TOME IL
aux aventuriers dont 500 des plus braves se trouvèrent réunis en quelques jours. Le 15 septembre 1673, il s’embarqua avec eux sur plusieurs petits bâtiments; mais il était à peine en mer qu’une violente tempête le força de relàcher. On eut ensuite les vents et les marées si contraires qu’il mit plus d’un mois à faire 50 lieues, Enfin, il arriva à la Gonade à l’ouest de Portoric; mais là il apprit que le gouverneur avait quitté le fort en donnant l’ordre d’envoyer à Saint-Jean où il se rendait les navires qui viendraient pour réclamer les prisonniers.
D'Orgeron jugea que c'était là une nouvelle ruse et un calcul du gouverneur, car, dans cette saison, par suite des brises qui soufflent de terre, il est à peu près impossible de faire le trajet par mer. Néanmoins, dans son impatience, il voulut l’entreprendre ; mais après quatre heures d’une navigation des plus laborieuses, voyant toutes ses voiles déchirées, ses navires endommagés, il se vit contraint de gagner la terre où il fut retenu plus de trois semaines. En même temps, il constata que ses vivres, qu'il n’avait pas eu l’occasion de renouveler, se trouvaient plus que diminués. Néanmoins, dès que la mer fut praticable, il se rembarqua sur les deux seuls bâtiments qui lui restaient, montés par trois cents hommes, ct, tournant Portorice, il put aborder à la côte sans rencontrer d'opposition. Formant ses hommes en bataillon, il s’avança dans l’intérieur, fit quelques prisonniers qu'il relàcha-sur leur promesse de lui procurer des vivres et donna avis au gouverneur de son arrivée. Mais plusieurs jours s’écoulèrent et personne ne parut, aucunes nouvelles des prisonniers, Bien plus, un déta-
BERTRAND D'ORGERON. 319
chement, envoyé à la recherche des vivres, tomba dans une embuscade et dix-sept hommes y périrent,.
D'Orgeron ne put se dissimuler qu'avec le peu de monde qui lui restait, sans munitions et sans vivres surtout, il lui devenait impossible de rien entreprendre. Creignant d’ailleurs que le président de San - Domingo ne profitàt de son absence pour faire une tentative sur la colonie, il se résigna, non sans une profonde douleur, à se rembarquer et regagna la Tortue. Mais combien son regret fut plus amer quand, à quelque temps de là, il apprit, par un des prisonniers de Portorice qui était parvenu à s'échapper, que son expédition, si généreusement cor. 4e, et poursuivie avec tant de constance et à travers tant de périls, pour arracher ses compatriotes à la captivité, n’avait eu d'autre résultat que de les faire massacrer, à la réserve de quelques officiers et soldats, épargnés par une tardive pitié.
Certes on peut croire que d’Orgeron garda de cet évènement un cruel ressouvenir et qu’il était bien près de partager les sentiments des flibustiers et boucaniers pour les Espagnols. Aussi, à la nouvelle que la guerre avait de nouveau éclaté entre la France et l'Espagne, il résolut d'en profiter pour chasser complètement les Espagnols de Saint-Domingue et s'emparer de l’ile entière. Mais, pour l'exécution de ce projet les forces dont il disposait lui paraissant insuflisantes, il se décida à faire un voyage en France afin de soumettre ses projets à la cour, répondant du succès si l’on voulait seulement envoyer une escadre pour appuyer l'attaque qu’il méditait contre San-Domingo. Il apportait avec lui tout un vaste plan par lequel il se déclarait assuré de rendre la colonie à
toujours florissante; grâce à l'organisation nouvelle par lui proposée, 1l affirmait non-seulement pouvoir entretenir et solder les troupes, suffire aux dépenses de l’administration, mais chaque année «envoyer au roi 40,000 livres de pur bénéfice sans que Sa Majesté füt obligée à aucune avance. »
D’après ce que nous savons de d’Orgeron, de son caractère énergique, de sa haute intelligence, comme de sa ténacité, on peut croire que ses promesses n’auraient point été vaines, si le temps lui eùt été donné pour les réaliser. Malheureusement peu de semaines après son arrivée à Paris, «il y tomba malade d’une lienterie invétérée que ses dernières fatigues avaient apparemment rendue incurable et il y mourut sur la fin de la même année (1674) ou au commencement de la suivante sans avoir pu voir ni le roi ni le ministre. La compagnie des Indes lui était redevable de sommes assez considérables dont on assure que ses héritiers n’ont jamais touché un sol. IL est au moins certain qu’il est mort pauvre, après avoir eu bien des moyens légitimes d’amasser de grandes richesses. » Mais, ajoute Charlevoix auquel la postérité, non moins ingrate que les contemporains, n’a point fait assez écho, « mais ilest mort avec une réputation qui rendra sa mémoire immortelle dans les fastes de la colonie de Saint-Domingue. On a pu remarquer, eu lisant cette histoire, qu’il fut malheureux dans toutes ses entreprises; mais on doit convenir qu’il fut l’homme du monde qui mérita le moins de l'être, que son couxage ne l’abandonna jamais et que sa vertu le mit toujours au-dessus de ses malheurs. »
Le père du Tertre ne rend pas un témoignage moins
BERTRAND D'ORGERON. 321
favorable à cet homme illustre dont il dit que : « C’est à sa générosité, bonté, persévérance que nous sommes redevables des établissements des colonies, de Léogane, du petit Gonäve, et de la plus grande partie de tout ce qui subsiste tant dans l'ile de la Tortue que sur la côte de Saint-Domingue. Ce gentilhomme de mérite était brave, généreux et doué d’une bonté singulière... »
L'historien cite de cette dernière vertu cette preuve entre autres : « Après son naufrage et ses malheurs qu’il supporta avec une constance tout héroïque, ne voulant pas même rétablir une fortune si délabrée par le travail et la sueur de ses valets et engagés, il leur donna à tous la liberté, leur fit manger ses victuailles et se réduisit à mener avec eux la vie des boucaniers. Je ne doute pas que ce n’ait été une étrange mortification à un gentilhomme d'honneur de se voir réduit à vivre avec de telles gens qui néanmoins l’honorèrent, l’aimèrent et ne perdirent jamais le respect dû à son mérite. »
D'Orgeron, heureusement pour la colonie, eut pour successeur dans son gouvernement, de Pouancey, son neveu, et l’on ne pouvait faire un choix meilleur; «car, dit Charlevoix, il n’y avait rien de plus semblable à M. d’Orgeron que son neveu; il avait même l’air plus grand et plus noble. Au premier abord, on le croyait fier et hautain, peut-être même l’était-il un peu naturellement; mais il sut toujours (bel exemple à imiter !) corriger ces dehors par tant de douceur et de bonté qu'il s’attira et se conserva jusqu’au bout la confiance et l’affection de chaeun. Il ne voulut jamais souffrir, nor plus que son oncle, qu'aucun avocat ni procureur s'établit dans son gouvernement de peur que les procès ne s’y in-
troduisissent avec eux, et jamais il n’y eut plus de bonne foi dans le commerce et moins de démèêlés entre les particulicrs que pendant le gouvernement de ces deux gentilshommes qui, éclairés du seul bon sens et guidés par une droiture inflexible et un désintéressement entier, prononçaient des arrêts auxquels personne ne refusait de souscrire. »
IL est regrettable que la haute prévoyance et la sagesse, qui conseillaient ces grands citoyens et ces hommes d'Etat si chrétiens, n’aient pas toujours présidé par la suite aux destinées de la colonie, où l'introduction des noirs esclaves en sj grand nombre et leur multiplication rapide, comme les abus de la dure servitude, amenèrent ces catastrophes terribles qui firent perdre à la France cette belle coionie. Mais celle-ci d’ailleurs n’a guère eu jusqu'ici à se féliciter de sa séparation violente avec la mère patrie puisque depuis lors elle a eu trop souvent à souffrir soit du despotisme soit de l’anarchie. Les pouvoirs éphémères s’y succèdent; et il semble qu’un gouvernement stable et régulier, république ou monarchie, ne puisse sy fonder!
LE
Un brave enfant.
Le chevalier Paul, comme le baron de la Garde, fut ce qu'on appelait autrefois un officier de fortune, c’està-dire qui devait tout à son mérite et rien à la naissance à une époque où celle-ci presque seule ouvrait La carrière. Paul était fils d’une /avandière, disent en style poétique les biographies, ce qui en simple prose signifie une blanchisseuse. La jeune femme, fort proche de son terme, faisant le trajet de Marseille au château d’If où elle demeurait, mariée à quelque soldat sans doute, fut prise dans le bateau même des douleurs de l’enfantement, fort effrayée d’un orage qui s’éleva tout à coup et menaçait de faire chavirer la frèle embarcation. Celle-ci néanmoins, grâce au sang froid du pilote comme au zèle des rameurs, échappant au péril, gagna le port sans accident et augmenté d’un passager... qu’on avait pris en route... Un passager qui ne pesait guère, quoique un
bel enfant d’ailleurs, un gros garçon que le gouverneur du château d’Tf, Paul Fortia à qui l’on conta l’aventure, se fit présenter et voulut tenir sur les fonts baptismaux. Il lui donna son nom, Paul, qui n’était pas sans doute le seul inscrit sur le registre, bien que Madame Clio, la vénérable maïs capricieuse matrone, n’ait pas eu souci, par une blämable négligence, d’en transcrire et d’en retenir un autre. Notre héros n’est connu que sous le nom de Paul, Paul tout court, je me trompe, le chevalier Paul, on verra pourquoi.
Si le gouverneur du château d’If donna son prénom à l'enfant, il parait s’en être tenu à ce cadeau peu coùteux; du moins ne voit-on pas qu’il ait en rien aidé plus tard à la fortune de l'enfant. Ce n’est pas le seul parrain qui agisse ainsi. Pour être juste, il faut dire que le gouverneur, avant que le bébé fût en âge, dut prendre sa retraite peut-être et qu’il quitta le château ou même s’en alla du monde. Peut-être bien aussi que le vieux soldat était un brave gentilhomme, comme il s’en rencontrait souvent alors, n'ayant gagné au service que des estafilades et qui, pour tout dédommagement avait obtenu le poste en question lequel à cette époque, vu l’état des finances, nerapportait guère, surtout s’il ressemblait à celui du gouverneur de Notre-Dame de la Garde, non loin de là, donné à Scudery vers 1641 ou 1642, en un temps plus prospère, et d’un mince revenu pourtant d’après ce qu’écrivait le poëte soldat à son illustre protecteur Richelieu :
Sans toi, cette importante place Serait celle de mon tombeau...
Oui, sur cette roche escartée Sita main ne me secourait,
Je serais comme Prométhée Qu'on dit qu’un vautour dévorait.
Il est vrai que la place était une franche sinécure d’après ce que Chapelle et Bachaumont nous affirment :
C'est Notre-Dame de la Garde, Gouvernement commode et beau A qui suffit pour toute garde Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.
Messieurs, là dedans On n'entre plus depuis longtemps, Le gouverneur de cette roche, Retournant en cour par le coche, A, depuis environ quinze ans, Emporté la clé dans sa poche.
Peut-être en était-il de même au château d’1f, et l’on comprend qu’alors l'emploi ft peu lucratif et que le parrain ne prodiguàt point les étrennes à son filleul. Quoi qu’il en soit, celui-ci, sorti des langes, ne s’en portait pas moins bien; courant pieds nus, tête nue, dans les cours, sur les grèves, il devint un bambin des plus lestes, grimpant comme un écureuil, nageant comme un poisson, sautant comme un cabri, apprenant d'’ailleurs ce qu’il pouvait apprendre à son âge de quelque bon prêtre, car il ne se trouvait pas là de maître d’école. Or le bambin, si petit qu’il fût, déjà pensait à se pousser dans le monde, puisque nul n’y pensait pour lui. Et quelle autre carrière pouvait-il choisir que celle du ma-