, avec tous les Français, conduit dans une savane où on les laissait presque mourir de faim. Aussi plusieurs d’entre eux s’échappèrent et revinrent à Saint-Hilaire où d’Orgeron avait été laissé seul sans doute parce qu’on redoutait son influence et son autorité sur les siens. Et l’on n'avait pas tort; car, résolu à braver tous les périls pour s'échapper, dans la pensée de pouvoir ensuite, de facon ou d’autre, aider à la délivrance de ses compagnons d’infortune, il fit partager ce sentiment à quelques-uns de ceux qui étaient venus le rejoindre. Une nuit, aidé par eux, il se saisit d’un canot, dans lequel il s’embarqua, lui quatrième, sans aucunes provisions, sans rames, sans voiles. Deux bouts de planches suppléèrent aux rames, les chemises servirent de voiles. La mer était belle et l’on fit aisément le trajet de l’île de Portoric à Saint-Domingue. Mais en arrivant à la côte les voyageurs étaient demi morts d’inanition et ils furent heureux de trouver les boucaniers pour leur prodiguer tous les secours dont ils avaient besoin, D'Orgeron se rendit ensuite à la Tortue «où la joie de le revoir fut d'autant plus grande qu’elle était inespérée. Mais la sienne n’était pas pure tant qu’il ne pouvait la partager avec les compagnons de son naufrage. » Leur prompte délivrance devint son unique préoccupation.

Il fut étonné et même assez indigné d’apprendre que M. le Baas, trop facilement convaincu de leur mort à tous, semblait en avoir pris son parti et ne songeait à faire aucune démarche quoique le rapport de M. Bonneau, commandant de l’/nfante, eût dû éveiller son attention et lui faire supposer ou soupçonner que l’Æcuerl

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avait fait naufrage sur la côte de Portoric et que ses passagers, s'ils avaient pu échapper, devaient se trouver aux mains des Espagnols. Cependant M. de Saint-Laurent, le gouverneur de Saint-Christophe, en eut avis avant lui etenvoya aussitôt réclamer les naufragés qu’on refusa de lui rendre sous prétexte que cela dépendait uniquement du président de Santo-Domingo. Ce n’était là qu’une défaite, puisque M. le Baas, les ayant fait redemander à son tour, le gouverneur de Portoric y consentit moyennant une somme de trois mille pièces de huit. M. le Baas, trouvant la somme excessive, envoya de nouveau au gouverneur de Portorie pour obtenir une diminution. Le gouverneur s’obstina à vouloir la somme entière comme M. le Baas à ne pas la donner « encore, « écrit avec raison M. du Ruau-Pallu, agent général de «la compagnie, qu’il aurait mieux valu donner l’argent «que de voir périr misérablement des officiers, un grand «équipage et trois cents boucaniers qui s'étaient sacri- « fiés volontairement pour le service du roi. »

On ne sait comment qualifier la conduite de M. le Baas, qui n’eùt pas dû lésiner ainsi et se souvenir davantage que les « braves dont il mettait la vie dans la balance avec quelques pièces de monnaie, ne se trouvaient dans cette position critique que par sa faute, par sa témérité comme son imprévoyance. Quel malheur qu’un poste important confié à un incapable, qui par sa sottise devient un misérable! »

D'Orgeron, lui, instruit de ces malheureuses contestations comme aussi de la position précaire des prisonniers qu’on laissait manquer presque de tout, résolut de les délivrer, füt-ce par la force, IL fit appel, dans ce but,

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